Basquiat et Warhol à la Fondation Louis Vuitton

Une exposition fascinante

Après l’exposition dédiée à Jean-Michel Basquiat en 2018, la Fondation Louis Vuitton décide de mettre à l’honneur la fameuse collaboration de l’artiste avec Andy Warhol du 5 avril au 28 août 2023 dans l’exposition « Basquiat x Warhol : à quatre mains ». Le public pourra y découvrir une fusion entre amitié et collaboration, donnant naissance à un mélange de styles, de formes et de couleurs fascinant. Au-delà d’un esthétisme à la fois merveilleux et singulier, l’exposition traite également de sujets essentiels tels que l’insertion de la communauté afro-américaine dans l’histoire du continent nord-américain.

Laissez-vous submerger par l’univers particulier de la scène artistique new-yorkaise des années 1980 aux allures aussi vives qu’insolites…

La collaboration presque quotidienne entre Basquiat et Warhol y est présentée presque dans son entièreté avec plus d’une centaine d’œuvres de la série « à quatre mains », reflétant le talent de ces deux artistes de renom. Afin de mettre l’accent sur la relation complémentaire de ces derniers, l’exposition débute par une série de portraits croisés : Basquiat par Warhol et Warhol par Basquiat.

Jean-Michel Basquiat, Andy Warhol, Ten Punching Bags (Last Supper), 1985-1986, The Andy Warhol Museum, Pittsburgh. Crédit photo : ©The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. ©The Estate of Jean-Michel Basquiat. Source : https://www.warhol.org/

Le visiteur assiste, tout au long du parcours, à l’histoire d’une complicité rythmée, remplie de vigueur et d’émotions. Des œuvres nées de cette indéniable alchimie, Ten Punching Bags (Last Supper) ou encore la toile de 10 mètres nommée African Mask, animent l’exposition. 

Toutefois, cela ne suffit pas pour présenter l’entièreté du travail de ce mythique duo de peintres, qui va au-delà de la création en paire. En effet, une quinzaine d’œuvres à trois, en collaboration avec l’artiste italien Francesco Clemente (né en 1952), sont notamment à l’honneur. L’institution présente également des œuvres individuelles retraçant le parcours de chaque artiste, ainsi que plus de 300 documents en tout genre de Keith Haring à Michael Hasband, en passant par Jenny Holzer et Kenny Scharf qui tournent autour de ce sujet.

Une amitié haute en couleur

Jean-Michel Basquiat (1960-1988), né aux Etats-Unis, est un peintre d’avant-garde populaire qui s’ancre dans le néo-expressionnisme et le primitivisme. Il débute en tant que graffeur, puis devient un pionnier de la mouvance underground. Il se fera connaître et reconnaître au fur et à mesure de sa carrière pour son incroyable coup de pinceau ainsi que pour l’originalité de ses œuvres. Andrew Warhola (1928-1987), dit Andy Warhol, est également un artiste américain qui, à cette époque, a déjà laissé sa trace dans l’histoire. Il est en effet l’un des principaux représentants du pop art et reconnu comme l’un des plus grands artistes du XXème siècle. 

Le chemin des deux artistes se serait croisé pour la première fois en 1979 lorsque Basquiat vendait des cartes postales billebarrées à Warhol. Ce n’est que trois ans plus tard que les présentations officielles seront faites par l’intermédiaire de leur galeriste commun, Bruno Bischofberge, également grand collectionneur. Deux heures seulement après cette entrevue, l’étoile montante de la scène new-yorkaise aurait offert au maître du pop art une peinture représentant les deux artistes côte à côte. Nommée Dos Cabezas (1982), cette toile est le point de départ d’une longue amitié aussi intense que fertile. 

Entre 1984 et 1985, les deux artistes se lancent dans une série de tableaux et d’œuvres sur papier. Leurs envies et ambitions se complètent et s’entremêlent : l’un recherche la transfiguration, la fraîcheur et la volatilité tandis que l’autre, affranchi d’un élitisme coercitif, est en quête d’une sorte de reconnaissance collective. 

Vue extérieure de la Fondation Louis Vuitton. Crédit photo : ©Gehry Partners, LLP and Frank O. Gehry, ©Iwan Baan 2014. Source : https://www.fondationlouisvuitton.fr/

Les œuvres réalisées par ce binôme créatif témoignent d’un équilibre juste entre deux univers artistiques qui se complètent tant dans leur esthétisme que dans leur message. Bien que les deux artistes n’aient pas la même renommée à ce moment-là, ils s’inspirent et se respectent mutuellement pour leurs qualités respectives. Ils arrivent à juxtaposer leur style et à créer une harmonie dans des œuvres communes.

Dans une atmosphère intime, les idées, les formes et les couleurs fusionnent naturellement, comme si leur collaboration était une évidence. Ensemble, ils réalisent environ 160 toiles, la fameuse série « à quatre mains », dont une majeure partie est présentée lors de l’exposition. Certaines figurent parmi les plus connues de leurs carrières respectives. Au fil de leur collaboration, une véritable relation père – fils voit le jour. 

Dans une atmosphère intime, les idées, les formes et les couleurs fusionnent naturellement, comme si leur collaboration était une évidence. Ensemble, ils réalisent environ 160 toiles, la fameuse série « à quatre mains », dont une majeure partie est présentée lors de l’exposition. Certaines figurent parmi les plus connues de leurs carrières respectives. Au fil de leur collaboration, une véritable relation père – fils voit le jour. 

Grande figure de l’art contemporain, Warhol est fasciné par la technique libre et décomplexée de Basquiat qui commence à peine à se faire connaître de la scène artistique. Il initie par ailleurs le jeune artiste à la sérigraphie. Jean-Michel Basquiat, quant à lui, est en admiration face à la renommée de l’icône du pop-art. Ils se nourrissaient l’un de l’autre : du sang neuf pour l’un, de la notoriété pour l’autre. Lors d’une visite dans les studios de la Factory, Keith Haring expliquera que : « Chacun inspirait l’autre à se surpasser. Leur collaboration était apparemment sans effort. C’était une conversation physique qui se déroulait en peinture plutôt qu’en mots ».

Au sein d’une relation symbiotique et fusionnelle, chacun ajoutait sa touche de la façon la plus spontanée qui soit. Les images de la société industrielle et de l’influence médiatique de Warhol étaient complexifiées et altérées par l’approche brute et déroutante de Basquiat. Plus qu’un dialogue entre deux artistes, cette exposition retrace la naissance d’une évidente alchimie et amitié entre deux des plus grands artistes du XXème siècle.

Une exposition aux multiples facettes

Au-delà de la relation en elle-même, retracer l’histoire de cette inédite collaboration revient nécessairement à traverser les différents thèmes et idées portés par ce duo. Warhol s’inspire énormément de la société industrielle et capitaliste ainsi que des médias en agrémentant ses œuvres de logos et de symboles. Basquiat, de son côté, transfigure ces messages par une expression franche et inattendue. Qui plus est, le thème de l’insertion des communautés afro-américaines dans le récit du continent nord-américain est également traité de façon critique et sarcastique. Ainsi, l’exposition permet également de faire connaître au public les revendications portées par ces deux grands artistes.

Enfin, la scénographie permet de se fondre dans l’ébullition et le rayonnement de la scène artistique new-yorkaise des années 1980. Pour ce faire, l’institution présente d’autres œuvres et documents complémentaires à cette collaboration comme évoqué plus haut. Cette période mouvementée et charnière de l’art américain est retracée au travers de l’histoire des deux artistes mais pas que. En offrant une vision plus complète de cette époque, la Fondation permet au public de faire l’expérience d’une véritable immersion dans un monde inconnu. Au-delà des discours métaphoriques et des revendications individuelles de chaque artiste, l’exposition présente un véritable univers et reconstitue à merveille l’ambiance de ces fameuses années sans jamais s’éloigner du fil conducteur de la collaboration qui leur est propre. 

Somme toute, l’exposition « Basquiat x Warhol : à quatre mains » n’exploite pas qu’un seul angle de vue. Que l’on s’intéresse à l’histoire afro-américaine, aux critiques de la société industrielle ou à l’alchimie incontestable entre les deux artistes, il y en a pour tous les goûts et pour tous les âges. L’exposition se veut complète et permet d’être comprise d’une multitude de manières. Pleine d’ambitions, la Fondation Louis Vuitton cherche également à mettre à l’honneur deux artistes phares du XXème siècle et insiste sur leur important avant-gardisme. Cette institution qui cherche à soutenir et promouvoir l’art contemporain nous présente une exposition digne de leurs valeurs. Elle retrace en effet l’histoire d’une collaboration inédite entre deux artistes qui n’ont jamais cessé d’innover et de marquer leur temps. Telle une morale à ne jamais oublier, cette exposition revendique un art libre, imprévisible et disrupteur parfaitement incarné par ce duo emblématique.

Comment y aller ?

