En novembre 2022, lors de la sortie publique de la bêta test de Chat GPT-3, l’intelligence artificielle développée par l’entreprise OPEN AI, de nouvelles perspectives sont apparues. En effet, cette IA est capable de remplacer totalement les humains dans la réalisation de certaines tâches.
Il peut être intéressant de se pencher sur l’impact de ces nouvelles technologies dans le domaine de l’art, puisque le rôle de l’artiste et sa définition vont être amenés à évoluer.
Qu’est-ce qu’un véritable artiste ? Une personne peut-elle devenir artiste en s’appuyant seulement sur l’IA et sans talent artistique préalable ? Une IA peut-elle être artiste ?
L’utilisation des IA par le grand public dessine de nouveaux usages jusqu’alors insoupçonnés.
L’intelligence artificielle et l’artiste
L’IA comme nouvel outil pour le potentiel créatif des artistes
Certains artistes utilisaient déjà la technologie mais ces derniers restaient jusqu’à présent très minoritaires. L’intelligence artificielle et les nouvelles technologies sont des nouveaux outils pour les artistes. Citons par exemple l’artiste allemand Mario Klingemann qui est considéré comme le pionnier dans l’utilisation du code et des algorithmes pour générer des œuvres d’art.
L’IA, créatrice de nouveaux artistes ?
Certes, l’IA intervient comme aide aux artistes, mais peut-elle remplacer les artistes ou permettre à des individus de s’improviser artistes ?
Depuis novembre 2022, un grand nombre d’outils sont utilisables par le grand public pour quelques dizaines d’euros par mois. Ces outils ouvrent le champ des possibles pour des personnes « non-créatives ». Elles peuvent désormais, à partir d’une phrase ou d’une sélection de photos, créer des collections entières d’illustrations, de tableaux ou de portraits. Des outils comme Dall-E ou Midjourney permettent la création d’oeuvres à partir d’une demande écrite.
L’IA, une opportunité pour le marché de l’art ?
Des entreprises cherchant de nouvelles manières d’innover
Au-delà des artistes, des entreprises du monde entier tentent de trouver des usages à l’IA dans le secteur de l’art. Il s’agit d’améliorer l’utilisation de l’IA dans l’art ou tout simplement de produire d’œuvres artistiques pour les vendre.
Les entreprises les plus connues travaillant sur ces enjeux sont : Google Arts & Culture, Artrendex, et Artomatix. En France, le collectif Obvious est très connu pour avoir été le premier à vendre aux enchères, chez Christie’s, un tableau réalisé par un algorithme. L’œuvre Edmond de Belamy a été vendue à plus de 400 000€ par la maison d’enchères.
Des initiatives diverses dans le monde
Ars Electronica est un festival autrichien qui existe depuis 1979 et qui vise à promouvoir la création numérique dans son ensemble.
Le creative AI Lab est une base de données mondiale visant à regrouper tous les outils et ressources autour de l’intelligence artificielle.
Les limites des IA et de la créativité
Les intelligences artificielles comportent de nombreuses limites dues à leur manière de fonctionner ainsi qu’à la manière dont elles ont été développées.
Par essence, une intelligence artificielle a besoin pour fonctionner d’une base de données et de ressources conséquentes pour travailler et itérer. Or, si initialement aucune donnée n’est à disposition de l’IA, cette dernière ne sera pas capable de générer le moindre résultat. Cette première limite démontre un manque de créativité des intelligences artificielles.
Une intelligence artificielle est capable de générer beaucoup de résultats à une demande, mais ces derniers seront toujours inspirés d’un mouvement existant. Par exemple, si l’on demande à une IA de générer un tableau appartenant à un courant artistique comme le Baroque, l’IA nous générera de nombreux résultats inspirés d’artistes issus du mouvement Baroque. Cette deuxième limite est importante, l’IA ne propose jamais de nouvelles idées ou de propositions d’un nouveau courant artistique.
Lorsqu’il crée son oeuvre, l’artiste cherche toujours à véhiculer un message ou une émotion que le spectateur va ressentir et décrypter. Lorsqu’une IA conçoit une œuvre, cette dernière doit répondre à la demande initiale. Cette approche binaire met en exergue le manque d’empathie et d’émotion des intelligences artificielles.
Quel avenir pour les IA dans le domaine de l’art ?
L’avenir sera sûrement plus nuancé que les discours que nous pouvons entendre. Les intelligences artificielles ne remplaceront probablement pas les artistes, car l’artiste représente le pont authentique entre l’œuvre et son public. Il permet des échanges et une transmission d’émotions que ne permet pas l’intelligence artificielle.
L’avenir sera peut-être plus hybride. Les artistes pourront s’appuyer sur les intelligences artificielles pour générer des idées ou de l’inspiration. Elles seront une sorte d’assistant virtuel à la création et éviteront aux artistes le syndrome de la page blanche.
Les scientifiques pourront également utiliser les intelligences artificielles dans leur recherche pour le traitement des images par exemple. La puissance de calcul permettra des techniques de reconnaissance d’images et peut-être d’élucider des mystères comme celui du Salvator Mundi de Léonard de Vinci.
Dimanche 2 avril dernier marquait le grand final de la 32ème édition du festival du cinéma espagnol à Nantes. Les salles du Katorza ont encore une fois fait résonner de charmants accents : galiciens, catalans ou basques, de vieux souvenirs de cours d’espagnol. Au programme : plus de 70 films et documentaires, une sélection audacieuse nous invitant à un véritable voyage dans le temps.
Des acteurs mis à l’honneur
« Les acteurs sont l’essentiel du dialogue entre les cinéastes… » écrivait Serge Daney. Le Katorza s’en inspire et invite cette année deux acteurs qui ont su « incarner plutôt que jouer » leurs rôles. Cette année, l’on rend hommage à Luis Tosar, « l’homme intranquille » à travers ses rôles les plus variés. Mari violent dans Ne dis rien, Gardien de prison dans cellule 211, avocat généreux dans En los Márgenes, Luis Tosar est un véritable caméléon. La brute devient maladresse en un claquement de doigts, désabusé il se met à rêver, homme de nerf il se fait homme de muscle. Le Katorza hausse les couleurs de la Galice et de son grand défenseur.
Quant à l’invitée d’honneur, le festival a l’immense fierté d’accueillir celle qui fut la muse d’Almodóvar, détentrice du record du nombre de Goya pour meilleure actrice principale, Carmen Maura. Femme forte et libre, son œuvre la représente bien. Le harem de Madame Osmane en fait un personnage à la fois terrifiant et si touchant. Voir cette chef de clan, louve protectrice pleurer le décès de sa fille nous fait prendre conscience que Carmen Maura maitrise à la perfection toutes les nuances de ses personnages.
Carmen Maura pendant le festival
Le territoire et le cinéma basque sous les projecteurs
Le festival tient à cœur d’aborder certaines thématiques récurrentes depuis 2021. Empruntées au cinéma espagnol elles mettent à l’honneur l’attachement à la terre, l’exil, la rupture entre monde rural et citadin. Le festival donne voix aux campagnes, si longtemps restées muettes, en les sortant de l’oubli et en les affichant sur le grand écran. C’est l’occasion de découvrir ce quotidien si dur mais tellement beau des travailleurs de la terre. Mêlant innocence, mélancolie et fatalité, ces films mettent en scène le combat perdu d’avance de familles de paysans, dépourvus de moyens face à l’arrivée des éoliennes et des panneaux solaires. C’est également dans cette dynamique que le festival tient à mettre en lumière le cinéma basque qui, selon le jury, mérite ce focus particulier pour représenter cette terre de liberté et de rébellion.
