Sylvain Tesson, un refus de la modernité ?

Doit-on encore présenter Sylvain Tesson ?

Ecrivain, essayiste, chroniqueur, romancier, nouvelliste, Sylvain Tesson est avant tout un homme d’action et d’aventure. Il est l’acteur de nombreux voyages, extrêmes ou contemplatifs, dont peut-être lui seul a les clés. Qui aurait assez d’imagination, de fantaisie, de panache, pour entreprendre en side-car dans les pas de la Grande Armée la désastreuse retraite de napoléonienne de Russie sur des milliers de kilomètres ? De poursuivre une chimérique panthère des neiges dans des températures extrêmes sur les plateaux du Tibet ? D’escalader une flèche de pierre de plusieurs centaines de mètres au milieu du désert, ou tout simplement une centaine de fois la flèche de Notre-Dame à Paris ? De traverser la France du Cantal au Cotentin après une chute de 10 mètres de haut, qui le laisse pour mort ?

Un écrivain passionné

Sylvain Tesson grandit en région parisienne et s’oriente après une classe préparatoire littéraire vers une formation de géographe. Il est également titulaire d’un DEA de géopolitique à l’Institut français de géopolitique. Au fil de ses voyages, ascensions, ou aventures en tout genre, il livre sur papier ses rencontres avec les populations locales, ses impressions sur les paysages traversés, ses réflexions sur la société ou le monde en général, mais également des nouvelles fictionnelles ou romanesques.

Ses qualités d’écrivain ne sont plus à prouver : prix Goncourt de la nouvelle et prix de la nouvelle de l’Académie Française en 2009 pour Une vie à coucher dehors, prix Médicis essais en 2011 pour Dans les forêts de Sibérie, prix des Hussards et de la Page 112 pour Berezina en 2015, et prix Renaudot pour La Panthère des Neiges en 2019… qui en font déjà un écrivain incontournable de notre époque (et des suivantes !)

Ses oeuvres majeures

L’axe du Loup (2004) est un récit de voyage où Sylvain teste la véracité du récit de Slawomir Rawicz (A marche forcée) qui retrace « le chemin des évadés » du goulag. Il part de Iakoutsk en Sibérie, rejoint le Baïkal, la Mongolie, parcourt le désert du Gobi en cheval et en vélo, traverse le Tibet et atteint Calcutta en Inde. Il utilise de très rares fois une 4×4.

Dans les forêts de Sibérie (2011) raconte l’ermitage de l’auteur en Sibérie, vivant dans une cabane de la pêche, de la chasse, et de vodka. Il partage ses lectures, et ses pensées autour de l’immensité du destin humain, ou des pages sur les descriptions magnifiques des paysages sibériens.  

Berezina (2015) est une perle de fantaisie. Sylvain refait en side-car la désastreuse retraite de Russie de l’armée napoléonienne de 1812.

Sur les chemins noirs (2016) retrace la rééducation de Sylvain à la suite d’une chute accidentelle de près de 10 mètres alors qu’il escaladait en état d’ébriété le chalet d’un ami. A peine remis d’un coma -et toujours victime de séquelles graves- le narrateur entreprend de traverser la France du Cantal au Nez de Jobourg en Normandie. C’est l’occasion pour lui de (re)découvrir la France tout au long d’un cheminement psychologique.

S’abandonner à vivre (2014) est un admirable recueil de nouvelles fictives (et parfois inspirées de faits réels de la vie de l’auteur ?) qui font traverser au lecteur le temps et l’espace à travers le récit de destinées brutes, tragiques qui soulignent la fragilité et la gloire de l’existence humaine.

La panthère des neige (2019) est le récit de la traque d’une panthère des neiges au Tibet dans le but de la photographier. Vont-ils l’apercevoir ? C’est également l’occasion d’un reportage photographique pour les amis que Sylvain accompagne. 

Style littéraire et esthétique d’écriture

La grande majorité des œuvres de Sylvain Tesson sont des récits de voyages ou des nouvelles qui mêlent descriptions de paysages (notamment du Grand Nord russe), nécessités de survie, et réflexions sur la société, l’espace, le temps, le monde, la modernité. Certaines sont également l’occasion d’introspections plus ou moins poussées.

En plus d’un don évident pour emporter son lecteur dans des histoires particulières et pour souligner avec un décalage qui lui est propre le tragique et la beauté de l’existence et du monde, Sylvain Tesson a l’art subtil de disséminer des aphorismes et des pensées au fil de ses récits qui ajoutent encore à la densité légère et poétique de son écriture.

Par exemple dans Berezina : « J’avais sur la tête une réplique du couvre-chef impérial, celle qu’on trouve dans les asiles de fous et que j’avais décidé de ne plus quitter pendant notre campagne. J’ai toujours cru aux vertus de la coiffe. Dans les temps antiques le chapeau faisait l’Homme. Il en va encore ainsi dans l’Orient : ce que vous portez sur la tête vous identifie. L’un des symptômes de la modernité était de nous avoir fait aller dans la rue tête nue. » 

Ou, plus loin : « Le lendemain, à 8 heures, nous étions dans un garage derrière la gare de Iaroslav. Il faisait sombre, l’air puait le goudron froid. Moscou rugissait déjà comme une monstrueuse machine à laver les âmes. Le boue poissait les rues, le ciel, le moral. Les automobilistes se ruaient vers les embouteillages. Des congères flanquaient les trottoirs. Il y avait certainement des cadavres d’ivrognes sous la neige. Au printemps, ils réapparaîtraient. En Russie, on les appelait « les perce-neige », ils annonçaient les beaux jours avec autant de fiabilité que les oiseaux migrateurs. Nous avions eu du mal à atteindre l’endroit. »

Etienne Gresset

Pour en savoir plus

L’axe du Loup, éditions Robert Laffont, 2004s

Dans les forêts de Sibérie, éditions Gallimard, 2011

S’abandonner à vivre, éditions Gallimard, 2014

Berezina, éditions Guérin, 2015

Sur les chemins noirs, éditions Gallimard, 2016

La panthère des neige, éditions Gallimard, 2019

Sylvain Tesson — Wikipédia (wikipedia.org)

Artemisia Gentileschi ou la première femme peintre reconnue dans l’Histoire de l’Art

Artemisia Gentileschi est une artiste italienne du 17e siècle et l’une des premières femmes peintres qui a gagné sa vie à la force de son pinceau. A cette époque, beaucoup de femmes étaient peintres mais elles ne pouvaient pas faire carrière sans le consentement d’un homme. Il était donc très difficile pour elles de se faire reconnaître. Artemisia Gentileschi est la première femme à se libérer d’une tutelle masculine pour faire carrière.