La Fondation Louis Vuitton accueille l’exposition « Basquiat x Warhol : à quatre mains » du 5 avril au 28 août 2023. L’établissement se trouve au 8 avenue Mahatma Gandhi au Bois de Boulogne à Paris, près du Jardin d’acclimatation. Des navettes peuvent vous emmener sur place, mais il est également possible d’y aller en voiture ou en transport. Le tarif normal est appliqué, soit 16 euros en plein tarif et 5 euros pour les mineurs ou les étudiants en art notamment.

Une fois l’exposition temporaire terminée, n’hésitez pas à jeter un coup d’œil à leur fabuleuse collection permanente qui regroupe de nombreux artistes contemporains tels que Yayoi Kuzama, Joan Mitchell, Gerhard Richter ou encore Giacometti pour n’en citer que quatre.

Michael Halsband, Andy Warhol et Jean-Michel Basquiat #143, New York, 1985. Crédit photo : ©Michael Halsband 2022. Source : https://www.paris.fr/

Marie Tassi

Pourquoi les marques de luxes lancent toutes leur fondation d’art ?

Louis Vuitton, Hermès, Cartier, Fendi, il est aujourd’hui commun de constater que les plus grandes marques de luxe du monde possèdent une fondation à leur nom.

Mais qu’est-ce qui les pousse à créer leur fondation d’art ? Une manière de redorer son image ? S’imposer dans un nouveau secteur élitiste ? Un moyen de défiscalisation ? Ou bien est-ce une manière subtile d’avancer que les pièces de mode, sont comparables à des œuvres d’art ?

Le luxe et l’art, une longue histoire d’amour

YSL, Guerlain, Chanel, Dior, … le luxe a déjà fait un pas dans le monde de l’art en créent des musées ou expositions, et en exposant leurs plus belles créations aux yeux du grand public.

Au cours de l’année 2022, la maison Yves Saint Laurent a organisé une exposition des pièces du designer éponyme à travers 6 musées de Paris (musée YSL, musée du Louvre, centre Pompidou, musée Picasso, musée d’Art Moderne et le musée d’Orsay).

Cette chasse au trésor des pièces collectors du défunt créateur de la maison a permis de réunir les tenues créées par Yves Saint Laurent à côté des œuvres dont il s’était inspiré.

Si la comparaison est inévitable, la reconnaissance du couturier d’inspiration de ces œuvres est tout aussi évidente.

Cet amour pour l’art, Yves Saint Laurent l’a certainement vécu à travers sa relation avec le très grand collectionneur d’art : Pierre Bergé.

Après leur rencontre en 1958, les 2 philanthropes ne se quitteront plus, et fréquenteront des personnalités comme Jean Cocteau, Andy Warhol, Albert Camus, Paloma Picasso, …

Au cours de leurs 50 années de vie communes, ils collectionneront près de 686 œuvres qui seront mises en vente par Christie’s lors de ce qui sera appelé la « vente du siècle », qui totalisera 373,5 millions d’euros.

Parmi celles-ci ; Matisse (Les Coucous, tapis bleu et rose), Brancusi (Madame L.R.), Eileen Gray (Fauteuil aux dragons), Mondrian (Composition avec bleu, rouge, jaune et noir), De Chirico (Il Ritornante), Géricault (Portrait d’Alfred et Élisabeth Dedreux), … En 2002, la fondation Pierre Bergé et Yves Saint Laurent voit le jour.

Populaire mais pas populiste

Si cela représente le rêve des passionnées de mode de pouvoir contempler de plus près les créations de leurs designers favoris, cela s’adresse à une population assez particulière qui doit à la fois apprécier la mode, le designer qui expose et l’ambiance particulière des musées.

A l’image du luxe, ces expositions restent une activité qui s’offre à une clientèle particulière qui apprécie fortement à la fois le nom de la maison qui expose et/ou possède les œuvres, ainsi que bien sûres les œuvres qui sont exposées.

De cette manière, les fondations qui possèdent les œuvres et qui les exposent prennent le titre d’expositions et de fondations populaires, car elles sont appréciées, fréquentées et suivies par de nombreuses personnes.

Si ces fondations se veulent populaires, elles ne sont en aucun cas populiste. On a tendance à souvent vouloir interpréter la volonté des gros poissons du luxe, mais la réalité n’est cependant pas de chercher à gagner du soutien, en prétendant avoir des intérêts et des liens à l’art, alors qu’il n’y aura pas. Le luxe ne prétend pas, et ne se rabaisse pas pour toujours un horizon plus large.

Une vitrine du patrimoine des marques

Comme illustré précédemment, certaines marques se sont engagées beaucoup plus profondément dans la culture, et plutôt que de simplement exposer leurs œuvres (Chanel, Dior, Mugler), elles ont choisi un autre canal : créer leurs propres fondations.

Ces marques de luxe possèdent des moyens financiers abyssaux, parfois réunis au sein d’un groupe, elles possèdent la trésorerie nécessaire pour se positionner sur le marché de l’art comme des acheteurs sérieux et qui feront vivre ces acquisitions.

De cette manière, les marques vont plutôt faire appels à des commissaires indépendants plutôt que de se charger d’acquérir des pièces par eux-mêmes.

Ces expositions permettent donc de mettre en valeur le patrimoine de ces marques, des acquisitions de grande valeur, qui se place désormais derrière la vitrine des grands magasins. 

Industriel mais pas philanthrope ?

Quand on voit la plus grande marque de luxe au monde inaugurer sa fondation d’art contemporain par son défilé de la collection croisière 2019, on ne peut pas s’empêcher de douter des véritables ambitions de la fondation.

Ainsi, il semblerait que des marques comme Louis Vuitton n’aient aucun problème à mêler mécénat et marketing, est-ce réellement une mauvaise chose ?

Profité d’une collection d’œuvres extrêmement rare pour faire un shooting de star américaine… On peut se demander s’il s’agit d’une belle toile de fond, ou de la réunification de 2 arts qui ont en réalité de nombreuses choses en communs.

Si l’amélioration de la condition matérielle et morale des hommes n’est pas la valeur marketée par Louis Vuitton, elle l’est encore moins quand on réalise la pression mise sur une rentrée d’argent obligatoire dans les comptes de la fondation, et donc du groupe LVMH.

Effectivement les grands noms qui sont affichés à la tête des expositions de la fondation, le nombre d’entrées qui affolent les musées qui sont là depuis des centaines d’années, ne rendent pas la fondation plus crédible dans sa philanthropie.

Mais est-ce qu’on peut en vouloir au leader mondial du luxe de devoir être crédible dans ses chiffres à chaque fin d’année ?

Est-ce qu’on peut pour autant leur reprocher de joindre 2 têtes d’affiche pour satisfaire leurs actionnaires ?

Est-ce la fin de l’art qui n’est pas rentable ?

Nell Lebreton

L’art de la pole dance: une discipline ancienne qui ravive les problématiques féministes les plus modernes

Avec aujourd’hui à peu près 300 écoles actives en France, l’art de la pole dance semble devenir une pratique qui se popularise, au même titre que le patinage artistique ou que le hip-hop. Toutefois, les stigmas concernant la discipline continuent d’exister, bien qu’elle ait été reconnue à la fois comme un sport par l’association mondiale des fédérations internationales de sport en 2017 et comme une danse officielle par la Fédération Française de Danse en 2015 et l’UNESCO, en 2016. La pole dance est dès lors confrontée à un mouvement d’institutionnalisation complexe: car en se démocratisant elle se dévoile, et c’est ainsi qu’une pratique principalement réservée au monde de la nuit devient plus sujette aux critiques et au débat. Pour comprendre ces conflits, il faudra s’intéresser à l’histoire de la pole dance ainsi qu’à la discipline en elle-même. 

Les origines multiples de la pole dance

Les origines de la pole dance sont elles-mêmes assez complexes. Pour certains, il faudrait remonter très loin dans le temps et s’intéresser à l’art du Mallakhamb, un sport traditionnel indien très ancien consistant en la réalisation de figures acrobatiques sur un poteau. S’il est évident que les deux pratiques partagent de nombreux points communs, il ne faut pas pour autant résumer les origines de la pole dance à cet art ancien qui, contrairement à la pratique populaire, n’a pas de lien avec le monde de la nuit. 

Pour d’autres, la principale origine de la pole dance actuelle viendrait des danses pratiquées dans les années 20 au Canada par les “Hoochie Coochie”, des femmes qui réalisaient des spectacles pour adultes. Leurs  danses s’effectuaient en tenue légère, avec beaucoup de mouvements se rapprochant de la danse du ventre.

Hoochie coochie des années 20

Mais ce sera dans les années 70 et 80 que la pole dance connaîtra son essor, dans les clubs de strip-tease des Etats-Unis. Ainsi, dans ses origines occidentales, la pole dance comporte dès ses débuts un lien très fort avec l’érotisme et la sexualité. La pole dance est dès lors pratiquée très largement par des travailleurs et travailleuses du sexe, c’est-à-dire tous ceux qui ont un métier lié au sexe. En particulier, la pole dance telle que nous la connaissons aujourd’hui, nous vient de deux anciennes stripteasesuses, Fawnia Mondey et Katie Coates, qui ont décidé, dans les années 90, d’enseigner des figures de pole dance dans des cassettes VHS. Elles ont ainsi lancé le mouvement de démocratisation et d’institutionnalisation de la pole dance.

