Le phénomène Infinite Jest

Célébrant l’année prochaine ses vingt-cinq ans, Infinite Jest de David Foster Wallace est l’un de ces rares livres « qu’il faut connaître… mais qu’on a le droit de ne pas avoir lu »1 : retour sur un succès littéraire des plus inattendu.

Fort de plus d’un million d’unités vendues, le roman est pourtant loin de respecter les critères des best-seller de la littérature anglo-saxonne. Du haut de ses mille pages, ce à quoi viennent s’ajouter deux cents pages de notes annexes et une structure littéraire expérimentale, Infinite Jest n’est pas une œuvre destinée à tous les lecteurs, d’autant plus dans la mesure où l’auteur ne fait volontairement que de rares efforts pour maintenir ces derniers en haleine. Tel que le décrit Michael Pietsch – l’éditeur de Wallace – l’intrigue du roman est semblable à « un vase cassé dont on aurait essayé de recoller au hasard certains des morceaux » : à vrai dire, les événements présentés au fil du roman n’ont que peu d’importance, le dessein de l’auteur est bien plus conceptuel.

À défaut d’une autobiographie, Infinite Jest fait office d’un autoportrait à la fois de son auteur et de son époque. Dans un premier temps, David Foster Wallace semble se donner pour mission tout au long du volume de pointer du doigt, voire même de vulgariser certains des maux dont il a pu souffrir dans sa vie personnelle : des thématiques comme la solitude, l’addiction, la célébrité naissante sont incontournables. Plus généralement, le livre présage un avenir sombre à la société américaine postmoderne, en quête de repères dans un monde fondé sur l’ironie, l’hébétement et le divertissement, qui n’est pas sans rappeler les efforts de Guy Debord dans La Société du Spectacle.

Un succès en plusieurs temps

À cause de ses biais littéraires incontestables, le livre n’est pas parvenu dès sa sortie à pleinement communiquer sa thèse, ce qui a paradoxalement alimenté son succès. Effectivement, rares sont les lecteurs non-initiés qui sont parvenus à entendre le message voulu par l’auteur : l’œuvre a souvent été qualifiée de pompeuse, ennuyante et faussement intelligente, beaucoup s’arrêtant à l’intrigue décousue et hostile au moindre climax.

Infinite Jest ayant fait l’objet à sa sortie d’une couverture médiatique importante, David Foster Wallace s’est vite retrouvé propulsé au statut de figure publique, incarnant une sorte de génie incompris, à la fois célébré et moqué. Son roman fit l’objet de nombreux débats dans les cercles littéraires, polarisant à terme la majorité de l’opinion publique américaine : beaucoup avaient une opinion tranchée à son sujet mais rares étaient ceux qui l’avaient lu.

Si cette notoriété médiatique permit d’accorder un premier succès commercial au livre, celui-ci retrouva quelques années plus tard un second souffle. En effet, une nouvelle génération de lecteurs ayant préalablement entendu parler du volume s’avéra être bien plus sensible que ses ainés aux thématiques abordées. L’œuvre a su gagner en pertinence avec le temps, anticipant certaines des incertitudes de la société américaine : le roman résonna ainsi d’autant plus auprès de ce nouveau public.

Infinite Jest a par ailleurs redoublé de popularité grâce à l’édition puis l’adaptation au cinéma de Although Of Course You End Up Becoming Yourself 2, livre retraçant le vécu d’un journaliste ayant suivi Wallace lors de sa tournée promotionnelle : ces œuvres ont présenté l’auteur sous un angle plus intimiste alimentant son culte, et permettant l’avènement d’une nouvelle fanbase pour son roman.

À terme, Infinite Jest s’est internationalisé avec succès : par exemple, la sortie en France de la version traduite 3 a créé l’événement, le livre s’écoulant à près de vingt mille exemplaires en trois mois. Au-delà de la réputation de l’œuvre outre-Atlantique, les médias spécialisés ont présenté la traduction de ce roman comme une tâche digne d’un travail herculéen, ce qui a participé à capter un public plus large.

Si certains spécialistes hésitent encore à qualifier Infinite Jest d’un véritable classique de la littérature anglo-saxonne, l’ouvrage est pour sûr une œuvre singulière et incontournable de son époque, ayant suscité un phénomène qui lui aussi semble infini


1 Formulation d’Agnès Mannooretonil dans la revue Etudes (numéro de Janvier 2015)

David Lipsky, 2010, aux éditions Broadway Books

3 en 2015, sous le nom de L’Infinie Comédie, aux éditions Éditions de l’Olivier


Par Léonard Poupot

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