Il faut néanmoins comprendre qu’Artemisia n’est pas une exception en soi, qu’il y avait d’autres femmes artistes à l’époque. Beaucoup d’entre elles s’imposent dans une carrière artistique et ont travaillé dans l’atelier familial. A cette époque, les Académies sont des lieux de réflexion et non pas des lieux d’enseignement. La formation se fait entièrement en atelier.

Contrairement aux idées reçues, à la fin du 18e siècle, les femmes étaient autorisées à pratiquer leur art dans des ateliers. Elles commencent même à pratiquer le nu et l’histoire, deux concepts qu’on attribue souvent au Grand-Art qui a longtemps exclut les femmes. L’histoire n’est donc pas linéaire. Les femmes n’ont pas eu d’un jour à l’autre accès à l’école des Beaux-Arts. Il y a des périodes ponctuelles où elles ont eu accès à l’étude du nu et ont pratiqué la peinture d’histoire.

Vivre en tant que femme peintre au 17e siècle : le passé lourd d’Artemisia Gentileschi

Artemisia a commencé la peinture avec son père Orazio Gentileschi, peintre très respecté en son temps. Comme beaucoup de jeunes filles, Artemisia devait peindre dans l’atelier familial et avait interdiction de sortir, car son père craignait qu’elle ne tombe dans la prostitution.

Un jour pourtant, Orazio demanda à son associé, Agostino Tassi, d’enseigner à Artemisia les techniques de la perspective. Il devient alors son maitre de peinture. En 1611, Agostino convint Orazio de le laisser seul avec sa fille pendant leur leçon et en profita pour la violer.

Pour éviter tout scandale, Artemisia lui demanda alors de se marier avec lui. Dans la confusion du moment, il accepta. Orazio lança quant à lui un procès contre son ancien associé. Malheureusement, Agostino nia le viol et c’est finalement la promesse brisée du mariage qui sera reconnu contre lui. Le procès ne sera jamais reconnu comme un viol mais comme une simple « défloration ». Peu après, Artemisia se maria avec un peintre florentin, Perantonio Stiattesi, et se réfugia à Florence.

Une peintre influente malgré le poids de la stigmatisation

Après cet épisode, en 1616, Artemisia fut la première femme à entrer à l’Académie du dessin de Florence et devient par la suite une des peintres les plus influentes de Florence.

L’histoire de l’Art montre que les femmes sont redécouvertes en tant qu’artistes grâce à leur réseau. En effet, apprendre à peindre, ce n’est pas seulement peindre, mais aussi apprendre les stratégies de carrière. Artemisia est un de ses exemples en devenant une femme d’affaire, une femme de réseau. Elle dirige à la fois sa peinture et son atelier et écrit un bon nombre de correspondances avec des collectionneurs, des poètes, etc.

Pourtant, son art resta souvent stigmatisé à la fois pour son genre et pour son passé. C’est d’ailleurs par l’autoportrait qu’elle exprima très souvent son combat contre les stigmates de son époque.

Son art est très proche de celui de l’artiste baroque Michelangelo Merisi de Caravaggio, plus connu sous le nom du Caravage en France. On peut voir dans ses peintures des personnages cadrés à mi-corps sur fond noir. Elle utilise des contrastes entre la lumière et l’obscurité profonde et ses personnages sont particulièrement réalistes.

Vers 1612, Artemisia peint Judith décapitant Holopherne, œuvre qu’elle tire de la bible où Holopherne menace de détruire la cité de Judith. Cette œuvre représente le général assyrien Holopherne renversé sur un lit avec deux femmes, Judith et sa servante. On y voit Judith lui couper la tête après que celui-ci se soit assoupi d’ivresse (il n’est pas possible de trouver cette œuvre en libre de droit).

Souvent, dans les tableaux du Caravage, Judith est représentée comme une femme violente. Artemisia en fait, quant à elle, un personnage plus sympathique. Elle recréée le thème notamment par la complicité qu’on perçoit entre les deux femmes. De plus, la servante est une jeune femme alors que les servantes sont généralement âgées dans les peintures de son temps. On pourrait penser que cette peinture a une double signification, peut-être une vengeance contre son viol passé.

Pourquoi Artemisia Gentileschi a-t-elle été oublié ?

Après sa mort, peu de gens se souviennent d’Artemisia Gentileschi. Il faudra attendre le début du 20e siècle, avec la parution d’un essai de l’historien italien Roberto Longhi, pour que son art soit de nouveau reconnu. Pour la première fois dans l’histoire de l’art, ce n’est pas l’artiste qui est reconnue dans cet ouvrage mais l’art en tant que tel.

L’épisode du viol passe au second plan et ce sont davantage les formes, le style, l’art en tant que tel qui est mis au premier plan. C’est une avancée majeure dans l’histoire sociale, car on ne réduit plus l’artiste à sa biographie mais à son œuvre.

Néanmoins, pourquoi Artemisia Gentileschi a-t-elle été oubliée de l’histoire ? L’histoire de l’art s’est imposée comme une discipline à partir du 16e et attribue l’invention à l’esprit. A cette époque, on attribue l’esprit à la virilité. Les femmes, qui sont encore caractérisées par la matière, sont donc exclues de l’esprit et donc de l’Histoire de l’Art. Elles sont cantonnées à peindre des scènes privées, personnelles, à la peinture d’objets et de scènes familiales. Elles peuvent aussi réaliser des portraits. Beaucoup d’entre elles se sont autoreprésenter comme l’a beaucoup fait Artemisia.

Cette volonté de s’autoreprésenter a beaucoup évolué. A partir du 16e, cet usage est très pratiqué par les hommes mais plutôt en fin de carrière quand leur reconnaissance est acquise. Pour les femmes, la pratique de l’autoportrait est une manière de s’affirmer en tant que peintre et leur permet de revendiquer une reconnaissance. Comme Artemisia, beaucoup d’entre elles se sont représentées en allégorie de la peinture. Comme leur talent n’est pas reconnu de façon immédiate, l’autoportrait représente un véritable combat pour elles.

