Galerie Fontaine – Entre esthétique et éthique

Propos transcrits par Thibaud Richard et Michaël Branchu.

L’échange qui va suivre est extrait d’un entretien qui eut lieu le 26 avril 2019. Le choix fut fait de ne pas conduire une interview, mais plutôt d’entamer une conversation autour de la pratique artistique et de la vision de l’art qu’a Michaël, jeune diplômé de l’école des beaux-arts de Nantes suivant la Majeure Management des institutions culturelles d’Audencia, dans le cadre du partenariat entre l’Ecole des Beaux-Arts de Nantes et l’école Audencia. Son interlocuteur sera Thibaud, élève de la Majeure, issu d’Audencia.

Si Michaël envisage l’art du point de vue de la création en tant que jeune artiste plasticien, Thibaud l’appréhende lui par le prisme des institutions muséales, y compris d’art contemporain, avec lesquelles il eut l’occasion de collaborer. Les deux intervenants de la causerie qui va suivre s’expriment donc de deux endroits différents de l’univers de l’art. De ces endroits, l’objet de l’art est perçu, observé différemment. Ainsi, le but de cet échange n’est pas de définir un objet, l’art, qui se dérobe sans cesse, toujours redéfini, mais de l’envisager sous différents angles, de croiser les regards. Et pourquoi pas sous la forme d’une digression ? “La réponse est le malheur de la question” disait Maurice Blanchot (L’Entretien infini, 1969) ; alors ne concluons pas, discutons.

THIBAUD : Il y a une œuvre que tu m’as montrée qui m’a interpellé : c’est la Galerie Fontaine. Lorsque tu m’as présenté ta documentation, tu as évoqué la question – et je te cite – “de la visibilité ou de l’invisibilité de l’art dans l’espace public”.

Parce que sur le principe, cela me fait beaucoup penser aux Boîtes-en-valisede M. Duchamp, sur ce jeu avec l’institution ; toi comme Duchamp, vous présentez finalement un musée en miniature, un musée portable. Mais ce que je trouve différent entre vos deux recherches, c’est que là où l’œuvre de Duchamp a un côté plus privé, intime – une valise, c’est à usage personnel, si on l’ouvre pour voir un mini-musée, c’est pour voir son musée à soi, et rien que pour soi ; d’ailleurs Duchamp n’y a mis que des œuvres qu’il avait faites lui-même ; alors que toi, tu as créé Galerie Fontaineexprès pour que d’autres artistes puissent exposer à l’intérieur. Et puis, tu as mis cette “Galerie”, enfin plutôt ce socle de galerie, ce cube blanc, sur roues : en soi la Galerie Fontaineest faite pour “exposer”, pour montrer une œuvre à un public.

MICHAËL : Oui effectivement, et rien que le nom de « Galerie Fontaine» peut s’envisager comme un clin d’œil à l’œuvre de M. Duchamp (cfFontaine).  Mais en fait, à l’époque après avoir conçu la Galerie Fontaine, un collègue artiste et moi-même avons imaginé et fabriqué une fragrance qui allait être diffusée pendant chaque exposition, et puis on a bricolé un diffuseur d’odeurs pour qu’il se conjugue au design de la Galerie, et ça a donné une fontaine odorante. D’où le nom de Galerie Fontaine, tu vois. Et finalement, ce travail avec le diffuseur et la création de la fragrance, c’était la première œuvre qui à été intégré ma Galerie, qui d’ailleurs, parachevai son esthétique. Aussi, à la base, il y avait la volonté de créer une galerie qui soit à la fois un espace et un objet, une sculpture vide… et puis de jouer sur cette question de la diffusion surtout, voir même de dissémination. Après il y a la question de la mobilité… mais contrairement à la valise de Duchamp, ce qui m’importait c’était l’idée que de jeunes artistes pouvaient se rencontrer autour de cette “Fontaine” et produire des œuvres spécifiques aux dimensions de cet espace. La Galerie Fontainec’était une sorte de contrainte, règle de base à partir de laquelle les artistes pouvaient développer un projet, en collaboration ou en solo.

THIBAUD : Oui, justement, c’est là où je voulais en venir ! C’est que ton œuvre recouvrait pratiquement un travail de commissariat. Il s’agissait bien d’offrir à de jeunes artistes un espace pour se montrer, pour montrer leurs œuvres. Et ce travail de commissariat, je crois que tu l’as développé avec l’exposition Dédale que tu as imaginée en 2016. Il y avait alors, si je me souviens bien, 14 artistes invités qui collaboraient dans un espace minuscule. J’ai trouvé cela assez parodique d’offrir ainsi si peu d’espace à chaque artiste alors que tu es censé les aider à exposer.  