Nos soleils et As Bestas, des histoire de ruralité
Dans Nos soleils, Carla Simón dresse la peinture d’une famille d’exploitants agricoles. Sous le soleil de Catalogne, à l’ombre des pêchers, au son des rires d’enfants et d’accents catalans, l’on devient témoin d’un monde sur le point de disparaitre. Et c’est cette urgence et cette incapacité à faire autrement qui donne tout le charme et la féérie du film, comme une Atlantide perdue d’avance. C’est la fin d’un monde simple et dur, et c’est cette dureté qui le rend beau. Un monde où la parole prévaut sur le contrat, un monde construit sur la confiance et les liens de sang mais un monde voué à disparaitre dans une Espagne moderne. L’on rêve de cette Espagne tranquille et douce, calme et paisible, sous cette chaleur écrasante à l’ombre des plantations. Et l’on ne peut que s’insurger face à leur impuissance à sauver la terre, celle de leurs ancêtres avant eux, l’héritage de leurs enfants. Et pourtant, comment ne pas comprendre les problématiques écologiques ? Comment refuser que s’installe sur ces terres l’énergie de demain ? Ce paradoxe nous révolte comme nous apaise et l’on sort de la salle encore émerveillé par la beauté presque poétique des scènes et frustré par cette fin tragique et irrémédiable.
Nos soleils de Carla Simón
As Bestas pose à son tour la question de la terre : qu’est-ce qui définit le « chez soi » ? Le temps ou l’attachement ? Et si ce film emprunte plus au thriller ou au film à suspense qu’au film contemplatif, la peinture de la vie paysanne qui y est décrite laisse tout aussi pantois. Et la frustration n’en est que plus grande. Cet hommage à la terre, pour laquelle ils sont capables du sacrifice le plus terrible, permet la prise de conscience de cet attachement devenu nécessité de ce lopin perdu dans les montagnes de Galice.
Face au générique, l’on n’a qu’une envie : tout plaquer pour se lancer dans les plantations bio sur la diagonale du vide, loin du stress de la vide citadine, vivre d’amour et d’eau fraîche, plongé dans l’innocence et la simplicité de la vie de campagne et tout cela malgré la rudesse du quotidien. Et l’on se sent si bête d’avoir préféré la grande ville.
En souvenir de Carlos Saura
Le festival, c’est aussi l’occasion de rendre hommage à Carlos Saura, réalisateur phare du cinéma espagnol, disparu un mois plus tôt. Le Katorza propose un retour sur ses œuvres majeures qui lui ont valu le Goya de meilleur scénario et meilleur réalisateur. Sur les accords de Porque te vas, Carlos Saura dépeint une enfance franquiste, sans aucun idéalisme et frappant de réalité dans Cría Cuervos. ! Ay Carmela ! aborde avec la légèreté du théâtre le sujet si violent et terrifiant de la guerre civile espagnole : l’art se fait arme de défense et outil de remontrance et de rébellion.
Les début d’Andrea Bagney
Au milieu de cette programmation lourde de combats et d’hommages, Ramona fait son cinéma, premier film d’Andrea Bagney, vient proposer une éclaircie de légèreté et de douceur. Avec une sortie prévue en mai 2023, le film se veut hommage aux techniques anciennes des films des années 50 : pellicule en noir et blanc, charme des films muets, divisé en chapitres et sous-titrés d’un jaune lumineux en police rétro. Andrea Bagney y fait du méta cinéma : repenser ce dernier en mettant en scène un tournage. La réalité devient cinéma et le cinéma devient réalité : la diégèse est en noir et blanc et les scènes de tournage en couleurs. Et l’on en est presque à regretter ce retour aux palettes colorées tant l’unisson des tons est apaisant et doux, sur fond orchestral signé Beethoven ou Tchaïkovski, presque comme une berceuse. Le film sonde le passage de la trentaine d’une jeune femme, oscillant entre innocence et naïveté de la jeunesse et la pression du temps qui passe plus vite qu’on ne le souhaite. Les dialogues sont drôles et fins et ce grain de folie, on le veut aussi pour nous et l’on se voit envier cette vie de chômeuse dans le quartier de Lavapiès. Là, calé au fond du fauteuil de velours rouge, entouré de citadins venu chercher de la diversion, l’on se laisse aller à un sourire et à cette pensée que la vie est si courte et si belle. Pourtant, on est loin du cliché : le happy ending n’arrive jamais. Et en rentrant chez soi, l’on chante à tue-tête Como una ola de Rocio Jurado en déformant les paroles, l’on se prête quelques temps à la rêverie puis l’on remet les pieds sur terre et l’on se dit qu’il fut bon lors d’une heure et demie de faire une parenthèse de paix et de joie dans le tourbillon de notre vie.
Nueve Cartas a Berta
Une introduction aux filmes de patrimoine
L’édition 2023 du festival marque la création du cycle films de patrimoine. En partenariat avec la Cinémathèque espagnole, le Katorza projette des films de patrimoine espagnol restaurés afin de « rembobiner le fil de l’histoire de l’Espagne ». Une fenêtre s’ouvre sur un cinéma méconnu en France, un cinéma qui en 1966 fut une révolution de la forme cinématographique et qui aujourd’hui semble si « vintage ». Lorsqu’en introduction de Nueve cartas a Berta le spectateur est prévenu que le film est incomplet mais restauré grâce à des négatifs en 35mm, il se prépare à contempler un cinéma probablement incompréhensible et insaisissable mais si charmant car désuet. A vrai dire, sans le synopsis, l’on ne comprend rien au film mais on ne se lasse pas de voir ces paysages de l’Espagne des années 60, avec ses fêtes de village, ses tenues traditionnelles, ces rues de Salamanque qui n’ont pas changé et l’apparition du mouvement hippie dans une ville encore figée dans le temps. La beauté du noir et blanc suffit largement à nous faire oublier que de cette histoire, on n’y comprend un traître mot. Le film a beau être hermétique l’expérience en vaut la peine, rien qu’en prenant conscience qu’on est bien là, mars 2023, Nantes, à regarder ce qui, soixante ans plus tôt, fut une révolution à Madrid.
Cette année les différents jurys ont largement récompensé le dernier film de Juan Diego Botto, En los Márgenes. Ce film, plein de fougue et de rébellion, a su toucher une France en plein émoi et ses acteurs principaux, Luis Tosar et Penelope Cruz ont su se faire les avocats des plus démunis. La Consagración de la Primavera a remporté le prix Jules Verne et Un an, une nuit le prix du jury jeune. Quant au documentaire, Carlos Saura est mis à l’honneur avec las Paredes Hablan. Cinco Lobitos l’emporte dans la catégorie Premier Film et Cuerdas dans la catégorie Court-métrage. Un palmarès haut en couleur pour cette édition 2023 : la sélection reflète des nombreux combats, que ce soit celui contre la pauvreté, pour la reconnaissance du handicap, la mémoire des attentats, la difficulté des mères-célibataires etc… Un immense bravo à eux !
« Les aventures rocambolesques d’Edouard Baer et Jack Souvant »
Voilà le podcast original de France Inter qui m’a fait voyager pendant tout le confinement. Bercée par la voix d’Edouard Baer, j’ai entendu les rires et les danses, je me suis vue boire une bière dans un maquis à Dakar, parcourir l’île de Gorée et errer dans le marché Colobane.
Edouard Baer lors de son voyage au Sénégal.
Comment est venue l’idée ?