Finalement, y a-t-il réellement une histoire genrée ? Dans la littérature du 16e et du 17e siècle, c’est encore le cas. Par exemple, le maniérisme toscano-romain est considéré comme plus viril que le maniérisme vénitien qui utilise la couleur, l’indétermination de la touche, le cosmétique, la tromperie. Mais un artiste masculin peut avoir un style féminin. De tout temps, il faut savoir réintroduire de la complexité dans cette question. Il n’y a pas de tendance féminine dans l’art, l’histoire de l’histoire de l’art n’est pas linéaire.

Coline Gense

Quentin Dupieux, mono-cerveau, stéréo-talent

Instant vocabulaire

Avant de débuter cet article, je souhaite tout d’abord définir les termes de “mono-cerveau” et de “stéréo-talent”. À noter que ces définitions ne sont pas officielles, à l’image de l’existence même des termes auxquels elles se rapportent.

  • Le mot composé “mono-cerveau” désigne une pensée humaine se limitant à une réflexion brute, sans recul, proche de l’obsession.
  • À l’inverse, le “stéréo-talent” renvoie à un talent double, une habileté multiple.

Un artiste aux multiples facettes

Alors que tant de musiciens peinent à connaître un jour le succès (si tant est qu’il soit un objectif louable), Quentin Dupieux a lui été reconnu non seulement pour sa musique, mais aussi pour ses talents de réalisation cinématographique. L’existence de ces artistes doublement talentueux paraît se faire de moins en moins rare de nos jours. La plupart de ces doubles parcours touchent à la réussite par le biais de la reconversion, c’est-à-dire une première carrière à succès dans un domaine, suivie d’une seconde dans un nouveau. Pour autant, il ne faut pas confondre le parcours de Quentin Dupieux et celui de notre cher Yannick Noah. Quentin Dupieux se définit lui-même (en ironisant) comme doté d’un “mono-cerveau”, difficilement capable de prendre le recul nécessaire à l’élaboration d’une “double-carrière” artistique.

Que peut-on apprendre de son parcours ?

Quentin Dupieux a simultanément construit une carrière à la fois musicale et cinématographique. Il fait partie des rares Français à pouvoir se targuer d’avoir produit des hits internationaux (Flat beat…), réalisé un clip pour Marilyn Manson, et tourné plusieurs long-métrages avec le gratin du cinéma français. Pour autant, il compose une musique aux sonorités brutes et s’attache à une réalisation pleine de fantaisie, aux antipodes des standards d’accessibilité actuels. En effet, l’une des particularités du succès de Quentin Dupieux réside dans la singularité exacerbée de sa création.

Un aperçu de ses réalisations

Flat beat

Mr Ozio – Flat beat

Le Daim

Bande Annonce – Le Daim (2019)

Un parcours plutôt qu’une carrière

Dans l’idée trop répandue du chemin vers le succès, l’artiste aurait inévitablement à troquer sa singularité contre sa popularité. Autrement dit, le succès populaire ne s’entendrait qu’au prix d’un “lissage” artistique, unique moyen de plaire au plus grand nombre. Le parcours de Quentin Dupieux symbolise l’inverse de cette idée. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que son évolution musicale se forme en partie au sein du label parisien Ed Banger Records (Daft Punk, Justice… image de succès à la fois populaire et au style pourtant assumé).

Le succès de Quentin Dupieux vient peut-être en partie de sa négation même de l’idée de “carrière”. Il affirme se sentir “à chaque film comme si c’était le premier”, plein d’incertitudes, simplement animé par l’envie de réaliser. Éloigné des considérations trop économiques, des potentielles conséquences négatives d’un nouveau projet raté, Quentin Dupieux construit paradoxalement l’une des progressions les plus longues et impressionnantes du cinéma et de la musique française. Nier l’idée même de carrière semble dès lors être le moyen de s’extirper du piège du succès.  Précisément, cette notion de carrière se rattache au monde professionnel, dans lequel l’édulcoration de la personnalité représente sinon une nécessité, du moins un risque extrêmement répandu. La démarche même de construction de “carrière” artistique semble inévitablement mener au sacrifice de la singularité pour la popularité.

Quentin Dupieux, alias Mr. Oizo dans l’univers musical, ne vise pas le succès ; mais l’épanouissement artistique et créatif à l’état pur. Il ne peut s’empêcher de créer, et ne crée pas pour plaire. On pourrait citer certains de ses films les plus extraordinaires pour comprendre sa démarche : Rubber ou l’histoire d’un pneu dangereux et menaçant, Mandibules ou le parcours de deux amis qui découvrent une mouche géante dans leur coffre…

Rubber

Bande Annonce – Rubber

Mandibules

Bande annonce – Mandibules (2020)

Résumer le travail de Quentin Dupieux à celui d’un créateur trop spécial et trop chanceux serait néanmoins inexact. S’il avoue lui-même que son succès musical a été “un accident”  – lié au succès du titre Flat Beat – ce n’est pas le cas dans le cinéma. Adepte des vidéoclubs depuis son enfance, Quentin Dupieux travaille l’image depuis son plus jeune âge. D’abord avec l’aide de ses amis – il raconte d’ailleurs : “même s’il manquait trois acteurs, je tournais quand même, même si ça risquait d’être raté”. Cette envie de réaliser le poussera à apprendre, sur le terrain, le fonctionnement du cinéma. Il assume aussi pleinement avoir besoin de têtes d’affiche pour “faire gober” ses films. Faire un film avec Jean Dujardin n’est pas pour lui le moyen de faire un film bankable, mais un élément qui lui permet d’emmener le public plus loin dans la fantaisie.

Autodidacte, c’est de cette manière d’apprendre que découle son style. Il envoie ses premières réalisations aux programmes courts de Canal +, puis enchaîne rapidement avec ses premiers longs métrages. C’est à ce travail de longue haleine que Quentin Dupieux doit sa reconnaissance mondiale. En concert à Coachella, nominé à Cannes, Quentin Dupieux réussit à briller dans la musique et dans l’image. Sans “plan de carrière”, mais fort de son envie de créer. La passion avant la reconnaissance, c’est parfois ce qui n’est plus assez au centre du monde de la production. Le “mono-cerveau” comme moteur de création inédit paraît finalement redonner de la force à la simplicité comme façon de créer.