Logo d’un strip club, avec une “poleuse” (femme pratiquant la pole dance)

Mais qu’est-ce que la pole dance?

La pole dance est une pratique consistant en la réalisation de figures acrobatiques autour d’une barre qui peut être statique ou en spinning (rotation). La discipline est extrêmement sportive, elle sollicite l’ensemble du corps, à travers un travail des muscles profonds, notamment par le gainage constant que requièrent les différentes figures. Pour faire de la pole dance, il faut également faire preuve de souplesse. Mais au-delà de la dimension sportive, il y a tout un aspect artistique qui englobe la discipline : musicalité, rythmique, chorégraphie, toute performance est une démonstration à travers laquelle les danseurs et danseuses peuvent exprimer leurs émotions ou un message, à l’image de n’importe quel autre type de danse.

Il existe différents styles de pole dance. Parmi les plus connus se trouve le pole sport, qui se rapproche plus de la gymnastique. Lorsque l’on parle de compétition de pole dance, il s’agit la plupart du temps de pole sport. Ensuite, vient la pole flow, qui se centrera moins sur la réalisation de figures acrobatiques mais plus sur des chorégraphies proches de la danse contemporaine, l’objectif étant d’avoir l’air d’être en suspension, en toute légèreté. L’exotic pole désigne la pole dance pratiquée avec des heels (talons aiguilles), et qui est dès lors beaucoup plus sensuelle. Toutefois, c’est un terme de plus en plus controversé  (car à l’origine  il désignait principalement les poleuses afro-américaines).

Pole flow

Les débats actuels au sein de la communauté des pratiquants de pole dance

Du fait du mouvement récent de démocratisation de la pole dance, une communauté très engagée s’est constituée et a commencé à questionner certaines tendances liées à la pole dance. Ce mouvement est confronté à des évolutions importantes, notamment car il n’est plus forcément une pratique liée au sexe. En conséquence, le hashtag #notastripper a pris de l’ampleur sur les réseaux. Ce hashtag est utilisé par tous ceux qui souhaitent lutter contre l’assimilation systématique de la pole dance au strip-tease. Le but pour les utilisateurs de ce hashtag est vraisemblablement de pouvoir pratiquer la pole dance tout en se protégeant des stigmas et préjugés du monde de la nuit. Mais cette tendance est dangereuse car elle stigmatise encore plus les poleurs et poleuses qui sont également dans l’industrie du sexe. D’après les poleuses les plus connus, ce hashtag est en réalité symptomatique d’un problème plus général, qui est la constante mise à l’écart des travailleuses du sexe. De la même façon, certains ont commencé à insister sur les origines indiennes de la discipline, en occultant complètement l’importance des travailleuses du sexe dans le développement de la pole dance actuelle. Cela pose problème car la discipline nous vient du strip-tease. Il s’agit ainsi de l’appropriation d’une discipline et de l’invisibilisation de ses créateurs. Oublier les racines de la pole dance, c’est s’approprier une esthétique en occultant et reniant tous les efforts des travailleuses du sexe. 

Vers une démocratisation de la pole dance

La pole dance est ainsi une discipline artistique et sportive qui est sur le point de connaître beaucoup de changements. Si les débats fusent, c’est bien parce que la discipline se popularise, et c’est une bonne chose étant donné la richesse de cette pratique. La plupart des membres engagés de la communauté défendent ainsi une pratique de la pole dance éclairée, tant sur les origines de la pole dance que sur tous les différents styles existants, mais surtout inclusive à travers une solidarité envers les travailleuses du sexe sans qui la pole dance telle que nous la connaissons aujourd’hui n’existerait pas. 

Sources:

Pole dance — Wikipédia (wikipedia.org)

La pole dance, nouveau sport tendance | Les Echos

https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-02481419/document

Thoughts on pole industry reform – Blogger On Pole

Is Pole Dancing Sexualized? An In-Depth Exploration of the Debate – The Enlightened Mindset (lihpao.com)

Emma Guiraud

L’Intelligence Artificielle peut-elle transformer l’industrie de l’art ?

Quand la technologie rencontre l’art

En novembre 2022, lors de la sortie publique de la bêta test de Chat GPT-3, l’intelligence artificielle développée par l’entreprise OPEN AI, de nouvelles perspectives sont apparues. En effet, cette IA est capable de remplacer totalement les humains dans la réalisation de certaines tâches.

Il peut être intéressant de se pencher sur l’impact de ces nouvelles technologies dans le domaine de l’art, puisque le rôle de l’artiste et sa définition vont être amenés à évoluer.

Qu’est-ce qu’un véritable artiste ? Une personne peut-elle devenir artiste en s’appuyant seulement sur l’IA et sans talent artistique préalable ? Une IA peut-elle être artiste ?

L’utilisation des IA par le grand public dessine de nouveaux usages jusqu’alors insoupçonnés.

L’intelligence artificielle et l’artiste

L’IA comme nouvel outil pour le potentiel créatif des artistes

Certains artistes utilisaient déjà la technologie mais ces derniers restaient jusqu’à présent très minoritaires. L’intelligence artificielle et les nouvelles technologies sont des nouveaux outils pour les artistes. Citons par exemple l’artiste allemand Mario Klingemann qui est considéré comme le pionnier dans l’utilisation du code et des algorithmes pour générer des œuvres d’art.

L’IA, créatrice de nouveaux artistes ?

Certes, l’IA intervient comme aide aux artistes, mais peut-elle remplacer les artistes ou permettre à des individus de s’improviser artistes ?

Depuis novembre 2022, un grand nombre d’outils sont utilisables par le grand public pour quelques dizaines d’euros par mois. Ces outils ouvrent le champ des possibles pour des personnes « non-créatives ». Elles peuvent désormais, à partir d’une phrase ou d’une sélection de photos, créer des collections entières d’illustrations, de tableaux ou de portraits. Des outils comme Dall-E ou Midjourney permettent la création d’oeuvres à partir d’une demande écrite.

L’IA, une opportunité pour le marché de l’art ?

Des entreprises cherchant de nouvelles manières d’innover

Au-delà des artistes, des entreprises du monde entier tentent de trouver des usages à l’IA dans le secteur de l’art. Il s’agit d’améliorer l’utilisation de l’IA dans l’art ou tout simplement de produire d’œuvres artistiques pour les vendre.

Les entreprises les plus connues travaillant sur ces enjeux sont : Google Arts & Culture, Artrendex, et Artomatix. En France, le collectif Obvious est très connu pour avoir été le premier à vendre aux enchères, chez Christie’s, un tableau réalisé par un algorithme. L’œuvre Edmond de Belamy a été vendue à plus de 400 000€ par la maison d’enchères.

Des initiatives diverses dans le monde

  • Ars Electronica est un festival autrichien qui existe depuis 1979 et qui vise à promouvoir la création numérique dans son ensemble.
  • Le creative AI Lab est une base de données mondiale visant à regrouper tous les outils et ressources autour de l’intelligence artificielle.

Les limites des IA et de la créativité

Les intelligences artificielles comportent de nombreuses limites dues à leur manière de fonctionner ainsi qu’à la manière dont elles ont été développées.

  • Par essence, une intelligence artificielle a besoin pour fonctionner d’une base de données et de ressources conséquentes pour travailler et itérer. Or, si initialement aucune donnée n’est à disposition de l’IA, cette dernière ne sera pas capable de générer le moindre résultat. Cette première limite démontre un manque de créativité des intelligences artificielles.
  • Une intelligence artificielle est capable de générer beaucoup de résultats à une demande, mais ces derniers seront toujours inspirés d’un mouvement existant. Par exemple, si l’on demande à une IA de générer un tableau appartenant à un courant artistique comme le Baroque, l’IA nous générera de nombreux résultats inspirés d’artistes issus du mouvement Baroque. Cette deuxième limite est importante, l’IA ne propose jamais de nouvelles idées ou de propositions d’un nouveau courant artistique.
  • Lorsqu’il crée son oeuvre, l’artiste cherche toujours à véhiculer un message ou une émotion que le spectateur va ressentir et décrypter. Lorsqu’une IA conçoit une œuvre, cette dernière doit répondre à la demande initiale. Cette approche binaire met en exergue le manque d’empathie et d’émotion des intelligences artificielles.

Quel avenir pour les IA dans le domaine de l’art ?

L’avenir sera sûrement plus nuancé que les discours que nous pouvons entendre. Les intelligences artificielles ne remplaceront probablement pas les artistes, car l’artiste représente le pont authentique entre l’œuvre et son public. Il permet des échanges et une transmission d’émotions que ne permet pas l’intelligence artificielle. 

L’avenir sera peut-être plus hybride. Les artistes pourront s’appuyer sur les intelligences artificielles pour générer des idées ou de l’inspiration. Elles seront une sorte d’assistant virtuel à la création et éviteront aux artistes le syndrome de la page blanche.

Les scientifiques pourront également utiliser les intelligences artificielles dans leur recherche pour le traitement des images par exemple. La puissance de calcul permettra des techniques de reconnaissance d’images et peut-être d’élucider des mystères comme celui du Salvator Mundi de Léonard de Vinci.