Le comédien est un passionné d’Afrique. En plein milieu du confinement début 2021, il décide de partir pour le Sénégal pour tourner ce mini-podcast de six épisodes (d’une quarantaine de minutes) car il n’en peut plus d’être enfermé chez lui. Il déclare être un passionné des capitales africaines, qui sont « des théâtres fantastiques, avec de grands personnages et des conversations de rue incroyables. »
Ce théâtre de rue, il l’affectionne particulièrement. Parisien de nature, le dramaturge n’aime que les endroits animés, les comptoirs de cafés et les salles de spectacles où les gens parlent et rient fort. Son dernier film a d’ailleurs pour cadre un bistro. Edouard Baer est un amoureux des mots. Formé à l’art oratoire sur les bancs de l’Assemblée nationale, il se fait remarquer sur Radio Nova dans l’émission La Grosse Boule. Il crée l’émission des Lumières dans la nuit sur France Inter, où Jacques Souvant a pris le micro. Il est également connu pour sa prestance sur scène et son talent d’improvisation.
Edouard Baer dans Lumières dans la nuit.
L’histoire ?
Quelle est donc l’histoire qui germe dans son esprit ? Tout commence par un coup de fil d’un producteur désemparé qui demande à Edouard de retrouver son ami Benoit qui a disparu en pleine milieu d’un tournage. Le comédien se lance alors dans une aventure remplie de péripéthies et de joyeuses rencontres, accompagné de son fidèle acolyte, le reporter Jack Souvant. De ce dernier, on reprend la méthode pour enquêter : partir sans aucun plan, sans aucun rendez-vous. Le podcast prend des allures de documentaire, mais on n’arrive pas à démêler le vrai du faux, et c’est là tout l’enjeu. Edouard Baer appelle ce processus le « mentir vrai ».
Ce qu’on en retient
Quelle est donc l’histoire qui germe dans son esprit ? Tout commence par un coup de fil d’un producteur désemparé qui demande à Edouard de retrouver son ami Benoit qui a disparu en pleine milieu d’un tournage. Le comédien se lance alors dans une aventure remplie de péripéties et de joyeuses rencontres, accompagné de son fidèle acolyte, le reporter Jack Souvant. De ce dernier, on reprend la méthode pour enquêter : partir sans aucun plan, sans aucun rendez-vous. Le podcast prend des allures de documentaire, mais on n’arrive pas à démêler le vrai du faux, et c’est là tout l’enjeu. Edouard Baer appelle ce processus le « mentir vrai ».
Ce qu’on en retient ?
Une bonne dose d’humour et d’émotion, et le sentiment d’avoir voyagé au Sénégal sans avoir quitté son canapé. Mais également quelques phrases mythiques qui m’ont permis de comprendre les différences culturelles entre la France et le Sénégal.
Par exemple, l’auto-dérision sénégalaise. Edouard Baer déclare avec justesse que le vin délie les langues en France, alors que ce sont les mots qui désarment en Afrique :
« Ce qui déclenche souvent une conversation au Sénégal c’est le nom de famille. C’est une supériorité dans l’ironie »
Edouard Baer
« La parole c’est la première richesse. C’est un système de régulation des tensions, à l’intérieur des groupes, à l’intérieur des âges. ».
Edouard Baer
Massamba Guèye, directeur du Patrimoine de Dakar, une salle de spectacle ouverte, explique qu’à Dakar on joue avec les noms de famille. A chaque nom de famille sa réputation, une réputation presque caricaturale, comme les Vilot, connus pour être les gourmands du village.
« Les aventures rocambolesques d’Edouard Baer et Jack Souvant » – Le teaser
La question que tout le monde se pose c’est : retrouve-t-on Benoit au fin fond de la brousse ? Je vous laisse découvrir par vous-même…. Et si vous souhaitez aller plus loin, le podcast a une suite, cette fois pour aider le célèbre réalisateur espagnol Pedro Almodovar à retrouver le scénario de son prochain film. Bonne écoute !
Entre espaces de médiations, lieux publics, lieux libres, lieux à destination culturelle ou encore lieux appropriables, les tiers-lieux sont des outils riches pour les villes et leurs habitant.es. Devenus des vrais vecteurs de médiation culturelle, ce sont aussi des lieux pour penser autrement la culture. Comment s’assurer que les tiers-lieux ne creusent pas plus l’inégalité face à la culture ? Comment s’assurer qu’ils assurent la viabilité de leur communauté ? Comment les penser pour qu’ils soient de vrais lieux culturels inclusifs ?
Mais déjà, c’est quoi un tiers-lieu ?
Les tiers-lieux sont comme leur nom l’indique des « troisièmes lieux » situés en dehors du domicile (premier lieu) et du lieu de travail (deuxième lieu). L’expression tiers-lieux est défini à la fin des années 80 par le sociologue américain Ray Oldenburg (1932-2022). Pour lui, les sociétés urbaines modernes partagent leur temps entre deux lieux (le « premier lieu » étant la maison et le « deuxième lieu » le travail) qui sont plutôt isolés. A l’opposé, le troisième lieu est un espace public neutre permettant à une communauté de tisser des liens. Pour Oldenburg, les tiers-lieux « accueillent les rassemblement anticipés, informels et volontaires des individus, au-delà des domaines domestiques et de travail. »1
Selon les sociologues, les bars, rues principales, cafés, bureaux de poste et autres, sont au cœur de la viabilité des communautés sociales et du fondement d’une démocratie fonctionnelle. Cela est bien sûr viable pour les années 80, mais même si les mœurs ont changé, les tiers-lieux sont toujours vus comme permettant l’égalité sociale en nivelant le statut d’invité et en créant des habitudes d’association publiques. Si les tiers-lieux sont donc des lieux de communautés, offrant un support psychologique aux individus de ces dernières, ce sont aussi des lieux éminemment politiques, où une autre vision de la ville, de la vie, de la culture et de la façon d’habiter se discute.
Espaces de coworking, potagers de quartiers, friches industrielles réhabilitées, les tiers-lieux sont donc des endroits que l’on fréquente, ou que l’on passe, en en ayant conscience ou non. Ils sont devenus des « lieux du faire ensemble » pour reprendre les mots de France tiers-lieux2 (groupement d’intérêt public). D’abord et surtout développé dans les métropoles, ils se situent aujourd’hui en majorité (55%) dans les petites et moyennes villes3.
Il existe en France 3 500 tiers-lieux en 2022 4. 75% sont des ateliers de coworking, 27% des tiers-lieux culturels ou encore 17% des laboratoires d’innovation sociale. Ce sont donc des lieux de vivre ensemble et de co-production. Ils rassemblent 150 000 employé.es, auxquel.lles s’ajoutent 2,2 millions de personnes ayant travaillé sur un projet dans un tiers-lieu. 62% des tiers-lieux sont des associations contre seulement 8% sous le statut de SCIC/SCOP. Ils sont aussi au cœur des considérations de la transition écologique, puisqu’un tiers de ces lieux a un rôle dans des projets de réemploi ou de recyclage d’objets.
Figure 3 : Schéma de la Halle 6 à Nantes, espace hybride propice à la rencontre entre chercheurs en sciences du numérique, jeunes entrepreneurs et ICC. Source : https://www.univ-nantes.fr/
Les tiers-lieux comme outil politique et social
Car ce sont de véritables lieux d’innovation collective, ce n’est pas surprenant que les tiers-lieux soient des outils privilégiés par les institutions publiques pour développer une vie de quartier et permettre plus de mixité sociale et ethnique. Plus que de simples espaces partagés, les tiers-lieux sont des projets politiques, où s’opère une autre forme de communauté et d’économie. C’est ainsi que les tiers-lieux sont vus comme une solution pour une meilleure médiation culturelle, notamment après des populations les plus précaires. En effet, ils sont issus d’un projet collectif, souvent participatif, et ils sont un bon moyen de pallier l’inégalité d’accès à la culture.