Neil Mokaddem

A24, un indépendant qui compte

La société de production indépendante nord américaine est une nouvelle fois sous les feux des projecteurs après avoir raflé neuf des statuettes dorées tant convoitées par les grands noms du cinéma. Avec pas un mais trois films en compétition « The Whale », « Everything everywhere all at once » et le film  d’animation « Marcel the Shell with shows on » A24 a volé la vedette à des sociétés stars comme Netflix, Paramount Pictures ou encore 20th Century Fox en remportant les prestigieux prix du meilleur film, meilleur scénario original, meilleur réalisateur, meilleur acteur, meilleur acteur dans un second rôle, meilleure actrice, meilleure actrice dans un second rôle, meilleur montage et meilleur maquillage et coiffure. La critique d’ailleurs reconnaît le talent du studio à soutenir des projets tout aussi farfelus qu’audacieux.

Mais alors, c’est quoi la marque de fabrique A24 ? Son influence va-t-elle se faire ressentir dans tout Hollywood et la production cinématographique dans le futur ? Le petit studio artsy est-il parvenu à se hisser parmi les grandes et révérées familles de magiciens des salles obscures ?

La genèse du studio: une histoire hors du commun

Le nom de la société peu évocateur est aussi unique car complètement déconnecté du cinéma. La légende raconte qu’un des créateurs aurait pensé à créer sa société en conduisant sur l’autoroute A24 en Italie… vous avez compris l’idée. 

Tout commence il y a sept ans en 2012 lorsque David Fenkel et Daniel Katz décident de créer le studio qui ne produit pas encore à ce moment là, la société A24 est une société de distribution. Mais déjà les deux hommes marquent leur différence en distribuant des films à petits budgets aux scénarios originaux comme « Spring Breakers de Harmony Korine » (le film qui avait réussi à réunir Vanessa Hudgens, Selena Gomez et James Franco méconnaissable en gangster à dread rocks pour ceux qui auraient oublié) « The Bling Ring » de Sofia Coppola (le seul film où on déteste le personnage d’Emma Watson) ou encore « Spectacular Now » réalisé par James Ponsoldt (Shailene Woodley et Miles Teller révélés dans Divergente partagent l’écran de cette histoire d’amour un peu déprimante mais touchante).

Ces films sont nominés à de nombreux festivals et sont acclamés par la critique, récompensant les choix osés de Fenkel et Katz. En 2015, le studio commence son activité de production. Son film « Moonlight » réalisé par Barry Jenkins remporte l’oscar du meilleur film, en quelques années seulement A24 est entré dans la légende et on le sait aujourd’hui, est parvenu à y rester.

Des producteurs proches des cinéastes

En plus de leur flair infaillible à trouver des gemmes du cinéma d’auteur américain, les deux cinéphiles derrière A24 sont différents de certains de leurs homologues qui lorsqu’ils ne manquent  pas de professionnalisme (hum-hum Harvey Weinstein), sont beaucoup moins passionnés par le cinéma qu’eux. C’est de là que vient la fameuse marque de fabrique A24 selon les créateurs, ils ont crée cette société parce qu’ils aimaient « le cinema et les cinéastes », pas pour générer à tout prix du profit. Cette idée qui pourrait sembler un peu naïve à priori fonctionne pour eux, leur éthique de travail et leur désir de faire évoluer le cinéma vers un courant libéré des modèles stéréotypés imposés par les grands studios hollywoodiens depuis plusieurs décennies attire un grand nombre d’artistes.

Ils ont d’ailleurs plusieurs pensionnaires qui réalisent plusieurs de leurs films chez eux, on peut penser à Ti West à l’origine des films « X », « Pearl » et dont le prochain film « MaXXXine » sortira bientôt en salle. Un des nouveaux maîtres de l’horreur Ari Aster à qui on doit les très perturbants « Midsommar » et « Hereditary » et dont le prochain film « Beau is afraid » toujours produit par A24, met en scène le nouveau Joker de notre ère Joaquin Phoenix. Je n’ai énoncé que des réalisateurs, mais la parité est² bien là chez A24, ils soutiennent également de nouvelles voix du cinéma d’auteur indépendant féminin comme Greta Gerwing, Charlotte Wells et même la réalisatrice française Claire Denis.

Des créateurs loin de la célébrité

L’anonymat relatif des créateurs du studio par le grand public est une autre particularité qui permet au studio de briller. Dans un article sur la percée fulgurante d’A24, le magasine américain Vanity Fair avoue avoir bataillé longtemps avant d’obtenir des producteurs une entrevue. Ils ne souhaitent pas être sous les feux des projecteurs car pour eux les stars de leurs studios, ce sont leurs films et rien d’autre. Dans une industrie régie par le stars system, cette recherche de l’anonymat est intrigante, mais ce qui est certain c’est que leurs productions ne manquent pas de stars elles :  Des jeunes talents comme Saoirse Ronan, Florence Pugh ou Paul Mescal révélés dans « Lady Bird », « Midsommar » et « Aftersun » respectivement rejoignent le club des acteurs révérés comme Nicolas Cage, Joaquin Phoenix ou Tilda Swinton qui prennent part eux aussi à des films A24.

Enfin, A24 a su rentabiliser sa popularité en créant ou distribuant des contenus de qualité diverses, on parle de films mais ils sont aussi derrière de séries comme le phénomène « Euphoria » ou Beef qui est disponible sur Netflix depuis quelques jours. En 2018, la société a aussi crée son propre podcast où sont invité de prestigieux intervenants comme Martin Scorsese ou Michelle Yeoh la star de Everything everywhere all at once. En tant qu’élève en école de commerce, nous devons aussi leur reconnaître une stratégie marketing extrêmement bien pensée. Il existe toutes sorte de goodies à l’effigie de la marque devenue culte : casquette, t-shirt, livres illustrés, posters ou autres accessoires indispensables aux mordus de cinéma qui aiment le montrer comme des tote bags par exemple. Fidèles à leur habituelle singularité, la boutique d’A24 comprend aussi des objets plutôt originaux.

Une communication fraîche et efficace

Dès les années 2010, ils ont compris comment toucher les jeunes sur les réseaux avec des publications décalées et humoristiques se basant sur des références pop culture. Ils créent des memes, des faux comptes Tinder pour leur personnages et optent pour des teasers conceptuels plutôt que des bande-annonce onéreuses à diffuser à la télé. Ils savent aussi jouer sur la célébrité des stars qui jouent dans leurs films, par exemple pour Good Times avec Robert Pattinson, ils impriment sa tête sur des cartons de pizzas qu’ils distribuent dans les rues gratuitement… bizarre mais ça marche.