Mathis Etournay

Le Festival du cinéma espagnol à Nantes

Dimanche 2 avril dernier marquait le grand final de la 32ème édition du festival du cinéma espagnol à Nantes. Les salles du Katorza ont encore une fois fait résonner de charmants accents : galiciens, catalans ou basques, de vieux souvenirs de cours d’espagnol. Au programme : plus de 70 films et documentaires, une sélection audacieuse nous invitant à un véritable voyage dans le temps. 

Des acteurs mis à l’honneur

« Les acteurs sont l’essentiel du dialogue entre les cinéastes… » écrivait Serge Daney. Le Katorza s’en inspire et invite cette année deux acteurs qui ont su « incarner plutôt que jouer » leurs rôles. Cette année, l’on rend hommage à Luis Tosar, « l’homme intranquille » à travers ses rôles les plus variés. Mari violent dans Ne dis rien, Gardien de prison dans cellule 211, avocat généreux dans En los Márgenes, Luis Tosar est un véritable caméléon. La brute devient maladresse en un claquement de doigts, désabusé il se met à rêver, homme de nerf il se fait homme de muscle. Le Katorza hausse les couleurs de la Galice et de son grand défenseur. 

Quant à l’invitée d’honneur, le festival a l’immense fierté d’accueillir celle qui fut la muse d’Almodóvar, détentrice du record du nombre de Goya pour meilleure actrice principale, Carmen Maura. Femme forte et libre, son œuvre la représente bien. Le harem de Madame Osmane en fait un personnage à la fois terrifiant et si touchant. Voir cette chef de clan, louve protectrice pleurer le décès de sa fille nous fait prendre conscience que Carmen Maura maitrise à la perfection toutes les nuances de ses personnages. 

Carmen Maura pendant le festival

Le territoire et le cinéma basque sous les projecteurs

Le festival tient à cœur d’aborder certaines thématiques récurrentes depuis 2021. Empruntées au cinéma espagnol elles mettent à l’honneur l’attachement à la terre, l’exil, la rupture entre monde rural et citadin. Le festival donne voix aux campagnes, si longtemps restées muettes, en les sortant de l’oubli et en les affichant sur le grand écran. C’est l’occasion de découvrir ce quotidien si dur mais tellement beau des travailleurs de la terre. Mêlant innocence, mélancolie et fatalité, ces films mettent en scène le combat perdu d’avance de familles de paysans, dépourvus de moyens face à l’arrivée des éoliennes et des panneaux solaires. C’est également dans cette dynamique que le festival tient à mettre en lumière le cinéma basque qui, selon le jury, mérite ce focus particulier pour représenter cette terre de liberté et de rébellion. 

Nos soleils et As Bestas, des histoire de ruralité

Dans Nos soleils, Carla Simón dresse la peinture d’une famille d’exploitants agricoles. Sous le soleil de Catalogne, à l’ombre des pêchers, au son des rires d’enfants et d’accents catalans, l’on devient témoin d’un monde sur le point de disparaitre. Et c’est cette urgence et cette incapacité à faire autrement qui donne tout le charme et la féérie du film, comme une Atlantide perdue d’avance. C’est la fin d’un monde simple et dur, et c’est cette dureté qui le rend beau. Un monde où la parole prévaut sur le contrat, un monde construit sur la confiance et les liens de sang mais un monde voué à disparaitre dans une Espagne moderne. L’on rêve de cette Espagne tranquille et douce, calme et paisible, sous cette chaleur écrasante à l’ombre des plantations. Et l’on ne peut que s’insurger face à leur impuissance à sauver la terre, celle de leurs ancêtres avant eux, l’héritage de leurs enfants. Et pourtant, comment ne pas comprendre les problématiques écologiques ? Comment refuser que s’installe sur ces terres l’énergie de demain ? Ce paradoxe nous révolte comme nous apaise et l’on sort de la salle encore émerveillé par la beauté presque poétique des scènes et frustré par cette fin tragique et irrémédiable. 

Nos soleils de Carla Simón

As Bestas pose à son tour la question de la terre : qu’est-ce qui définit le « chez soi » ? Le temps ou l’attachement ? Et si ce film emprunte plus au thriller ou au film à suspense qu’au film contemplatif, la peinture de la vie paysanne qui y est décrite laisse tout aussi pantois. Et la frustration n’en est que plus grande. Cet hommage à la terre, pour laquelle ils sont capables du sacrifice le plus terrible, permet la prise de conscience de cet attachement devenu nécessité de ce lopin perdu dans les montagnes de Galice.

Face au générique, l’on n’a qu’une envie : tout plaquer pour se lancer dans les plantations bio sur la diagonale du vide, loin du stress de la vide citadine, vivre d’amour et d’eau fraîche, plongé dans l’innocence et la simplicité de la vie de campagne et tout cela malgré la rudesse du quotidien. Et l’on se sent si bête d’avoir préféré la grande ville. 

En souvenir de Carlos Saura

Le festival, c’est aussi l’occasion de rendre hommage à Carlos Saura, réalisateur phare du cinéma espagnol, disparu un mois plus tôt. Le Katorza propose un retour sur ses œuvres majeures qui lui ont valu le Goya de meilleur scénario et meilleur réalisateur. Sur les accords de Porque te vas, Carlos Saura dépeint une enfance franquiste, sans aucun idéalisme et frappant de réalité dans Cría Cuervos! Ay Carmela ! aborde avec la légèreté du théâtre le sujet si violent et terrifiant de la guerre civile espagnole : l’art se fait arme de défense et outil de remontrance et de rébellion. 

Les début d’Andrea Bagney

Au milieu de cette programmation lourde de combats et d’hommages, Ramona fait son cinéma, premier film d’Andrea Bagney, vient proposer une éclaircie de légèreté et de douceur. Avec une sortie prévue en mai 2023, le film se veut hommage aux techniques anciennes des films des années 50 : pellicule en noir et blanc, charme des films muets, divisé en chapitres et sous-titrés d’un jaune lumineux en police rétro. Andrea Bagney y fait du méta cinéma : repenser ce dernier en mettant en scène un tournage. La réalité devient cinéma et le cinéma devient réalité : la diégèse est en noir et blanc et les scènes de tournage en couleurs. Et l’on en est presque à regretter ce retour aux palettes colorées tant l’unisson des tons est apaisant et doux, sur fond orchestral signé Beethoven ou Tchaïkovski, presque comme une berceuse. Le film sonde le passage de la trentaine d’une jeune femme, oscillant entre innocence et naïveté de la jeunesse et la pression du temps qui passe plus vite qu’on ne le souhaite. Les dialogues sont drôles et fins et ce grain de folie, on le veut aussi pour nous et l’on se voit envier cette vie de chômeuse dans le quartier de Lavapiès. Là, calé au fond du fauteuil de velours rouge, entouré de citadins venu chercher de la diversion, l’on se laisse aller à un sourire et à cette pensée que la vie est si courte et si belle. Pourtant, on est loin du cliché : le happy ending n’arrive jamais. Et en rentrant chez soi, l’on chante à tue-tête Como una ola de Rocio Jurado en déformant les paroles, l’on se prête quelques temps à la rêverie puis l’on remet les pieds sur terre et l’on se dit qu’il fut bon lors d’une heure et demie de faire une parenthèse de paix et de joie dans le tourbillon de notre vie. 

Nueve Cartas a Berta

Une introduction aux filmes de patrimoine

L’édition 2023 du festival marque la création du cycle films de patrimoine. En partenariat avec la Cinémathèque espagnole, le Katorza projette des films de patrimoine espagnol restaurés afin de « rembobiner le fil de l’histoire de l’Espagne ». Une fenêtre s’ouvre sur un cinéma méconnu en France, un cinéma qui en 1966 fut une révolution de la forme cinématographique et qui aujourd’hui semble si « vintage ». Lorsqu’en introduction de Nueve cartas a Berta le spectateur est prévenu que le film est incomplet mais restauré grâce à des négatifs en 35mm, il se prépare à contempler un cinéma probablement incompréhensible et insaisissable mais si charmant car désuet. A vrai dire, sans le synopsis, l’on ne comprend rien au film mais on ne se lasse pas de voir ces paysages de l’Espagne des années 60, avec ses fêtes de village, ses tenues traditionnelles, ces rues de Salamanque qui n’ont pas changé et l’apparition du mouvement hippie dans une ville encore figée dans le temps. La beauté du noir et blanc suffit largement à nous faire oublier que de cette histoire, on n’y comprend un traître mot. Le film a beau être hermétique l’expérience en vaut la peine, rien qu’en prenant conscience qu’on est bien là, mars 2023, Nantes, à regarder ce qui, soixante ans plus tôt, fut une révolution à Madrid. 