Culture et population
L’inégalité face à la culture est une épine dans le pied des politiques culturelles et ce depuis des décennies. La question se pose depuis la création même du ministère des affaires culturelles en 1959 : la mission de ce ministère étant de « rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de Français.es. » Malgré de nombreux essais de démocratisation – tarification plus basse pour les étudiants et les personnes au chômage, prix unique du livre, cours de musique et d’art plastiques, ou encore accès aux expositions ou concerts en ligne (notamment depuis la crise de la Covid-19 et le premier confinement en mars 2020) – le résultat reste le même. Les populations les plus précaires, notamment les populations racisées, ont moins de pratiques culturelles. Même si la culture est accessible partout, notamment avec le numérique, ce sont les personnes ayant déjà une pratique culturelle (et qui peuvent pourtant se déplacer pour exercer cette pratique) qui se retrouvent à utiliser un outil initialement prévu pour les populations les plus éloignées de la culture (à la fois géographiquement et dans leurs habitudes).
Le problème ne vient donc pas de l’accessibilité mais bien de la question de la « culture » en elle-même et de la manière dont elle peut être sacralisée. Car il y a en effet un lien direct entre pratique culturelle et niveau de diplôme, qui est également souvent liée à l’origine ethnique.
Dans L’enquête sur les pratiques culturelles5 menée par le ministère de la culture en 2018, apparaît clairement une différence, liée au statut social, dans les pratiques culturelles. Par exemple, 52% des sondé.es ayant suivi des études supérieures ont visité un musée ou une exposition dans les 12 mois précédant l’enquête, contre 9% des sondé.es sans diplôme ou avec un CAP. Dans la même lignée, 18% des ouvrier.ères questionné.es se sont rendus dans un musée ou exposition dans les 12 mois précédant l’enquête, contre 62% des cadres. Le même bilan peut être tiré lorsque l’on compare l’origine territoriale des sondé.es (agglomérations versus zones rurales). Cependant l’écart diminue pour les pratiques liées au cinéma ou à l’écoute de musique (seulement quelques pourcents d’écart).
Ces inégalités aux pratiques culturelles sont plus complexes que de simples différences d’intérêts en fonction de la population visée. Ces résultats sont le produit de logiques sociales institutionnalisées. Par « institutionnalisation » est entendu la manière dont certains comportements sont tellement normalisés et ancrés dans le fonctionnement de la société (notamment ceux discriminants) qu’ils ne sont pas questionnés (même s’ils le devraient). Ces logiques sociales institutionnalisées sont à l’origine d’un questionnement de la légitimité à la culture, pour les populations précaires et racisées.
La question de la légitimité et appropriation
« Les tiers-lieux ont à nous dire beaucoup de choses sur la manière dont on pense des lieux comme espaces d’émancipation et de territorialisation de pratiques culturelles », explique Emmanuel Verges6, co-directeur de l’Observatoire des politiques culturelles. Il ne suffit pas qu’un tiers-lieu soit ouvert à une communauté pour que cette dernière se sente légitime d’y participer. Ce n’est pas parce qu’un lieu appartient à tout le monde, que chacun y tient une même place. Par exemple, la cour de récréation est un espace qui appartient à toustes les enfants d’une école, ainsi qu’au corps enseignant. La cour de récréation est tiers-lieu puisque les enfants (une communauté) se rassemblent pour jouer (innovation) dans un lieu qui n’est ni la maison familiale ni la salle de classe (la cour est un lieu de loisir). Pourtant de nombreuses études, notamment celle de la géographe Edith Maruéjouls, constatent une utilisation genrée de l’espace de la cour de récréation. Les garçons, jouant la plupart du temps au foot, se trouvent au milieu de la cour, occupant ainsi le centre de l’espace. Les filles, généralement peu invitées à participer au match (car « les filles ne courent pas »7) se situent sous le préau à sauter à la corde, à jouer à « 1,2,3 soleil », ou sur les bancs à discuter. Cette observation peut être un peu alarmante, car dès le plus jeune âge les enfants ont inculqué des normes binaires de genre dictant leur comportement pour le reste de leur vie. Par conséquent, à l’âge adulte, les mêmes comportements sont visibles dans l’espace public. Ce dernier est plus adéquat pour les hommes que pour les femmes et ces dernières tendent à s’y faire discrètes.
Et de la même manière que les personnes de genre féminin peuvent se sentir illégitimes à être dans l’espace public, les populations précaires et racisées peuvent se sentir illégitimes face à la culture, cette dernière étant souvent présentée de manière élitiste et absolue. Cette illégitimité peut également s’expliquer par la position sacralisée8 que l’on donne à une œuvre ou un.e artiste. Comme si le fait d’apprécier une œuvre ou une.e artiste était inhérent à leur simple existence. Alors que, même pour les publics sensibles, il a fallu passer par une phase d’apprentissage. Par conséquent, les statistiques montrent quel type de population s’intéresse à la culture et, par un mécanisme de copiage, de répétition et d’habitudes, les comportements ne changent pas. Les populations les plus précaires continuent à ne pas y aller car, dans l’imaginaire collectif, c’est à la tranche la plus aisée d’aller au musée, ce qu’elle continue d’ailleurs à faire. S’ajoute à cela la sous-représentation des populations racisées au sein-même des instances culturelles. Peut-être que le paradigme de « rendre la culture accessible au peule » aurait du mérite à être reformulée pour exprimer de manière plus juste et réelle, ce que certes la culture peut apporter aux populations, mais aussi ce que la culture a à gagner à s’enrichir de son public.
Tiers-lieux et viabilité des communautés sociales
Dans ce contexte, il semble judicieux de dire que les tiers-lieux sont un outil plus que pertinent pour « penser la culture ». Par la manière dont ils ont d’être co-produits, et de rassembler des idées, ils se prêtent facilement à réinventer ce qu’est une pratique culturelle. Dans son livre Tiers-lieux et plus si affinités (2019), Antoine Burret raconte son travail sur le terrain des tiers-lieux qu’il a pu observer, expérimenter et décortiquer pendant cinq années. Il relate la dimension philosophico-politique des tiers-lieux, et donc leur importance dans la construction de la société. Il explique :« J’ai exploré les tiers-lieux en essayant de comprendre comment s’organisent ces individus, ce qu’ils redoutent, ce qu’ils espèrent. J’ai étudié sur le terrain ces populations émergentes, avec leurs coutumes et leurs mœurs. J’ai utilisé leurs services, leurs outils, leurs référentiels juridiques et politiques. J’ai participé à la création des services, produit des textes, alimenté des réflexions. […] Et c’est un engrenage, car ils explorent une autre manière de vivre en société, de penser les organisations et la création de valeur. » Les tiers-lieux permettent d’expérimenter et de développer des nouvelles manières de travailler, penser, agir, produire. Ils forment à leur échelle une économie collaborative, et circulaire habituelles, avec une approche à l’individu plus juste et respectueuse.
Figure 4 : Vue de l’atelier de La Planche, lieu hybride à Bordeaux avec un atelier partagé pour rendre accessible à tous le travail du bois. Source : https://laplanche-bois.fr/
Il est évident que les tiers-lieux culturels ne suffisent pas à résoudre les problèmes de médiation par leur unique présence. C’est-à-dire que définir un site comme tiers-lieu culturel ne suffit pas à ce que culture, innovation et mixité se fassent. Comme l’existence d’une œuvre d’art ne suffit pas pour qu’elle soit appréciée de toustes.
Penser les tiers-lieux
Peut-être que les tiers-lieux culturels font alors encore plus sens s’ils s’inscrivent dans la création d’une nouvelle approche à la culture, pour « désinstituionnaliser » ce qui paraît normal mais ne l’est pas.