Pas autant que les blockbusters des grandes boîtes de l’époque qui brassent des millions et dépensent autant en campagnes marketing, mais les campagnes d’A24 marquent les esprits et visent un public bien précis : les adolescents et les jeunes adultes. Ils sont conscients que tout ne peut pas marcher et misent sur ce qui peut attirer du monde sans se priver de produire ou distribuer des films qui leur plaisent. Sur les 68 films de leur catalogue, seuls une dizaine sont connus du grand public, leur plus gros bide est un film qui a fait moins de 5000 euros de recettes mais leur plus gros succès a fait rentrer 70 millions dans les caisses… ça vaut donc le coup de prendre des risques pas vrai ?

A24 un nouveau modèle de success story ?

Pour conclure, A24 est une société qui est partie de rien mais qui a réussi à s’imposer sur la scène Hollywoodienne et gagner un oscar à peine 3 ans après sa création. Un record dans l’industrie, la société de Weinstein Miramax qui était le modèle de la réussite dans les années 1990-2000 a mis 20 ans avant d’avoir un film récompensé aux Oscars. Cette réussite est le résultat de la dévotion de ses créateurs qui ont su choisir leurs projets non pas comme des commerciaux qui jaugent la potentielle réussite d’un produit mais comme des auteurs qui sont touchés par une histoire originale. Ils n’ont pas mis de côté le volet commercial indispensable pour qu’une start-up prospère : marketing ciblé et films truffés de stars ou équipes reconnues dans le milieu.

C’est là que je mets de la distance avec ce conte de fées hollywoodien, A24 n’est pas devenue un succès seulement parce que des gens intelligents ont su choisir des bons projets, ce sont des gens qui connaissent le milieu et les codes à respecter pour s’élever rapidement. Les créateurs se sont rencontrés dans une boîte de production où ils travaillaient ensemble avant de partir solo pour  l’aventure entrepreneuriale.

A proximité de différentes institutions et acteurs du monde de la culture

Dernier détail important, bien qu’ils soient à la tête d’un studio indépendant, ils ont pu se lancer pour créer leur société grâce à la donation généreuse d’une ancienne boîte de production où l’un des créateurs travaillaient : Guggenheim Partners. Donc dire qu’ils sont partis de rien et que n’importe qui avec le même rêve pourrait reproduire le même miracle est faux (aïe l’histoire a perdu un peu de ses paillettes je sais). Mais quand bien même, leurs parcours n’enlèvent rien à leur persévérance car même quand on connaît du monde et les codes, il faut de l’acharnement et de la chance pour parvenir à ne pas être juste un effet de mode et créer sa marque dans un environnement très compétitif.

Est-ce qu’ils vont révolutionner l’industrie cinématographique durablement ? En tout cas la reine des stars-up Apple parlait de racheter la société au nom d’autoroute en 2021 pour plusieurs millions, mais toujours pas d’annonces officielles pour le moment. Évidemment le studio a pris de la valeur et tout le monde cherche à posséder son identité schizophrène presque, qui allie parfaitement le tendance et l’étrangeté. Pour le reste, on ne peut faire que spéculer et espérer que leur présence sur le marché encourage plus de jeunes artistes aux visions moins conformistes de trouver des sanctuaires créatifs bienveillants et des publics partageant cette envie de voir autre chose que des films de super-héros au cinéma (même si les films de super-héros c’est très sympa aussi bien sûr).

Aliénor Malevergne

SOURCES :

Site officiel : https://a24films.com

Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/A24

Article de Vanity Fair France de mars 2019 écrit par Jockey Golberg intitulé A24, « La jeune société de distribution qui bouleverse le cinéma américain »  : https://www.vanityfair.fr/culture/ecrans/story/article-mag-a24-la-jeune-societe-de-distribution-qui-bouleverse-le-cinema-americain/5297

Article de journal Les Échos du 23 mars 2023 écrit par Marina Alcaraz intitulé « Les oscars remettent un coup de projecteurs sur le studio indépendant A24 » : https://www-lesechos-fr.audenciagroup.idm.oclc.org/tech-medias/medias/les-oscars-remettent-un-coup-de-projecteur-sur-le-studio-independant-a24-1914794

Les Nuits Sonores de Lyon : vingt ans de musique, de culture et d’innovation

Festival de musique électronique incontournable de la ville de Lyon, les Nuits Sonores fêtent ses 20 ans cette année et prévoient une édition spectaculaire. Organisé du 17 au 21 mai pendant le Pont de l’Ascension, le festival réunit plus de deux cents artistes sur 5 jours et 5 nuits. Open air, DJ sets, ateliers créatifs et artistiques sont au rendez-vous dans plus de 40 lieux emblématiques de la Capitale des Gaules. Nous retrouvons cette année les pionniers Laurent Garnier, Ellen Allien ou encore The blessed Madonna mais aussi des artistes de la scène émergente comme les lyonnais Umwelt ou Vel. Une programmation variée au rythme de la musique électronique, techno, funk, pop, folk, rock, drum and bass et rap.

Retour sur « 20 ans sans dormir »

Avec pour ambition de créer le premier festival de musique électronique dans la ville de Lyon, l’association Arty Farty a fondé les Nuits Sonores en mai 2003. La volonté de Vincent Carry, directeur général, est de promouvoir la création, l’innovation et la culture en développant une scène électronique de renom inscrite dans le patrimoine lyonnais. Avec le soutien de la mairie de Lyon, le festival s’est installé dans les principaux clubs et salles de concerts de la ville tels que le Sucre, le Transbordeur ou la Halle Tony Garnier, mais également dans les friches industrielles, les musées, les galeries d’arts ou les parcs. Chaque année, les Nuits Sonores occupent l’ensemble du territoire lyonnais sur un rayon de 30 kilomètres pour créer une effervescence urbaine. Ce festival est le seul en France à outrepasser les murs en s’inscrivant autant dans l’espace public avec un programme de manifestation culturelle destiné à tous les âges.

La première édition des Nuits Sonores a été un succès avec 15 000 festivaliers réunis autour de la musique électronique. Le concept de festival mêlant artistes émergents et internationaux se produisant dans des lieux inédits fonctionne. D’après Vincent Carry, la ville de Lyon « est à la bonne taille, son centre, relativement petit, permet d’être très facilement mobile ». L’année suivante, c’est 30 000 participants qui se sont donnés rendez-vous pour la deuxième édition. Avec des artistes tels que Carl Craig, Derrick May, Agoria ou encore Josh Wing, le festival a vu les choses en grand pour permettre à Lyon de devenir une destination incontournable du Pont de l’Ascension. De nouveaux lieux sont investis chaque année, tout en faisant preuve d’imagination avec l’installation de la scène principale au marché gare dans le quartier de Perrache ou en installant de petites scènes à la piscine municipale du Rhône. En proposant une offre musicale contemporaine avant-gardiste et équilibrée avec environ 150 artistes chaque année, le festival rayonne davantage à l’échelle nationale et internationale pour atteindre les 143 000 festivaliers en 2018. En 20 ans, les Nuits Sonores sont devenues la référence de festival urbain de musique électronique à plusieurs échelles.