Cette année les différents jurys ont largement récompensé le dernier film de Juan Diego Botto, En los Márgenes. Ce film, plein de fougue et de rébellion, a su toucher une France en plein émoi et ses acteurs principaux, Luis Tosar et Penelope Cruz ont su se faire les avocats des plus démunis. La Consagración de la Primavera a remporté le prix Jules Verne et Un an, une nuit le prix du jury jeune. Quant au documentaire, Carlos Saura est mis à l’honneur avec las Paredes HablanCinco Lobitos l’emporte dans la catégorie Premier Film et Cuerdas dans la catégorie Court-métrage. Un palmarès haut en couleur pour cette édition 2023 : la sélection reflète des nombreux combats, que ce soit celui contre la pauvreté, pour la reconnaissance du handicap, la mémoire des attentats, la difficulté des mères-célibataires etc… Un immense bravo à eux !

Octavie Lepine

Un voyage sonore au cœur de Dakar

« Les aventures rocambolesques d’Edouard Baer et Jack Souvant »

Voilà le podcast original de France Inter qui m’a fait voyager pendant tout le confinement. Bercée par la voix d’Edouard Baer, j’ai entendu les rires et les danses, je me suis vue boire une bière dans un maquis à Dakar, parcourir l’île de Gorée et errer dans le marché Colobane.

Edouard Baer lors de son voyage au Sénégal.
Edouard Baer lors de son voyage au Sénégal.

Comment est venue l’idée ?

Le comédien est un passionné d’Afrique. En plein milieu du confinement début 2021, il décide de partir pour le Sénégal pour tourner ce mini-podcast de six épisodes (d’une quarantaine de minutes) car il n’en peut plus d’être enfermé chez lui. Il déclare être un passionné des capitales africaines, qui sont « des théâtres fantastiques, avec de grands personnages et des conversations de rue incroyables. »

Ce théâtre de rue, il l’affectionne particulièrement. Parisien de nature, le dramaturge n’aime que les endroits animés, les comptoirs de cafés et les salles de spectacles où les gens parlent et rient fort. Son dernier film a d’ailleurs pour cadre un bistro. Edouard Baer est un amoureux des mots. Formé à l’art oratoire sur les bancs de l’Assemblée nationale, il se fait remarquer sur Radio Nova dans l’émission La Grosse Boule. Il crée l’émission des Lumières dans la nuit sur France Inter, où Jacques Souvant a pris le micro. Il est également connu pour sa prestance sur scène et son talent d’improvisation.

Edouard Baer dans Lumières dans la nuit.
Edouard Baer dans Lumières dans la nuit.

L’histoire ?

Quelle est donc l’histoire qui germe dans son esprit ? Tout commence par un coup de fil d’un producteur désemparé qui demande à Edouard de retrouver son ami Benoit qui a disparu en pleine milieu d’un tournage. Le comédien se lance alors dans une aventure remplie de péripéthies et de joyeuses rencontres, accompagné de son fidèle acolyte, le reporter Jack Souvant. De ce dernier, on reprend la méthode pour enquêter : partir sans aucun plan, sans aucun rendez-vous.  Le podcast prend des allures de documentaire, mais on n’arrive pas à démêler le vrai du faux, et c’est là tout l’enjeu. Edouard Baer appelle ce processus le « mentir vrai ».

Ce qu’on en retient

Quelle est donc l’histoire qui germe dans son esprit ? Tout commence par un coup de fil d’un producteur désemparé qui demande à Edouard de retrouver son ami Benoit qui a disparu en pleine milieu d’un tournage. Le comédien se lance alors dans une aventure remplie de péripéties et de joyeuses rencontres, accompagné de son fidèle acolyte, le reporter Jack Souvant. De ce dernier, on reprend la méthode pour enquêter : partir sans aucun plan, sans aucun rendez-vous.  Le podcast prend des allures de documentaire, mais on n’arrive pas à démêler le vrai du faux, et c’est là tout l’enjeu. Edouard Baer appelle ce processus le « mentir vrai ».

Ce qu’on en retient ?

Une bonne dose d’humour et d’émotion, et le sentiment d’avoir voyagé au Sénégal sans avoir quitté son canapé. Mais également quelques phrases mythiques qui m’ont permis de comprendre les différences culturelles entre la France et le Sénégal.

Par exemple, l’auto-dérision sénégalaise. Edouard Baer déclare avec justesse que le vin délie les langues en France, alors que ce sont les mots qui désarment en Afrique :

« Ce qui déclenche souvent une conversation au Sénégal c’est le nom de famille. C’est une supériorité dans l’ironie »

Edouard Baer

« La parole c’est la première richesse. C’est un système de régulation des tensions, à l’intérieur des groupes, à l’intérieur des âges. ».

Edouard Baer

Massamba Guèye, directeur du Patrimoine de Dakar, une salle de spectacle ouverte, explique qu’à Dakar on joue avec les noms de famille. A chaque nom de famille sa réputation, une réputation presque caricaturale, comme les Vilot, connus pour être les gourmands du village.

« Les aventures rocambolesques d’Edouard Baer et Jack Souvant » – Le teaser

La question que tout le monde se pose c’est : retrouve-t-on Benoit au fin fond de la brousse ? Je vous laisse découvrir par vous-même…. Et si vous souhaitez aller plus loin, le podcast a une suite, cette fois pour aider le célèbre réalisateur espagnol Pedro Almodovar à retrouver le scénario de son prochain film. Bonne écoute !

Ida Le Maire

Pour en savoir plus :

https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/les-aventures-rocambolesques-dedouard-baer-et-de-jack-souvant-le-genial-podcast-bientot-adapte-en-film-21-04-2021-4ZRLUIPMZJEF7NJJI6CNOYPTSE.php

https://www.lemonde.fr/culture/article/2021/03/23/les-aventures-rocambolesques-d-edouard-baer-et-jack-souvant-quand-orson-baer-part-a-la-recherche-de-tintin-poelvoorde_6074176_3246.html

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/affaires-culturelles/edouard-baer-est-l-invite-d-affaires-culturelles-3839497

https://www.letelegramme.fr/france/edouard-baer-un-phare-dans-la-nuit-video-22-06-2020-12569410.php

https://www.lemonde.fr/culture/article/2021/03/23/les-aventures-rocambolesques-d-edouard-baer-et-jack-souvant-quand-orson-baer-part-a-la-recherche-de-tintin-poelvoorde_6074176_3246.html

Tiers-lieux et médiation culturelle : comment penser ces espaces cruciaux ?

Entre espaces de médiations, lieux publics, lieux libres, lieux à destination culturelle ou encore lieux appropriables, les tiers-lieux sont des outils riches pour les villes et leurs habitant.es. Devenus des vrais vecteurs de médiation culturelle, ce sont aussi des lieux pour penser autrement la culture. Comment s’assurer que les tiers-lieux ne creusent pas plus l’inégalité face à la culture ?  Comment s’assurer qu’ils assurent la viabilité de leur communauté ? Comment les penser pour qu’ils soient de vrais lieux culturels inclusifs ?

Mais déjà, c’est quoi un tiers-lieu ?

Les tiers-lieux sont comme leur nom l’indique des « troisièmes lieux » situés en dehors du domicile (premier lieu) et du lieu de travail (deuxième lieu). L’expression tiers-lieux est défini à la fin des années 80 par le sociologue américain Ray Oldenburg (1932-2022). Pour lui, les sociétés urbaines modernes partagent leur temps entre deux lieux (le « premier lieu » étant la maison et le « deuxième lieu » le travail) qui sont plutôt isolés. A l’opposé, le troisième lieu est un espace public neutre permettant à une communauté de tisser des liens. Pour Oldenburg, les tiers-lieux « accueillent les rassemblement anticipés, informels et volontaires des individus, au-delà des domaines domestiques et de travail. »1

Figure 1 : Vue de l’extérieur de la REcyclerie à Paris. Source : https://www.eau-a-la-bouche.fr/

Et pourquoi les tiers-lieux ?

Selon les sociologues, les bars, rues principales, cafés, bureaux de poste et autres, sont au cœur de la viabilité des communautés sociales et du fondement d’une démocratie fonctionnelle. Cela est bien sûr viable pour les années 80, mais même si les mœurs ont changé, les tiers-lieux sont toujours vus comme permettant l’égalité sociale en nivelant le statut d’invité et en créant des habitudes d’association publiques. Si les tiers-lieux sont donc des lieux de communautés, offrant un support psychologique aux individus de ces dernières, ce sont aussi des lieux éminemment politiques, où une autre vision de la ville, de la vie, de la culture et de la façon d’habiter se discute.

Espaces de coworking, potagers de quartiers, friches industrielles réhabilitées, les tiers-lieux sont donc des endroits que l’on fréquente, ou que l’on passe, en en ayant conscience ou non. Ils sont devenus des « lieux du faire ensemble » pour reprendre les mots de France tiers-lieux2 (groupement d’intérêt public). D’abord et surtout développé dans les métropoles, ils se situent aujourd’hui en majorité (55%) dans les petites et moyennes villes3.