Bien sûr les tiers-lieux ne sont pas nécessairement miraculeux, et il n’y a pas de recette clé pour leur réussite et leur pérennité. Mais c’est peut-être ici leur dimension la plus intéressante : la manière dont ils peuvent être tout, puis se réinventer, s’adapter aux besoins des celleux qui les créent et de celleux qui en bénéficient. En poussant au plus loin leur approche différente de la société, ils peuvent s’inscrire dans le développement d’une approche queer et antiraciste de la société. L’intérêt des tiers-lieux réside dans l’inclusivité des populations, des ethnies, des genres, des orientations sexuelles, des handicaps. Peut-être faut-il alors laisser la place à l’expression et l’expérimentation de ces publics, pour les inclure, non pas car l’inclusion est à la mode, mais pour entamer un réel bouleversement des habitudes et rester dans leur rôle philosophico-politique.
Leur création-même est un travail collectif, une mutation permanente permettant un champ des possibles gigantesque, car ils sont dotés de qualités extraordinaires presque sans limite. Peut-être qu’un bon tiers-lieu n’a pas de volonté de s’étendre, de faire du profit mais de s’adapter à ce qu’il accueille et produit, et non l’inverse. Les tiers-lieux culturels peuvent alors devenir modelables dans leur lieu, leur destination, dans leur forme architecturale, car ils sont tous, par essence, des acteurs participant à faire « culture ».
Lorsque l’on pense à un artiste, on pense aux musiques qu’il a interprété, les albums qu’il a produits… Un seul élément manque toujours, sa maison de disque. Je ne suis pas capable de citer les labels auxquels mes artistes préférés appartiennent. Pourtant, il existait une époque où les maisons de disques avaient une signature propre : le son, les instruments utilisés. Elle laissait sa patte sur chaque morceau de ces artistes et on pouvait facilement reconnaitre à quelle maison appartenait l’artiste. Nous allons donc faire un retour dans le passé et parler d’une maison disque qui a fondé la musique de son époque dans les années 60 à 70 : Motown Records ou à son origine Tamla.
Mais parlons tout d’abord de son fondateur Berry Gordy Jr qui a révolutionné et changé la trajectoire de la musique afro-américaine aux Etats Unis. Berry Gordy était un boxeur raté et un ancien soldat qui s’est battu lors de la guerre de Corée. A son retour, il développe un intérêt pour la musique et plus particulièrement la soul et le jazz. En 1958, il écrit deux chansons ayant un succès plutôt modeste et décide de réinvestir ses royalties de 3,19 dollars et d’un prêt de 800 dollars dans la création de sa propre maison disque à Detroit : Tamla. Le first single de Tamla, ‘Come to Me’ de Mary Johnsons reçoit un certain succès près de Detroit et signe pour le sortir à l’échelle nationale.
Money that’s what I want!
Le premier single qui va vraiment permettre le succès de la maison de disque dans ses débuts est ‘Money (That’s What I Want)’ de Barrett Strong. Il sera repris postérieurement par les Beatles ou encore les Rolling Stones. Il est très symbolique que ce soit ce morceau qui entame la popularité de Tamla Records. En effet, il représente la philosophie de Berry Gordy Jr. La maison de disque doit faire des hits qui lui font gagner de l’argent et il est prêt à tout pour réaliser ce souhait.
Avant de continuer l’histoire, il faut comprendre une chose : Berry Gordy est un businessman. Il ne croit pas au pouvoir mystique de l’artiste et de la création. Il pense aux intérêts et aux différentes manières pour gagner plus.
Le but de Berry Gordy était de faire entrer la musique afro américaine soul dans la pop mainstream des Etats Unis. A l’époque, les afro-américains ne représentaient que 10% de la population. Les artistes noirs n’étaient connus que de manière régionale et communautaire. Les blancs écoutaient de la musique fait par des blancs et les noirs de la musique fait par des noirs. Tamla Motown veut gommer la couleur de peau de ses artistes pour pouvoir démocratiser dans l’ensemble des Etats-Unis sa musique, pour les noirs mais surtout pour les blancs.
Stax records: un rival de taille
La maison de disque qui est considéré comme sa plus grande compétitrice est Stax Records, et elle a une philosophie inverse. C’est une maison disque du sud, plus précisément de Memphis. Elle prend position durant le mouvement des années 60, elle assume et célèbre son identité afro-américaine. Elle signe des artistes comme Otis Reading ou Bill Cosby. A Stax, la musique est faite par des ‘artisan’, elle est relativement simple pour garder l’essence de la musique noire.
A l’inverse, chez Motown, la musique est une industrie et tout est pensé. Il y avait des arrangeurs musicaux, des grands interprètes, des costumiers, des chorégraphes. La musique de la Motown est toujours très arrangée : on ne la laisse pas telle quelle. Le ‘son’ de la Motown peut être reconnue par l’usage du baryton, d’un certain son de guitare et de ses thèmes récurrents comme celui de l’amour. Ainsi après avoir sorti ‘My Guy’ avec Mary Wells, la maison sort ‘My Girl’ pour les Temptations. Il fallait faire une musique lissée pour plaire à un public très large. Tout est pensé pour permettre le crossover des cultures aux Etats-Unis. Berry Gordy va réussir son pari.
Dans les trois premières années de sa création, Tamla va signer Marvin Gaye, Steve Wonders, les Supremes et les Temptations. Plus tard, il signera les Jackson Five et Martha Reeves and the Vendellas. Toutes les semaines, la maison de disque sortira un nouveau hit en concurrence avec la musique blanche de l’époque tel que les Beatles ou bien les Beach Boys.
Martha Reeves & The Vandellas ou l’opportunisme de Gordy
Une des histoires ou pourrait-on dire légende les plus connues au sein de la maison de disque est la formation du groupe Martha Reeves and the Vandellas. Martha Reeves, qui a prêté son nom au groupe, était une chanteuse le soir dans des bars et une secrétaire au sein de la maison de disque le jour. Un jour, Berry Gordy entre dans son bureau sans qu’elle ne s’en soit rendu compte et l’écoute chanter. Opportuniste qu’il est et souhaitant signer un nouveau groupe, il lui crée un groupe de chanteuse et sors en 1964 la célèbre chanson ‘Dancing in the Street’ qui sera Numéro 2 dans le Billboard Hot 100. Berry Gordy avait toujours les bonnes intuitions pour signer des artistes qui allait faire des hits.
Cette chanson va être reprise dans les années 1980 par Mick Jagger et David Bowie.
What’s going on – Le rendez-vous presque raté de Tamla
Comme mentionné précédemment, Marvin Gaye est un des premiers artistes à avoir signé avec la maison de disque. Cela fait pratiquement plus de 15 ans qu’il y est. Après les évènements de 1969, et la brutalité policière dont il a été témoin, Marvin Gaye veut faire un album politique parlant de la Guerre du Vietnam, de l’écologie ou bien encore du mouvement pour les droits civiques.
Seulement, cela n’est pas du goût de Berry Gordy. La politique ne devrait pas intervenir dans la musique. Cela peut diviser l’audience et consécutivement faire perdre en revenu et réputation la maison de disque. Lorsque Stax avait une pris position politique, elle avait perdu une bonne partie de son audience. Berry Gordy veut donc rester sur du politiquement correct en parlant de sujets universaux comme l’amour. Il désire garder une audience ‘crossover’, noire et blanche.