Cinq jours et cinq nuits de festival

Que vous soyez une famille avec enfants, un jeune fêtard ou un amateur de culture, il y en a pour tous les goûts ! Les Nuits Sonores c’est d’abord 4 nuits de concerts et DJ sets de 22h00 à 6h00 du matin avec une soirée closing le dimanche. Ces nuits se déroulent sur plusieurs lieux comme les anciennes usines Brossettes ou le quartier Confluence. En 2011, les NS Days se sont ajoutés au programme : les concerts se déroulent aussi la journée de 16h00 à 23h00. Il faut compter environ 35,00€ la place pour participer à une journée ou une soirée avec la possibilité de se déplacer entre les lieux pendant l’événement.

Chaque année, un concert spécial est prévu dans l’objectif de présenter un artiste influent de la musique électronique. Des noms comme Kamasi Washington, Krafter 3D et le groupe AIR se sont produits à l’occasion de ce concert.

Pendant les 5 jours, des « apéros sonores » sont organisés dans l’espace public et accessibles gratuitement. Enceintes et platines sont installées dans les rues voire dans des établissements publics pour faire vibrer la ville autour de mélodies électroniques. Même les enfants sont conviés au festival pour participer aux Mini Sonores avec des jeux musicaux et artistiques tels que des stands de dessins, paillettes et maquillages ou des cours de DJ.

Pour les plus aventureux, la programmation prévoit un circuit proposant plusieurs étapes au cours des NS Days et des nuits afin d’explorer un maximum d’espaces. En parallèle des festivités ont lieu les NS Lab. Les professionnels du monde de la culture peuvent échanger au cours d’un programme de conférences et d’ateliers gratuits. Par ses nombreuses activités culturelles diverses et variées, les Nuits Sonores sont un modèle d’innovation en termes d’idées et de projets pour s’inscrire durablement dans l’esprit des festivaliers.

Un 20ème anniversaire digne de ce nom

Pour souffler sa 20ème bougie, les Nuits Sonores ont préparé un programme grandiose. Plus de 100 événements sont organisés dans toute la ville avec l’intention de créer « un pont entre le passé et le présent, avec tous les souvenirs qui ont été construits, mais aussi de regarder vers le futur », commente le directeur artistique Pierre Zeimet.

Les 4 journées NS Days se dérouleront dans 4 lieux emblématiques de Lyon : la Salle 1930, l’Esplanade, le Sucre et le Azar Club. Sur le plan artistique, nous retrouverons l’illustre de la scène électro Maceo Plex, le nouveau duo rap Winnterzuko & Realo, le norvégien Todd Terje avec son célèbre titre Inspector Norse, le duo festif Camion Bazar et la célèbre Ellen Allien, présente lors de la première édition du festival.

Les 4 nuits se tiendront dans les anciennes usines Fagor Brandt, dans le célèbre club rooftop le Sucre et dans H7, le nouveau lieu de la French Tech lyonnaise et son food court de 900m2. Au programme, le célèbre groupe allemand Moderat, des DJ internationaux de la scène techno comme Marcel Dettman et Anetha, des artistes aux sonorités électro House avec The Blessed Madonna ou Partiboi69 et bien d’autres…

En concert spécial, le musicien canadien Chilly Gonzales proposera un show hors du commun dans l’Auditorium de Lyon. Découvert lors de l’édition de 2019, ses solos de piano endiablés sont connus dans le monde entier avec ses réinterprétations des plus grands tubes.

Les apéros sonores (public domaine) sont de retours pour cette 20ème édition. Des DJ sets seront présents sur la Place Guichard, à la salle de concert Transbordeur et au Gros Caillou dans le quartier de la Croix Rousse. Nous retrouvons également les Mini Sonores et les NS Lab avec un panel d’activités à découvrir sur le site https://nuits-sonores.com/programmation/.

L’association Arty Farty invite de nouveau le fidèle Laurent Garnier à la Sucrière pour clôturer cet anniversaire. Avec une programmation tenue encore secrète, les Nuits Sonores prévoient quatre scènes pour terminer en beauté ces 5 jours de festivals. A savoir, les Nuits 1 et 3 aux Usines Fagor Brandt et l’événement de closing sont déjà sold out.

Nathan OLIVIERI

Liens utiles :

https://nuits-sonores.com/

https://shotgun.live/fr/venues/nuits-sonores

Sources :

https://nuits-sonores.com/edito/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Nuits_sonores

https://www.millenaire3.com/dossiers/1998-2010/emergences-culturelles/Le-festival-des-Nuits-Sonores-a-Lyon

https://tribunedelyon.fr/culture/nuits-sonores-la-fabuleuse-histoire/

https://www.francetvinfo.fr/culture/musique/electro/laurent-garnier-chilly-gonzales-darkside-la-20e-edition-des-nuits-sonores-de-lyon-s-annonce-eclectique-et-festive_5622455.html

Nathan OLIVIERI

L’éclairage muséal : le rôle ambigu de la lumière

L’éclairage est au musée ce que décor est au théâtre : un moyen, absolument nécessaire, de mettre en avant une œuvre. Mais comme le décor l’est au théâtre, le rôle de l’éclairage muséal semble, par bien des aspects, ambigu. 

En effet, le but premier de l’éclairage étant d’éclairer, de projeter de la lumière, artificiellement et est donc un média de la présentation et de la représentation. Cependant, sont aujourd’hui connus les effets néfastes de l’éclairage naturel et artificiel sur un grand nombre de matériaux composant les œuvres d’art. Ainsi, l’éclairage met-il en valeur ou détériore-t-il les objets sur lesquels il est projeté ?

De plus, les musées qui abritent les œuvres d’art sont parfois eux-mêmes de véritables chefs-d’œuvre d’architecture et de grands porteurs d’histoire. Dans ce cas, le rôle de l’éclairage est-il de créer une synergie entre le bâtiment et les œuvres qu’il recueille ? Son rôle est-il d’effacer le contenant au profit de son contenu ? Son rôle est-il de simplement mettre en avant l’un et l’autre ? 