Figure 2 : Schéma de la Friche La Belle de Mai à Marseille. Source : https://www.lafriche.org/

Les tiers-lieux en chiffre

Il existe en France 3 500 tiers-lieux en 2022 4. 75% sont des ateliers de coworking, 27% des tiers-lieux culturels ou encore 17% des laboratoires d’innovation sociale. Ce sont donc des lieux de vivre ensemble et de co-production. Ils rassemblent 150 000 employé.es, auxquel.lles s’ajoutent 2,2 millions de personnes ayant travaillé sur un projet dans un tiers-lieu. 62% des tiers-lieux sont des associations contre seulement 8% sous le statut de SCIC/SCOP. Ils sont aussi au cœur des considérations de la transition écologique, puisqu’un tiers de ces lieux a un rôle dans des projets de réemploi ou de recyclage d’objets.

Figure 3 : Schéma de la Halle 6 à Nantes, espace hybride propice à la rencontre entre chercheurs en sciences du numérique, jeunes entrepreneurs et ICC. Source : https://www.univ-nantes.fr/

Les tiers-lieux comme outil politique et social

Car ce sont de véritables lieux d’innovation collective, ce n’est pas surprenant que les tiers-lieux soient des outils privilégiés par les institutions publiques pour développer une vie de quartier et permettre plus de mixité sociale et ethnique.  Plus que de simples espaces partagés, les tiers-lieux sont des projets politiques, où s’opère une autre forme de communauté et d’économie. C’est ainsi que les tiers-lieux sont vus comme une solution pour une meilleure médiation culturelle, notamment après des populations les plus précaires. En effet, ils sont issus d’un projet collectif, souvent participatif, et ils sont un bon moyen de pallier l’inégalité d’accès à la culture.

Culture et population

L’inégalité face à la culture est une épine dans le pied des politiques culturelles et ce depuis des décennies. La question se pose depuis la création même du ministère des affaires culturelles en 1959 : la mission de ce ministère étant de « rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de Français.es. » Malgré de nombreux essais de démocratisation – tarification plus basse pour les étudiants et les personnes au chômage, prix unique du livre, cours de musique et d’art plastiques, ou encore accès aux expositions ou concerts en ligne (notamment depuis la crise de la Covid-19 et le premier confinement en mars 2020) – le résultat reste le même. Les populations les plus précaires, notamment les populations racisées, ont moins de pratiques culturelles. Même si la culture est accessible partout, notamment avec le numérique, ce sont les personnes ayant déjà une pratique culturelle (et qui peuvent pourtant se déplacer pour exercer cette pratique) qui se retrouvent à utiliser un outil initialement prévu pour les populations les plus éloignées de la culture (à la fois géographiquement et dans leurs habitudes).

Le problème ne vient donc pas de l’accessibilité mais bien de la question de la « culture » en elle-même et de la manière dont elle peut être sacralisée. Car il y a en effet un lien direct entre pratique culturelle et niveau de diplôme, qui est également souvent liée à l’origine ethnique.

Dans L’enquête sur les pratiques culturelles5 menée par le ministère de la culture en 2018, apparaît clairement une différence, liée au statut social, dans les pratiques culturelles. Par exemple, 52% des sondé.es ayant suivi des études supérieures ont visité un musée ou une exposition dans les 12 mois précédant l’enquête, contre 9% des sondé.es sans diplôme ou avec un CAP. Dans la même lignée, 18% des ouvrier.ères questionné.es se sont rendus dans un musée ou exposition dans les 12 mois précédant l’enquête, contre 62% des cadres. Le même bilan peut être tiré lorsque l’on compare l’origine territoriale des sondé.es (agglomérations versus zones rurales). Cependant l’écart diminue pour les pratiques liées au cinéma ou à l’écoute de musique (seulement quelques pourcents d’écart).

Ces inégalités aux pratiques culturelles sont plus complexes que de simples différences d’intérêts en fonction de la population visée. Ces résultats sont le produit de logiques sociales institutionnalisées. Par « institutionnalisation » est entendu la manière dont certains comportements sont tellement normalisés et ancrés dans le fonctionnement de la société (notamment ceux discriminants) qu’ils ne sont pas questionnés (même s’ils le devraient). Ces logiques sociales institutionnalisées sont à l’origine d’un questionnement de la légitimité à la culture, pour les populations précaires et racisées. 

La question de la légitimité et appropriation

« Les tiers-lieux ont à nous dire beaucoup de choses sur la manière dont on pense des lieux comme espaces d’émancipation et de territorialisation de pratiques culturelles », explique Emmanuel Verges6, co-directeur de l’Observatoire des politiques culturelles. Il ne suffit pas qu’un tiers-lieu soit ouvert à une communauté pour que cette dernière se sente légitime d’y participer. Ce n’est pas parce qu’un lieu appartient à tout le monde, que chacun y tient une même place. Par exemple, la cour de récréation est un espace qui appartient à toustes les enfants d’une école, ainsi qu’au corps enseignant. La cour de récréation est tiers-lieu puisque les enfants (une communauté) se rassemblent pour jouer (innovation) dans un lieu qui n’est ni la maison familiale ni la salle de classe (la cour est un lieu de loisir). Pourtant de nombreuses études, notamment celle de la géographe Edith Maruéjouls, constatent une utilisation genrée de l’espace de la cour de récréation. Les garçons, jouant la plupart du temps au foot, se trouvent au milieu de la cour, occupant ainsi le centre de l’espace. Les filles, généralement peu invitées à participer au match (car « les filles ne courent pas »7) se situent sous le préau à sauter à la corde, à jouer à « 1,2,3 soleil », ou sur les bancs à discuter. Cette observation peut être un peu alarmante, car dès le plus jeune âge les enfants ont inculqué des normes binaires de genre dictant leur comportement pour le reste de leur vie. Par conséquent, à l’âge adulte, les mêmes comportements sont visibles dans l’espace public. Ce dernier est plus adéquat pour les hommes que pour les femmes et ces dernières tendent à s’y faire discrètes.

Et de la même manière que les personnes de genre féminin peuvent se sentir illégitimes à être dans l’espace public, les populations précaires et racisées peuvent se sentir illégitimes face à la culture, cette dernière étant souvent présentée de manière élitiste et absolue. Cette illégitimité peut également s’expliquer par la position sacralisée8 que l’on donne à une œuvre ou un.e artiste. Comme si le fait d’apprécier une œuvre ou une.e artiste était inhérent à leur simple existence. Alors que, même pour les publics sensibles, il a fallu passer par une phase d’apprentissage. Par conséquent, les statistiques montrent quel type de population s’intéresse à la culture et, par un mécanisme de copiage, de répétition et d’habitudes, les comportements ne changent pas. Les populations les plus précaires continuent à ne pas y aller car, dans l’imaginaire collectif, c’est à la tranche la plus aisée d’aller au musée, ce qu’elle continue d’ailleurs à faire. S’ajoute à cela la sous-représentation des populations racisées au sein-même des instances culturelles. Peut-être que le paradigme de « rendre la culture accessible au peule » aurait du mérite à être reformulée pour exprimer de manière plus juste et réelle, ce que certes la culture peut apporter aux populations, mais aussi ce que la culture a à gagner à s’enrichir de son public.

Tiers-lieux et viabilité des communautés sociales

Dans ce contexte, il semble judicieux de dire que les tiers-lieux sont un outil plus que pertinent pour « penser la culture ». Par la manière dont ils ont d’être co-produits, et de rassembler des idées, ils se prêtent facilement à réinventer ce qu’est une pratique culturelle. Dans son livre Tiers-lieux et plus si affinités (2019), Antoine Burret raconte son travail sur le terrain des tiers-lieux qu’il a pu observer, expérimenter et décortiquer pendant cinq années. Il relate la dimension philosophico-politique des tiers-lieux, et donc leur importance dans la construction de la société. Il explique : « J’ai exploré les tiers-lieux en essayant de comprendre comment s’organisent ces individus, ce qu’ils redoutent, ce qu’ils espèrent. J’ai étudié sur le terrain ces populations émergentes, avec leurs coutumes et leurs mœurs. J’ai utilisé leurs services, leurs outils, leurs référentiels juridiques et politiques. J’ai participé à la création des services, produit des textes, alimenté des réflexions. […] Et c’est un engrenage, car ils explorent une autre manière de vivre en société, de penser les organisations et la création de valeur. » Les tiers-lieux permettent d’expérimenter et de développer des nouvelles manières de travailler, penser, agir, produire. Ils forment à leur échelle une économie collaborative, et circulaire habituelles, avec une approche à l’individu plus juste et respectueuse.

Figure 4 : Vue de l’atelier de La Planche, lieu hybride à Bordeaux avec un atelier partagé pour rendre accessible à tous le travail du bois. Source : https://laplanche-bois.fr/

Il est évident que les tiers-lieux culturels ne suffisent pas à résoudre les problèmes de médiation par leur unique présence. C’est-à-dire que définir un site comme tiers-lieu culturel ne suffit pas à ce que culture, innovation et mixité se fassent. Comme l’existence d’une œuvre d’art ne suffit pas pour qu’elle soit appréciée de toustes.

Penser les tiers-lieux

Peut-être que les tiers-lieux culturels font alors encore plus sens s’ils s’inscrivent dans la création d’une nouvelle approche à la culture, pour « désinstituionnaliser » ce qui paraît normal mais ne l’est pas.