Marvin Gaye décide alors qu’il ne sortira rien si on ne lui laisse pas enregistrer cet album. A cette époque, il est déjà un artiste très influant aux Etats-Unis et contribue en grande partie au succès de la maison de disque. Marvin Gaye ressort vainqueur du bras de fer et l’album va sortir. Il est vendu a plus de deux millions d’exemplaire et reçoit deux nominations aux Grammys. Il sera qualifié par le journal AllMusic comme ‘l’album le plus important et passionné de la musique sortant de la soul, interprété par l’une des plus grande voix’. Berry Gordy n’a donc pas toujours raison.
En 1971, Marvin Gaye va signer un nouveau contrat avec la Motown valant 1 million de dollars, soit le deal le plus lucratif pour artiste noir à l’époque.
Hayao Miyazaki, à notre plus grand bonheur, sort de la retraite pour nous présenter un nouveau film. Sera-t-il aussi coloré et magique que ses autres créations ? Probablement. Sera-t-il porteur d’une critique personnelle envers le Japon d’aujourd’hui ? Cela est tout aussi probable. Le grand maître des studio Ghibli a l’habitude de défendre certaines de ses prises de position à travers ses films d’animation devenu aujourd’hui emblématiques.
Une critique du sexisme au Japon
Vaillantes et charismatiques comme Nausicaä ou la princesse Mononoké, timide mais déterminée comme Chihiro, ou encore naïve et entêtée comme Ponyo, les héroïnes de Miyazaki nous ont tous fait rêver et propulser dans des univers merveilleux. Leurs adversaires sont souvent des femmes tout aussi fortes, des sorcières ou des guerrières sans pitié qui nous hypnotisent. De fait, Miyazaki ne valorise pas les figures féminines sans raison, il est conscient des enjeux autour de la femme au Japon et des stéréotypes qui lui sont imposés :
“Beaucoup de mes films comprennent des personnages principaux féminins, forts et braves, des fillesindépendantes qui n’hésitent pas à se battre pour ce en quoi elles croient de tout leur cœur. Elles auront besoin d’un ami, d’un allié, mais jamais d’un sauveur. Femmes et hommes sont autant capables l’un que l’autre d’être héroïques.”
Princesse Mononoké
Le Pacifisme de Miyazaki
Shinzo Abe a marqué le paysage politique japonais au poste de premier ministre et c’est contre ses politiques que Hayao Miyazaki prend clairement position aussi bien dans la presse qu’à travers ses films. Shinzo Abe ne cachait pas sa volonté de restaurer la puissance militaire japonaise, perdue de depuis la fin de la Second Guerre Mondiale, ce à quoi le réalisateur est fermement opposé :
“Pas question d’amender la constitution, je suis contre la réforme de la constitution, il y a un manque flagrant de compréhension et de connaissance de l’histoire des membres du gouvernement”
Cette critique du militarisme est évidente dans toutes ses créations : la guerre y est toujours présente et face à elle se dresse à chaque fois un personnage profondément pacifique. C’est à travers des films comme Le Vent Se Lève, l’histoire d’un jeune ingénieur en aviation lors de la Grande Guerre, qu’il expose ses craintes et tente de raviver les mémoires.
Le Vent se Lève
Les guerres incessantes qu’il rappelle dans ses films ne sont pas seulement des querelles entre les peuples. Souvent la nature elle-même prend les armes et tente de se défendre face à la cupidité et les dégâts des êtres humains. La violence est destructrice, que ce soit pour les humains ou l’environnement et si la nature est d’une telle brutalité, ce n’est qu’une réaction de détresse face aux attaques répétées des hommes. A travers un imaginaire fantasque et chimérique, Hayao Miyazaki nous dépeint un univers qui est plus proche du notre que ce que nous voulions bien croire. La fiction se mêle à la réalité et créée le secret du succès pour cet artiste qui a marqué le Japon à jamais/indélébilement.
Affiche de l’exposition « Poussin & l’amour », au Musée des Beaux-Arts de Lyon du 26/11/2022 au 5/03/2023. Source : https://www.boutiquesdemusees.fr
Le musée des Beaux-Arts de Lyon vient de clore son exposition « Poussin et l’amour », nous invitant à revisiter une facette méconnue de ce maître de l’académisme du XVIIe siècle français : son érotisme. Les commissaires de l’exposition, Nicolas Milovanovic, Mickaël Szanto et Ludmila Virassamynaïken mettent en lumière cette expression évidente, quoique mal connue, du traitement de l’amour chez Poussin, mais est-ce pour autant la seule ? L’œuvre de Poussin, si elle est une exaltation de la chair par de nombreux aspects, n’est-elle pas également un éventail d’expressions de l’amour, sous diverses formes et à diverses destinations ?
Poussin et l’amour Charnel
« Depuis quelques jours j’ay fait couvrir un tableau de Vénus 4 figures, qui est à la vérité trop nu et immodeste, mais que j’ay rendu en le coupant et en couvrant la figure de Venus supportable aux yeux chastes. […] L’indécence de ce tableau consistoit en ce que la déesse, dormant ou faisant semblant de dormir, levoit une jambe qui découvroit trop le nud du siège d’amour », écrit Louis-Henri de Loménie de Brienne, collectionneur du XVIIe siècle, en parlant d’une œuvre de Poussin. Cette phrase nous révèle le caractère choquant de certaines œuvres de Poussin à l’époque même de leur création. En témoignent aussi les nombreux repeints de pudeur retrouvés sur certains de ses tableaux. L’Inspiration du poète (vers 1628-1629), par exemple, a récemment fait l’objet d’une restauration qui a permis d’enlever des drapés qui avaient été ajoutés a posteriori sur les putti, probablement par pudeur. On retrouve le rôle central de l’amour charnel tout au long de l’œuvre de Poussin, de l’une de ses premières peintures attestées (La Mort de Chioné, vers 1622, avec le corps nu de Chioné au centre du tableau), à sa dernière (Apollon et Daphné, 1663-1664). Pour autant, l’amour charnel n’est pas la seule forme d’amour exaltée par Poussin à travers son œuvre…
Poussin est aujourd’hui aussi reconnu pour sa peinture sacrée, celle-ci ayant notamment fait l’objet d’une exposition au Louvre à l’occasion du 350e anniversaire de la mort du peintre, en 2015. La peinture sacrée de Poussin est singulière, parce qu’elle mêle profane et sacrée, à la manière de Raphaël, à qui Poussin fut d’ailleurs beaucoup comparé. Ses tableaux religieux ont d’ailleurs longtemps été délaissés des études poussiniennes, qui privilégiaient les sujets profanes, et laissaient en suspens la question de la « religion de Poussin ». Autre singularité de la peinture sacrée de Poussin selon la présentation de l’exposition du Louvre : elle est la « source d’une réflexion personnelle sur Dieu ».
Poussin et l’amour de la mythologie
L’amour charnel, l’amour de Dieu … et l’amour de la mythologie. Voilà les trois formes d’amour qui sous-tendent les sujets des tableaux de Poussin. L’œuvre de Poussin témoigne en effet de sa lecture des Métamorphoses d’Ovide, entre autres œuvres antiques (La Mort de Chioné (vers 1622), Le Triomphe d’Ovide (vers 1624-1625), Céphale et Aurore (vers 1624-1625), Echo et Narcisse (vers 1630), etc.).
Nous avons évoqué trois formes d’amour qui composent le fond de l’œuvre de Poussin. Mais cette dernière témoigne d’une quatrième forme d’amour, cette fois perceptible dans sa forme : l’amour de l’art. Poussin s’inspire largement des statues antiques dans sa manière de représenter les corps dans la plupart de ses peintures. Il a en effet passé une grande partie de sa vie à Rome, où il a beaucoup étudié les antiques, avec le sculpteur François Duquesnois, et l’on retrouve l’influence des œuvres antiques dans beaucoup de ses tableaux. Dans La Mort de Chioné par exemple, le corps sans vie de Chioné a les formes et la couleur d’une statue de marbre antique.