MICHAËL : Ah ! Mais alors peut-être qu’il faudrait parler de l’esthétique de la Galerie Fontaine, et ensuite de l’usage que j’en ai fait. D’abord, c’est clairement un objet qui n’est pas neutre ; tu vois, pour la création de cette espace, j’ai repris certains codes… notamment, l’espace blanc, immaculé des espace d’exposition. Et la forme de la Galerie Fontainelorsqu’elle est fermée n’évoque rien d’autre qu’un socle blanc. Après il ne s’agit pas de reproduire les codes, tu vois, lorsque j’ai imaginé cet espace d’exposition je l’ai pensé à échelle réduite, et j’y ai ajouté la mobilité, la modularité… et tout ça participe à une satire ou… une parodie d’un leitmotiv contemporain « mobilité, flexibilité, adaptabilité ». On est dans du design fictif et à ce moment-là, la fonctionnalité m’importait peu vis-à-vis de l’image que produisait l’objet, et en ce sens l’objet n’est pas neutre. Ceci étant, je me suis quand même posé la question de l’usage ; et c’est véritablement à ce moment-là que j’ai petit-à-petit changé de casquette pour penser à un travail de commissariat d’exposition. Et comme tu l’as remarqué, dans le cadre de l’exposition Dédale, j’ai invité 14 artistes à imaginer des productions “spécifiques” à cet espace, genre, du sur mesure. Oui voilà et ça produit un hiatus entre le nombre d’œuvres que peut accueillir la Galerie Fontaineet le nombre d’artistes sensé y exposer leurs productions. Mais tu vois, à l’échelle des institutions que nous connaissons, c’est la même affaire : entre le nombre de jeunes artistes qui pourraient exposer leur production, et ceux qui les exposent vraiment… combien ont-ils la possibilité d’exposer dans ces cadres de consécration ? Alors oui, quand je propose à 14 artistes d’exposer dans une galerie à échelle humaine ça parle d’une réalité, celle de la difficulté pour les artistes de trouver un endroit où exposer, des différentes instances de légitimations de leurs pratiques. Et surtout, et le plus important à mes yeux, ça pose la question de la sélection d’artistes… Sur quels critères on se base pour sélectionner un artiste ? Et là, selon moi on rentre petit à petit dans des questions de commissariat… des questions autant esthétiques que éthiques à mon sens.

THIBAUD : Comment ça éthique ? Parce que… la question esthétique me semble évidente en effet : selon les commissaires, les sensibilités divergent et deux rétrospectives sur le même artiste peuvent prendre des tournures complètement différentes. Par exemple, se tient actuellement au Centre Pompidou une rétrospective autour de Victor Vasarely : les œuvres exposées sont toutes autres que celles qui furent présentées pour une rétrospective similaire au Städel Museum de Francfort en septembre 2018. L’accent à Pompidou est mis sur l’op art, l’optimisme et le pop acidulé des œuvres qu’a produites Vasarely dans les années 60, tandis que le Städel présentait en grande partie les œuvres que Vasarely a peintes pendant la guerre, œuvres très sombres et introspectives. Alors certes, le choix de ne pas présenter une partie de la production d’un artiste peut recouvrir un choix éthique – que présente-t-on, comment et pourquoi ? ; c’est cela que tu veux dire ?

MICHAËL : Tu vois, personnellement, lorsque le projet Galerie Fontainedevenait de plus en plus un projet de commissariat je me demandais : pour qui est-ce que le commissaire travaille-t-il ? L’institution qui l’invite pour organiser une exposition ? Les artistes, les œuvres qu’il sélectionne ? Le public qui se rend à l’exposition ? Il y a des intérêts qui peuvent diverger… Parce que je me rendais bien compte qu’en même temps que j’accompagnais et que je boostais les artistes sur leurs projets, je voulais que tout ça, ça rentre dans le cadre que j’avais également fixé, autrement dit laGalerie Fontaine. Je me suis alors demandé comment mes choix limitaient le champ d’action de l’artiste invité… Alors pour te répondre sur la question éthique, c’est que, finalement le commissaire devient responsable d’une expérience qui influe très largement sur la réception des œuvres que fera le public, une même œuvre dans deux expositions différentes pourrait simplement ne pas avoir le même sens, Jusqu’où le commissaire peut-il s’approprier le travail de l’artiste ? Le commissaire a donc un rôle éthique à jouer vis-à-vis des artistes, et le regard qu’il porte sur une œuvre à de nombreuses incidences. Malgré tout, le rôle du commissaire est de créer des règles, de définir un cadre. Et ce n’est pas un mal ! Les artistes ont besoin de ce cadre pour pouvoir créer. 

THIBAUD : Oui ! Cela me rappelle la notion du débordement dont tu avais parlé, cette nécessité pour les artistes d’avoir des règles pour pouvoir les déborder. J’avais trouvé cela fort cette vision de l’artiste comme agent qui vient affirmer ou transgresser les codes sociaux, en tout cas un individu qui questionne notre regard. Finalement, on en revient à la question du rôle éthique de l’artiste. 


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