Bien sûr les tiers-lieux ne sont pas nécessairement miraculeux, et il n’y a pas de recette clé pour leur réussite et leur pérennité. Mais c’est peut-être ici leur dimension la plus intéressante : la manière dont ils peuvent être tout, puis se réinventer, s’adapter aux besoins des celleux qui les créent et de celleux qui en bénéficient. En poussant au plus loin leur approche différente de la société, ils peuvent s’inscrire dans le développement d’une approche queer et antiraciste de la société. L’intérêt des tiers-lieux réside dans l’inclusivité des populations, des ethnies, des genres, des orientations sexuelles, des handicaps. Peut-être faut-il alors laisser la place à l’expression et l’expérimentation de ces publics, pour les inclure, non pas car l’inclusion est à la mode, mais pour entamer un réel bouleversement des habitudes et rester dans leur rôle philosophico-politique.  


Leur création-même est un travail collectif, une mutation permanente permettant un champ des possibles gigantesque, car ils sont dotés de qualités extraordinaires presque sans limite. Peut-être qu’un bon tiers-lieu n’a pas de volonté de s’étendre, de faire du profit mais de s’adapter à ce qu’il accueille et produit, et non l’inverse. Les tiers-lieux culturels peuvent alors devenir modelables dans leur lieu, leur destination, dans leur forme architecturale, car ils sont tous, par essence, des acteurs participant à faire « culture ».

Figure 5 : Le contrat social des tiers-lieux. Source : https://coop.tierslieux.net/

Elsa Foucault


https://en.wikipedia.org/wiki/Ray_Oldenburg

2https://francetierslieux.fr/

3 https://francetierslieux.fr/wp-content/uploads/2022/08/carte-ou-sont-les-TL-Rapport-France-Tiers-Lieux-2021.pdf

https://francetierslieux.fr/tiers-lieux-chiffres/

5https://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Etudes-et-statistiques/L-enquete-pratiques-culturelles

6 https://culture.newstank.fr/article/view/223633/tiers-lieu-espace-favorable-eclosion-idees-marie-laure-cuvelier-france.html

réponse donnée par les garçons de l’école questionnés par Edith Maruéjouls sur l’absence des filles dans les matchs de foot.

https://www.inegalites.fr/Inegalites-d-acces-a-la-culture-democratiser-les-pratiques-par-l-education

Motown Records et sa postérité

Lorsque l’on pense à un artiste, on pense aux musiques qu’il a interprété, les albums qu’il a produits… Un seul élément manque toujours, sa maison de disque. Je ne suis pas capable de citer les labels auxquels mes artistes préférés appartiennent. Pourtant, il existait une époque où les maisons de disques avaient une signature propre : le son, les instruments utilisés. Elle laissait sa patte sur chaque morceau de ces artistes et on pouvait facilement reconnaitre à quelle maison appartenait l’artiste. Nous allons donc faire un retour dans le passé et parler d’une maison disque qui a fondé la musique de son époque dans les années 60 à 70 : Motown Records ou à son origine Tamla.

Mais parlons tout d’abord de son fondateur Berry Gordy Jr qui a révolutionné et changé la trajectoire de la musique afro-américaine aux Etats Unis. Berry Gordy était un boxeur raté et un ancien soldat qui s’est battu lors de la guerre de Corée. A son retour, il développe un intérêt pour la musique et plus particulièrement la soul et le jazz. En 1958, il écrit deux chansons ayant un succès plutôt modeste et décide de réinvestir ses royalties de 3,19 dollars et d’un prêt de 800 dollars dans la création de sa propre maison disque à Detroit : Tamla. Le first single de Tamla, ‘Come to Me’ de Mary Johnsons reçoit un certain succès près de Detroit et signe pour le sortir à l’échelle nationale.

Money that’s what I want!

Le premier single qui va vraiment permettre le succès de la maison de disque dans ses débuts est ‘Money (That’s What I Want)’ de Barrett Strong. Il sera repris postérieurement par les Beatles ou encore les Rolling Stones. Il est très symbolique que ce soit ce morceau qui entame la popularité de Tamla Records. En effet, il représente la philosophie de Berry Gordy Jr. La maison de disque doit faire des hits qui lui font gagner de l’argent et il est prêt à tout pour réaliser ce souhait.

Avant de continuer l’histoire, il faut comprendre une chose : Berry Gordy est un businessman. Il ne croit pas au pouvoir mystique de l’artiste et de la création. Il pense aux intérêts et aux différentes manières pour gagner plus.

Le but de Berry Gordy était de faire entrer la musique afro américaine soul dans la pop mainstream des Etats Unis. A l’époque, les afro-américains ne représentaient que 10% de la population. Les artistes noirs n’étaient connus que de manière régionale et communautaire. Les blancs écoutaient de la musique fait par des blancs et les noirs de la musique fait par des noirs. Tamla Motown veut gommer la couleur de peau de ses artistes pour pouvoir démocratiser dans l’ensemble des Etats-Unis sa musique, pour les noirs mais surtout pour les blancs.

Stax records: un rival de taille

La maison de disque qui est considéré comme sa plus grande compétitrice est Stax Records, et elle a une philosophie inverse. C’est une maison disque du sud, plus précisément de Memphis. Elle prend position durant le mouvement des années 60, elle assume et célèbre son identité afro-américaine. Elle signe des artistes comme Otis Reading ou Bill Cosby. A Stax, la musique est faite par des ‘artisan’, elle est relativement simple pour garder l’essence de la musique noire.

A l’inverse, chez Motown, la musique est une industrie et tout est pensé. Il y avait des arrangeurs musicaux, des grands interprètes, des costumiers, des chorégraphes. La musique de la Motown est toujours très arrangée : on ne la laisse pas telle quelle. Le ‘son’ de la Motown peut être reconnue par l’usage du baryton, d’un certain son de guitare et de ses thèmes récurrents comme celui de l’amour. Ainsi après avoir sorti ‘My Guy’ avec Mary Wells, la maison sort ‘My Girl’ pour les Temptations. Il fallait faire une musique lissée pour plaire à un public très large. Tout est pensé pour permettre le crossover des cultures aux Etats-Unis. Berry Gordy va réussir son pari.

Dans les trois premières années de sa création, Tamla va signer Marvin Gaye, Steve Wonders, les Supremes et les Temptations. Plus tard, il signera les Jackson Five et Martha Reeves and the Vendellas. Toutes les semaines, la maison de disque sortira un nouveau hit en concurrence avec la musique blanche de l’époque tel que les Beatles ou bien les Beach Boys.

Martha Reeves & The Vandellas ou l’opportunisme de Gordy

Une des histoires ou pourrait-on dire légende les plus connues au sein de la maison de disque est la formation du groupe Martha Reeves and the Vandellas. Martha Reeves, qui a prêté son nom au groupe, était une chanteuse le soir dans des bars et une secrétaire au sein de la maison de disque le jour. Un jour, Berry Gordy entre dans son bureau sans qu’elle ne s’en soit rendu compte et l’écoute chanter. Opportuniste qu’il est et souhaitant signer un nouveau groupe, il lui crée un groupe de chanteuse et sors en 1964 la célèbre chanson ‘Dancing in the Street’ qui sera Numéro 2 dans le Billboard Hot 100. Berry Gordy avait toujours les bonnes intuitions pour signer des artistes qui allait faire des hits.

Cette chanson va être reprise dans les années 1980 par Mick Jagger et David Bowie.

What’s going on – Le rendez-vous presque raté de Tamla

Comme mentionné précédemment, Marvin Gaye est un des premiers artistes à avoir signé avec la maison de disque. Cela fait pratiquement plus de 15 ans qu’il y est. Après les évènements de 1969, et la brutalité policière dont il a été témoin, Marvin Gaye veut faire un album politique parlant de la Guerre du Vietnam, de l’écologie ou bien encore du mouvement pour les droits civiques.

Seulement, cela n’est pas du goût de Berry Gordy. La politique ne devrait pas intervenir dans la musique. Cela peut diviser l’audience et consécutivement faire perdre en revenu et réputation la maison de disque. Lorsque Stax avait une pris position politique, elle avait perdu une bonne partie de son audience. Berry Gordy veut donc rester sur du politiquement correct en parlant de sujets universaux comme l’amour. Il désire garder une audience ‘crossover’, noire et blanche.

Marvin Gaye décide alors qu’il ne sortira rien si on ne lui laisse pas enregistrer cet album. A cette époque, il est déjà un artiste très influant aux Etats-Unis et contribue en grande partie au succès de la maison de disque. Marvin Gaye ressort vainqueur du bras de fer et l’album va sortir. Il est vendu a plus de deux millions d’exemplaire et reçoit deux nominations aux Grammys. Il sera qualifié par le journal AllMusic comme ‘l’album le plus important et passionné de la musique sortant de la soul, interprété par l’une des plus grande voix’. Berry Gordy n’a donc pas toujours raison.

En 1971, Marvin Gaye va signer un nouveau contrat avec la Motown valant 1 million de dollars, soit le deal le plus lucratif pour artiste noir à l’époque.