L’œuvre de Poussin est riche en d’interprétations possibles, elle mélange les genres et les sujets, s’inspire des œuvres qui l’ont précédées et inspire à son tour. Le musée des Beaux-Arts de Lyon illustre l’influence de Poussin sur des artistes pourtant postérieurs en présentant à la suite de son exposition sur Poussin une exposition intitulée « Picasso / Poussin / Bacchanales ». « Poussin et l’amour » semble donc bien porter en soi une immense partie de ce qui fait l’œuvre de Poussin : l’amour sous diverses formes et à diverses destinations.
Simone Veil est considérée comme l’une des femmes les plus influentes et respectées de la France et de l’Europe contemporaines. Son parcours personnel et politique est un témoignage de courage, de détermination et de lutte pour les droits des femmes et de la justice. Deux œuvres ont été publiées pour retracer sa vie et son héritage : le film « Simone, le voyage du siècle » et son autobiographie « Une Vie ».
Un destin exceptionnel
Simone Veil est née en 1927 à Nice en France. Elle a survécu à Auschwitz-Birkenau, le plus grand camp de concentration nazis, durant la Seconde Guerre mondiale. A l’exception de Simone et ses deux sœurs, tout le reste de sa famille sera décimé dans ces camps. Après la guerre, elle a étudié le droit et la politique et est devenue une figure majeure de la vie politique française. En 1979, elle a été élue la première femme présidente du Parlement européen et a été une fervente défenseure de l’intégration européenne. Elle a également été une figure importante pour les droits des femmes en France, en tant que ministre de la Santé. Après une lutte acharnée contre une assemblée largement masculine, elle a obtenu l’adoption de la loi légalisant l’avortement en 1975. Ainsi, on appelle même cette loi, « la loi Veil », tant Madame Veil fut la figure emblématique de cette lutte pour ce droit fondamental. Simone Veil est décédée en 2017 à l’âge de 89 ans, mais son héritage en tant que défenseure des droits des femmes et de l’Europe unie reste important jusqu’à aujourd’hui. En 2018, sur décision du Président, elle sera enterrée au Panthéon.
« Une vie », un livre autobiographique
« Une Vie » est un livre autobiographique publié en 2007, dans lequel Simone Veil écrit sur son enfance, son arrestation par les nazis et sa déportation dans le camp de concentration, ainsi que sur sa carrière politique et ses luttes pour les droits des femmes françaises. C’est un témoignage personnel et intime sur sa vie et ses expériences, qui fournit une perspective unique sur son parcours. A travers cet ouvrage, Simone Veil nous parle de ses doutes, ses envies, ses convictions et ses combats dans sa vie personnelle, publique et politique.
« Simone, le voyage du siècle »
« Simone, le voyage du siècle », quant à lui, est un film-documentaire sorti au cinéma en octobre 2022, qui retrace et rend hommage à la vie et à l’œuvre de Simone Veil. Il se base sur des archives d’époque et des interviews avec des personnalités politiques et des amis proches. C’est un film-documentaire très complet, qui couvre sa vie personnelle et professionnelle, ainsi que son impact sur la politique française et européenne. Simone Veil est interprétée par les deux actrices françaises : Rebecca Marder, dans la jeunesse de Simone et Elsa Zylberstein, où la ressemblance physique avec Simone Veil, dans sa vie de femme plus âgée, est assez troublante. Le film aborde ses expériences durant la Seconde Guerre mondiale, notamment son arrestation par les nazis et sa déportation dans un camp de concentration. Ce film biographique permet également de rappeler l’horreur vécue par les juifs lors de la déportation. Il examine également sa carrière politique en France, où elle a été la première femme à être élue présidente du Parlement français en 1979 et la première femme à présider le Parlement européen. Le film met également en évidence l’engagement de Simone Veil pour la défense des droits des femmes, en particulier son combat pour la légalisation de l’avortement en France. Il examine également son rôle en tant que leader européen et son soutien à l’intégration européenne. En conclusion, le film « Simone, le voyage du siècle » et l’autobiographie « Une Vie » de Simone Veil sont des lectures obligatoires pour ceux qui cherchent à comprendre le parcours et l’héritage de cette femme remarquable, figure marquante de l’histoire française et européenne. Ensemble, ils forment une image complète et approfondie de Simone Veil. En effet, ils offrent une vision globale et approfondie de la vie, du parcours, du caractère et de la carrière de Simone Veil. Mais également une preuve, de comment une personne peut surmonter les obstacles les plus difficiles et faire une différence significative dans la société. Ils sont un témoignage de la détermination et du courage de Simone Veil en tant que leader politique et défenseure des droits fondamentaux.
Après avoir arpenté de nombreux clubs et festivals à Paris et dans le reste de la France, j’ai pu faire un constat alarmant : la représentation des femmes et des personnes non binaires sur le devant de la scène électronique est si rare que nous devenons de vrais privilégié.e.s lorsque nous avons la chance de croiser leur chemin. C’est pourquoi j’ai décidé de mener de plus amples recherches à ce sujet.
En effet, si je vous parle de musique électronique, c’est-à-dire d’électro, de house ou encore de techno, j’imagine que les artistes qui vous viennent en tête sont David Guetta, Avicii, les Daft Punk ou encore Fred Again. Et quel est le point commun entre ces artistes ? Leur genre : tous s’identifient comme homme.
Un peu d’histoire de l’électro…
Si certaines femmes ont été pionnières de la musique électronique, notamment Johanna Magdalena Beyer et son oeuvre « Music of the Sphere » parue en 1938 ou encore Daphne Oram qui a profondément marqué les années 1960 avec la création de son propre instrument de musique électronique « l’Oramic ». Celles-ci se sont faites éclipser par les hommes durant de nombreuses années en raison des dogmes et paradigmes socio-culturels de l’époque ; les femmes devaient s’occuper de leur foyer et non se soucier des technologies ou des sciences, domaines considérés comme réservés aux hommes.
Années 1980 et 1990
Les années 1980 et 1990 marquent un tournant pour les femmes et autres minorités de genre dans leur relation avec la musique électronique grâce à l’apparition de la house ainsi que de la techno. Ces décennies ont également donné naissance aux free party, particulièrement populaires auprès des classes moyennes durant lesquelles les femmes se sont mises à écouter davantage de musique électronique.
Début des années 2000
C’est à la fin des années 1990 et le début des années 2000 que l’on voit pour la toute première fois des DJ féminines se produire sur scène comme Miss Kittin ou encore Nina Kraviz. Une révolution porteuse d’espoirs qui ne doit cependant pas occulter les trente ans de retard que le monde électronique a essuyé quant à la représentation des femmes.
Daphne Oram travaillant à la machine Oramic au Oramics Studio for Electronic Composition à Tower Folly dans le Kent
État des lieux de la situation
Avec ces évolutions, on pourrait penser qu’une égalité des genres se dessine enfin, toutefois ce dessin n’est qu’à son début.
Les festivals
En effet, que ce soit dans les festivals électroniques mondiaux où elles.iels ne représentent que 21%* des artistes programmés ou encore dans les plus grands labels de musique électronique, les femmes et autres minorités de genre sont largement sous–représenté.e.s. Par exemple, lors du festival Lolapalooza en 2022 à Paris, qui comporte une scène réservée à la musique électronique, sur seize artistes programmés, on ne comptait aucune femme et une seule personne non-binaire ; Moore Kissmet un.e DJ de 18 dix-huit ans originaire des États-Unis dont le répertoire musical regroupe l’EDM, le dubstep, la trap et le future bass.