Enfin, tout comme le décor d’une pièce de théâtre, l’éclairage muséal, dont le but premier est d’éclairer des œuvres d’art, ne se retrouve-t-il pas parfois comme œuvre d’art. En effet, l’utilisation de la lumière n’est-elle pas un moyen d’expression, et, est donc, en ce sens, une œuvre en soi ?

Maison de vente aux enchères Sotheby’s, Londres

Qu’est-ce que l’éclairage muséal et quelle est son histoire ?

Comme mentionné précédemment, l’éclairage est une manière, une action d’éclairer artificiellement. L’éclairage muséographique ou muséal est, lui, une typologie d’éclairage d’intérieur pour la représentation d’objets dans un lieu muséal ou d’exposition type musée, galerie, showroom, etc. Ainsi, la lumière est utilisée comme moyen de mettre en valeur les œuvres exposés. 

Mais la lumière peut aussi faire office de signalétique dans les expositions. En effet, il arrive que les parcours soient indiqués par des chemins jalonnés de lumières au sol ou au mur. On peut également observer des mises à distance qui se font à l’aide d’éclairage au sol – ce qui fût notamment le cas dans l’exposition GOLD, les ors d’Yves Saint Laurent dans l’atelier du couturier. Les spots peuvent aussi être utilisés pour signifier une origine différente des objets – dans l’exposition Le design pour tous : de Prisunic à Monoprix, une aventure française, les objets provenant de Monoprix étaient reconnaissables à la raie lumineuse rose au-dessus d’eux. 

Exposition Le Design pour Tous : de Prisunic à Monoprix, une aventure française – Photo de France Info



Cette prise en compte des différents usages de l’éclairage au sein du musée est relativement récente. En effet, c’est grâce à la popularisation de la culture, après la seconde guerre mondiale, que les lieux culturels ont bénéficié d’une plus grande affluence. Ce faisant, une modernisation des musées couplée à un travail colossal de valorisation des collections afin de rendre le contenu le plus accessible possible au public, furent nécessaires. 

Pourtant, l’éclairage avait déjà depuis longtemps acquis une place importante au théâtre, au sein de l’élaboration de la mise en scène par ses effets, sa dynamique et ses accentuations. Il est conçu comme un moyen d’expression pour le metteur en scène. La consécration de cet art est incarnée par la scénographie faite par Richard Peduzzi pour la pièce L’éveil du printemps, mis en scène par Clément Hervieu-Léger : dans cet unique décor, le scénographe nous immerge dans la rue, dans une salle d’étude, dans une cour entre les immeubles, dans un climat doux comme dans un froid hivernal. La lumière peut, dans un unique décor, définir les différentes ambiances et le temps qui passe. Et cette prise en compte de l’importance de l’éclairage au théâtre a permis d’étendre cette connaissance à d’autres secteurs comme les musées. 

L’éveil du printemps – Photo de Frank Wedekind


Pourtant, d’une mauvaise utilisation de l’éclairage muséographique peut résulter un inconfort une mauvaise vision des œuvres exposées, voire pire, une dégradation des objets. C’est pourquoi un certain nombre de règles existent quant à la bonne utilisation de la lumière lors des expositions. 

Des ambiguïtés qui gravitent autour de cet art

L’une des ambiguïtés concernant l’éclairage muséal réside donc dans cette distorsion entre la mise en valeur de l’objet et sa détérioration. Et c’est d’ailleurs l’une des raisons qui explique le manque de prise en compte, jusqu’aux années 90, de l’importance de l’éclairage au sein d’une exposition d’objets d’art. 

En effet, il est notable que jusque dans les années 80, en France, la notion de « conservation préventive » était extrêmement mal connue. Ce faisant, peu d’attention était accordée à ce qui pouvait insidieusement dégrader une œuvre, dont la lumière. 

Jean-Jacques Ezrati, se souvenant d’une exposition rétrospective du peintre J.-M. William Turner qui avait eu lieu dans les années 90 aux Galeries nationales du Grand Palais, raconte dans son article L’éclairage muséographique : il fût présenté au ministre de la Culture comme éclairagiste par le commissaire d’exposition ; le ministre aurait levé la tête vers les éclairages ; et quelques minutes après, l’un des membres de son entourage aurait demandé à J.-J. Ezrati en quoi son travail consistait. 

De plus, une des spécificités de l’éclairage muséal demeure dans le fait que ces musées sont, généralement, eux-mêmes porteurs d’une histoire. L’architecture, souvent très présente et parfois peu épurée, a contrarié le travail de plus grande accessibilité aux publics mentionné précédemment. 

Ce faisant, les éclairages ont permis de segmenter le bâtiment et les œuvres d’art. C’est notamment le cas du musée des Augustins à Toulouse, anciennement une église et un couvent, et transformé en musée des Beaux-Arts après la Révolution française. Il a d’abord été question de supprimer tout caractère religieux du lieu. Cependant, après la seconde guerre mondiale, la valeur du patrimoine est davantage prise en compte et on assiste à une volonté d’obtenir une « vérité historique des monuments » (Simonnot, Nathalie, L’iconographie des intérieurs de musées dans les revus, In Ressenti ambiances émotions, École Camondo 2019).

De plus, il est également aussi possible, au sein d’un musée, de mettre en valeur, par l’utilisation des éclairages, le bâtiment et les œuvres : c’est notamment le cas en Italie, où les plafonds décorés sont éclairés et mis en valeur (Galleria del Cembalo). 

Galleria del Cembalo, Rome


Il y a donc trois tendances qui se bousculent : la volonté d’exposer les œuvres dans le contexte du bâtiment, celle d’effacer le bâtiment au profit des œuvres exposées et celle de créer une synergie entre le contenant et le contenu.

Enfin, il est intéressant de voir que plus qu’éclairer des œuvres d’art, la lumière est parfois l’œuvre en elle-même. En effet, dans la seconde moitié du XXème siècle, nous avons assisté au développement de l’utilisation de la lumière comme matériau à part entière. C’est notamment le cas des artistes appartenant au mouvement de l’op art, qui ont utilisé la lumière et les couleurs vives dans le but de créer de nouvelles expériences perceptives.

L’exposition entre le crépuscule et le ciel d’Ann Veronica Janssens, dans laquelle l’artiste belge joue avec la lumière naturelle, avec cette volonté de créer une émotion différente en fonction de l’éclairage sur ses sculptures ou ses installations. 