Sources :

Motown : https://classic.motown.com/timeline/

Podcast :

Stax et Motown : histoire de la bande originales des sixties et seventies – La nuit de la culture https://open.spotify.com/episode/0WuFbrdxUz4wWVcbBH6Nhf?si=fe7a63800efb4b3a

Lucie Duthuillé

Les Dérives du Japon actuel à travers les œuvres d’Hayao Miyazaki

Hayao Miyazaki, à notre plus grand bonheur, sort de la retraite pour nous présenter un nouveau film. Sera-t-il aussi coloré et magique que ses autres créations ? Probablement. Sera-t-il porteur d’une critique personnelle envers le Japon d’aujourd’hui ? Cela est tout aussi probable. Le grand maître des studio Ghibli a l’habitude de défendre certaines de ses prises de position à travers ses films d’animation devenu aujourd’hui emblématiques. 

Une critique du sexisme au Japon 

Vaillantes et charismatiques comme Nausicaä ou la princesse Mononoké, timide mais déterminée comme Chihiro, ou encore naïve et entêtée comme Ponyo, les héroïnes de Miyazaki nous ont tous fait rêver et propulser dans des univers merveilleux. Leurs adversaires sont souvent des femmes tout aussi fortes, des sorcières ou des guerrières sans pitié qui nous hypnotisent. De fait, Miyazaki ne valorise pas les figures féminines sans raison, il est conscient des enjeux autour de la femme au Japon et des stéréotypes qui lui sont imposés : 

Beaucoup de mes films comprennent des personnages principaux féminins, forts et braves, des fillesindépendantes qui n’hésitent pas à se battre pour ce en quoi elles croient de tout leur cœur. Elles auront besoin d’un ami, d’un allié, mais jamais d’un sauveur. Femmes et hommes sont autant capables l’un que l’autre d’être héroïques.

Princesse Mononoké

Le Pacifisme de Miyazaki 

            Shinzo Abe a marqué le paysage politique japonais au poste de premier ministre et c’est contre ses politiques que Hayao Miyazaki prend clairement position aussi bien dans la presse qu’à travers ses films. Shinzo Abe ne cachait pas sa volonté de restaurer la puissance militaire japonaise, perdue de depuis la fin de la Second Guerre Mondiale, ce à quoi le réalisateur est fermement opposé : 

“Pas question d’amender la constitution, je suis contre la réforme de la constitution, il y a un manque flagrant de compréhension et de connaissance de l’histoire des membres du gouvernement”

Cette critique du militarisme est évidente dans toutes ses créations : la guerre y est toujours présente et face à elle se dresse à chaque fois un personnage profondément pacifique. C’est à travers des films comme Le Vent Se Lève, l’histoire d’un jeune ingénieur en aviation lors de la Grande Guerre, qu’il expose ses craintes et tente de raviver les mémoires. 

Le Vent se Lève

Les guerres incessantes qu’il rappelle dans ses films ne sont pas seulement des querelles entre les peuples. Souvent la nature elle-même prend les armes et tente de se défendre face à la cupidité et les dégâts des êtres humains. La violence est destructrice, que ce soit pour les humains ou l’environnement et si la nature est d’une telle brutalité, ce n’est qu’une réaction de détresse face aux attaques répétées des hommes.
A travers un imaginaire fantasque et chimérique, Hayao Miyazaki nous dépeint un univers qui est plus proche du notre que ce que nous voulions bien croire. La fiction se mêle à la réalité et créée le secret du succès pour cet artiste qui a marqué le Japon à jamais/indélébilement. 

Nicolas Poussin : peintre de l’amour

Affiche de l’exposition « Poussin & l’amour », au Musée des Beaux-Arts de Lyon du 26/11/2022 au 5/03/2023. Source : https://www.boutiquesdemusees.fr

Le musée des Beaux-Arts de Lyon vient de clore son exposition « Poussin et l’amour », nous invitant à revisiter une facette méconnue de ce maître de l’académisme du XVIIe siècle français : son érotisme. Les commissaires de l’exposition, Nicolas Milovanovic, Mickaël Szanto et Ludmila Virassamynaïken mettent en lumière cette expression évidente, quoique mal connue, du traitement de l’amour chez Poussin, mais est-ce pour autant la seule ? L’œuvre de Poussin, si elle est une exaltation de la chair par de nombreux aspects, n’est-elle pas également un éventail d’expressions de l’amour, sous diverses formes et à diverses destinations ?

Poussin et l’amour Charnel

« Depuis quelques jours j’ay fait couvrir un tableau de Vénus 4 figures, qui est à la vérité trop nu et immodeste, mais que j’ay rendu en le coupant et en couvrant la figure de Venus supportable aux yeux chastes. […] L’indécence de ce tableau consistoit en ce que la déesse, dormant ou faisant semblant de dormir, levoit une jambe qui découvroit trop le nud du siège d’amour », écrit Louis-Henri de Loménie de Brienne, collectionneur du XVIIe siècle, en parlant d’une œuvre de Poussin. Cette phrase nous révèle le caractère choquant de certaines œuvres de Poussin à l’époque même de leur création. En témoignent aussi les nombreux repeints de pudeur retrouvés sur certains de ses tableaux. L’Inspiration du poète (vers 1628-1629), par exemple, a récemment fait l’objet d’une restauration qui a permis d’enlever des drapés qui avaient été ajoutés a posteriori sur les putti, probablement par pudeur. On retrouve le rôle central de l’amour charnel tout au long de l’œuvre de Poussin, de l’une de ses premières peintures attestées (La Mort de Chioné, vers 1622, avec le corps nu de Chioné au centre du tableau), à sa dernière (Apollon et Daphné, 1663-1664). Pour autant, l’amour charnel n’est pas la seule forme d’amour exaltée par Poussin à travers son œuvre… 

Nicolas Poussin, L’inspiration du poète, v.1629, RF 1774, musée du Louvre, Paris. © 2014 RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Tony Querrec – vue avant restauration. Source : https://collections.louvre.fr

Poussin et l’amour de Dieu

Nicolas Poussin, Le Printemps, v.1660, INV 7303, musée du Louvre, Paris. © 2010 Musée du Louvre / Angèle Dequier – exposée à l’occasion de l’exposition « Poussin et Dieu » au musée du Louvre en 2015. Source : https://collections.louvre.fr

Poussin est aujourd’hui aussi reconnu pour sa peinture sacrée, celle-ci ayant notamment fait l’objet d’une exposition au Louvre à l’occasion du 350e anniversaire de la mort du peintre, en 2015. La peinture sacrée de Poussin est singulière, parce qu’elle mêle profane et sacrée, à la manière de Raphaël, à qui Poussin fut d’ailleurs beaucoup comparé. Ses tableaux religieux ont d’ailleurs longtemps été délaissés des études poussiniennes, qui privilégiaient les sujets profanes, et laissaient en suspens la question de la « religion de Poussin ». Autre singularité de la peinture sacrée de Poussin selon la présentation de l’exposition du Louvre : elle est la « source d’une réflexion personnelle sur Dieu ». 

Poussin et l’amour de la mythologie

L’amour charnel, l’amour de Dieu … et l’amour de la mythologie. Voilà les trois formes d’amour qui sous-tendent les sujets des tableaux de Poussin. L’œuvre de Poussin témoigne en effet de sa lecture des Métamorphoses d’Ovide, entre autres œuvres antiques (La Mort de Chioné (vers 1622), Le Triomphe d’Ovide (vers 1624-1625), Céphale et Aurore (vers 1624-1625), Echo et Narcisse (vers 1630), etc.). 

Nicolas Poussin, La Mort de Chioné, v.1622, inv. 2016.1.1, musée des Beaux-Arts, Lyon. © Lyon MBA / Photo Alain Basset. Source : https://www.lejournaldesarts.fr

Poussin et l’amour de l’art

Nous avons évoqué trois formes d’amour qui composent le fond de l’œuvre de Poussin. Mais cette dernière témoigne d’une quatrième forme d’amour, cette fois perceptible dans sa forme : l’amour de l’art. Poussin s’inspire largement des statues antiques dans sa manière de représenter les corps dans la plupart de ses peintures. Il a en effet passé une grande partie de sa vie à Rome, où il a beaucoup étudié les antiques, avec le sculpteur François Duquesnois, et l’on retrouve l’influence des œuvres antiques dans beaucoup de ses tableaux. Dans La Mort de Chioné par exemple, le corps sans vie de Chioné a les formes et la couleur d’une statue de marbre antique.

Nicolas Poussin, Autoportrait, 1650, INV 7302, musée du Louvre, Paris. © Musée du Louvre / Angèle Dequier. Source : https://petitegalerie.louvre.fr/

L’œuvre de Poussin est riche en d’interprétations possibles, elle mélange les genres et les sujets, s’inspire des œuvres qui l’ont précédées et inspire à son tour. Le musée des Beaux-Arts de Lyon illustre l’influence de Poussin sur des artistes pourtant postérieurs en présentant à la suite de son exposition sur Poussin une exposition intitulée « Picasso / Poussin / Bacchanales ». « Poussin et l’amour » semble donc bien porter en soi une immense partie de ce qui fait l’œuvre de Poussin : l’amour sous diverses formes et à diverses destinations. 

Cécile De Garnier des Garets

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