Les labels
Le constat est le même pour les labels : si l’on prend l’exemple de Ed Bangers Records fondé en 2003 par Pedro Winter (plus connu sous son nom de scène « Busy P »), qui a notamment propulsé Justice ou encore le célèbre duo Cassius, on ne retrouve que trois femmes parmi les vingt-deux artistes qu’il représente.
électro et sexisme
De plus, les femmes et personnes ne s’identifiant pas aux genres binaires qui mixent font souvent face au sexisme ainsi qu’aux violences verbales et sexuelles sur leur lieu de travail. Selon une menée menée en 2019 par le College of Music of Berklee et Women in Music, ce sont 80% des femmes faisant partie de l’industrie musicale qui affirment avoir déjà été victimes de sexisme au travail. Sexisme bien dépeint par DJ Carie aka La Dame qui préside l’antenne française de Future Female Sound, une organisation internationale qui enseigne gratuitement les techniques du mix aux femmes puis les aide par la suite à la gestion de leur carrière, lors d’une interview de France Culture en 2021. C’est sur cette antenne que DJ Carie confie son quotidien rythmé par des discours moralisateurs et dénigrants : « Tu mixes bien pour une fille » , « Sois plus jolie, pourquoi tu es mal habillée ? » ou encore des leçons enfantines sur l’installation de son matériel au début d’un gig ; ce qu’elle dénonce comme étant une forme de domination masculine.
*selon une étude qui a été menée en 2020 par le réseau Female pressure
Moore Kismet
Une égalité des genres possible ?
Pourtant, des artistes de minorités de genre qui mixent à merveille et ont un univers incroyable ce n’est pas ce qui manque aujourd’hui. À tel point qu’on voit l’émergence de nombreux collectifs 100% féminins à l’instar de Vénus Club. Ce collectif français fondé par ABS8LUTE (de son vrai nom Elodie Vitalis) a pour but de créer de nouveaux « safer spaces » tant bien dans l’expérience de la fête que dans sa dimension professionnelle. Vénus Club compte vingt résidentes et « une centaine de satellites » qui suivent son travail inclusif.
De même, certains clubs parisiens vont vers des programmations de plus en plus paritaires comme le Club Sacré situé dans le deuxième arrondissement de Paris. Cependant, le fondateur et dirigeant du Sacré, Martin Munier, tient à préciser qu’il n’est pas pour la discrimination positive concernant la parité mais aime programmer des femmes dans son club pour leur talent ainsi que leur univers. Et la promesse est bien tenue puisqu’il propose autant d’artistes femmes que hommes aussi talentueux les un.e.s que les autres.
Certaines initiatives viennent même parfois d’artistes eux-mêmes comme les podcasts Spasmophilie du duo contrxaction (duo spécialisé dans l’acid techno). Spasmophilie est un podcast qui a pour objectif de donner davantage de visibilité aux artistes femmes et plus largement aux minorités de genre. Une seule condition cependant est demandée aux DJ invité.e.s : que 51% des tracks passés dans leur set soient produits par des artistes femmes et/ou appartenant à des minorités de genre.
De quoi espérer que les choses changent et que femmes et minorités de genre puissent un jour être autant représentées que les hommes sur la scène électronique.
Et si vous souhaitez aller plus loin sur la question, je vous conseille de voir le documentaire Underplayed écrit et réalisé par Stacey Lee.
Le monde du livre peut parfois paraître injuste pour les auteurs, alors même qu’ils sont les acteurs clés de ce secteur…
L’autoédition, une solution à la rémunération insuffisante des auteurs ?
En effet, le taux de rémunération d’auteurs publiés en maison d’édition ne s’élève en général pas au-delà de 15% du prix public du livre, pour les plus chanceux. La société des gens de lettres, qui défend les droits et intérêts des auteurs, publie régulièrement un « baromètre des relations auteurs/éditeurs ». Dans le dernier en date, paru en 2021, on apprend que pour 65 % d’entre eux, la rémunération issue de leur activité d’auteur représente moins de 25 % de leurs revenus annuels.
Dans ce contexte, l’autoédition semble être une solution au problème. Cela consiste à éditer et publier son propre livre sans passer par une maison d’édition. De l’écriture au choix de la couverture et à la manière de communiquer sur sa sortie, tout reste entre les mains de l’auteur. Investissement parfois très onéreux, il lui permet cependant une pleine liberté dans ses choix éditoriaux ainsi qu’une rémunération plus avantageuse qu’au sein d’une maison d’édition. Alléchant, non ?
Joël Dicker et Riad Sattouf : les auteurs stars qui ont sauté le pas
Cette faible rémunération des auteurs est la raison pour laquelle nombre d’entre eux fondent leur propre maison d’édition pour publier leurs livres ou bandes dessinées à succès. C’est le cas par exemple de l’auteur suisse Joël Dicker ou encore du bédéiste lauréat du grand prix 2023 du Festival de la BD d’Angoulême, Riad Sattouf.
Joël Dicker est le deuxième auteur ayant vendu le plus de livres en France en 2022, après Guillaume Musso. Depuis 2012, et la sortie de son célèbre roman La vérité sur l’affaire Harry Quebert, chacun de ses livres cumule plusieurs milliers d’exemplaires vendus. A la mort de son éditeur aux Editions de Fallois, Joël Dicker prend la décision de se tourner vers l’autoédition et de fonder sa propre maison d’édition, Rosie & Wolfe. Dans la page « A propos » de son site, il rappelle qu’il a pris cette décision car il ne se voyait pas trahir l’éditeur qui l’avait fait naître : « Il ne pouvait y avoir personne après Bernard [de Fallois]».
Riad Sattouf, auteur de la série L’arabe du futur ou encore des Carnets d’Esther, s’est aussi affranchi de sa maison d’édition première, Allary Editions, pour fonder Les Livres du futur. Ce changement lui permet d’avoir plus de liberté quant au choix de la mise en page et de la fabrication de ses bandes-dessinées.
Ces auteurs à succès se sont tournés vers l’autoédition par volonté de garder un plus grand contrôle sur leurs œuvres. Cela signifie-t-il donc que les éditeurs ne sont pas nécessaires ?
Les maisons d’édition restent indispensables au monde du livre
La publication d’un livre passe par plusieurs étapes : de l’écriture, à la publication en passant par la correction, la mise en page, la relecture, la fabrication, la promotion, la communication ou encore la cession de droits. Chaque étape, dans une maison d’édition, est gérée par un professionnel. Autoéditer son livre, c’est donc prendre à sa charge toutes ces étapes nécessaires pour que le livre voit le jour. Vendre son travail et réaliser toutes les étapes annexes à la création de son œuvre va bien plus loin que le travail d’écrivain. Cela représente également une perte de temps considérable pour l’auteur, qui peut se consacrer entièrement à l’écriture au sein d’une maison d’édition.
De plus, l’éditeur permet d’apporter un sens critique aux auteurs. Même avec l’assurance que ses premiers livres ont fonctionnés, comment un auteur peut-il être sûr qu’ils continueront à plaire s’il ne se fit qu’à lui-même sans le regard extérieur et expert d’un éditeur ?
Loin d’être superflu, l’éditeur est donc un acteur primordial dans le monde du livre.
Riad Sattouf et Joël Dicker ont fait le pari de la réussite future de leurs publications en se basant sur leurs précédents succès lorsqu’ils ont pris la décision de fonder leur propre maison d’édition. L’avenir seul nous dira si leurs prochaines parutions continueront à séduire et à générer autant de ventes que jusqu’à présent…