Une nouvelle définition d’un art à sa genèse

Ainsi, nous pouvons proposer une nouvelle définition de l’éclairage muséal qui embrasserait ces ambiguïtés : le traitement de la lumière en muséographie est donc un moyen d’expression, un élément d’ergonomie, mais aussi un facteur de dégradation de l’intégrité matérielle des objets présentés. 

Cette nouvelle définition permet de modifier notre rapport à cet art. Car nous pouvons parler d’art dès lors qu’il existe des spécialistes de l’ensemble des connaissances et des règles d’action de l’éclairage muséal. 

Cette profession, comme celle de régisseur d’exposition, est relativement récente et tend à gagner en visibilité, même si aujourd’hui les postes spécifiques restent rares. 

Blanche MEYZEN

Bibliographie : 

Le caravagisme au musée des Beaux-Arts de Nantes : entre clair-obscur et naturalisme

Ces derniers mois ont été marqué par une déferlante « caravagesque » : en octobre s’ouvrait à Rouen l’exposition « Caravage, un coup de fouet » ; en décembre 2022 sortait en France Caravage, un biopic franco-italien réunissant au casting Isabelle Huppert et Louis Garrel ; et en ce mois de mars, deux musées mettent parallèlement à l’honneur le peintre milanais et ses suiveurs : le Palazzo Reale de Naples avec l’exposition « Dialoghi intorno a Caravaggio », et le château de Versailles avec « Chefs-d’oeuvre de la chambre du roi, l’écho du Caravage à Versailles ».

Pourquoi le Caravage est-il à ce point omniprésent dans l’actualité muséale et culturelle – et dans l’histoire de l’art plus généralement – alors que n’approche aucune date anniversaire liée à cet enfant terrible du baroque ? Tout simplement parce qu’au début du XVIIe siècle, Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit le Caravage, va tout changer dans le monde de la peinture.

Pour le comprendre, il faut expliciter le contexte culturel dans lequel il évolua :

La Contre-Réforme

Avec le développement du protestantisme en Europe à la fin du XVI siècle, l’image est source de controverse et devient un enjeu essentiel. Les protestants justement refusent l’image religieuse, la chassent de ce champ là pour éviter le risque d’idolâtrie. La réaction de l’Eglise catholique est alors l’affirmation de ces images, la comprenant comme participant à la spiritualité et à la propagation de la foi. 

Le concile de Trente, réunion des évêques de l’Eglise catholique, débuté en 1545 et terminé en décembre 1563, maintient les sacrements traditionnels comme l’Eucharistie, la consommation de l’ostie par les fidèles, mais met surtout un point d’honneur à la vénération des saints et au culte des images.

Ainsi, la représentation chez les Catholiques, doit frapper, il est un outil de lutte religieuse capitale au sein des lieux de culte.

Sulfureux Caravage

Originaire du nord de l’Italie, formé auprès de Simone Peterzano et de Giuseppe Cesari dit le Cavalier d’Arpin à Milan, Le Caravage s’installe à Rome vers 1595. 

Conscient de la demande du Concile de Trente, inhérente à l’art dans la ville sous l’influence directe due à la proximité avec les autorités papales, il transforme alors la peinture de son temps : ses modèles ne se font pas abstraits, idéalisés et parfaits, mais sont d’une matérialité palpable. Il rompt avec la génération précédente de peintres dits « maniéristes », adeptes d’une couleur claire et de poses contournées et élégantes, pour un puissant clair-obscur.

Le Caravage a bénéficié du mécénat, mais aussi du succès face au grand public : les tableaux de chevalet sont pour les amateurs d’art ou les plus fortunés, et tout le monde ne les voit pas. En revanche, tout le monde peut entrer dans les églises. 

Caravage a séduit tous les publics, et pour le peuple de Rome, par des décors religieux. Révolutionnaire pour l’époque,  il va jusqu’à la controverse pour mieux asseoir son art : En 1601, pour répondre à une commande de la chapelle Santa Maria della Scalla d’une Assomption de la Vierge, son enlèvement direct au ciel, il n’hésite pas à peindre la mère de Dieu comme une morte, d’un aspect cadavérique, allant jusque’à prendre selon la légende comme modèle une femme noyée dans le Tibre ! 

Détail de la Mort de la Vierge, conservé au Musée du Louvre
Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Mathieu Rabeau

Alors que la peinture dite classique se développe en parallèle de cette veine innovante, le Caravage inspire ainsi au fil des premières décennies du XVIIe siècle de nombreux artistes à Rome, comme Bartolomeo Manfredi dans un premier temps, qui popularise la méthode du Caravage et le rassemblement autour du thème des plaisirs que le milanais explorait dans des scènes de genre, dans une « méthode manfredienne », capitale pour comprendre la diffusion du modèle caravagesque.

Petit à petit, les suiveurs du Caravage se multiplient en Europe et réinterprétent les modèles du génie du moment, de la France aux Flandres, et représentent tout un groupe que les historiens de l’art qualifient aujourd’hui de « caravagesques » ou empreints d’un « caravagime. 

En Hollande avec le mouvement caravagesque d’Utrecht, à Rome où se réunissent les artistes, par exemple à travers l’Académie de France dans la Villa Médicis, de Colbert, ou à Naples – alors aux Espagnols – avec la figure de Jusepe de Ribera.

En France, Nicolas Tournier, Valentin de Boulogne ou Georges de la Tour sont les représentants les plus illustres de cette veine baroque de la peinture du XVIIe siècle »

Une salle pour mettre à l’honneur ces peintres de la réalité

Pourtant, pour voir des oeuvres caravagesques, pas besoin d’aller jusqu’au Louvre ou à Rome ! 
Le musée des Beaux-Arts de Nantes a aménagé toute une salle dédiée à ce courant au rez-de-chaussée :

La scénographie même renvoie au clair-obscur cher aux artistes de la période. 
Parmi les oeuvres marquantes on trouve par exemple des Matthias Stom, célèbre peintre de la scène caravagesque d’Utrecht ou un Jan Cossiers, actif entre Anvers et Paris.

Les trois toiles de Matthias Stom de la collection permanente du musée des Beaux-Arts de Nantes
Un détail de L’Adoration des bergers de Stom
Le saint Jérôme,vers 1630-40 plongé dans la pénombre de Stom
La diseuse de bonne aventure, vers 1630, de Cossers : une scène de genre truculente, où un riche naïf se fait voler sa bourse pendant qu’une femme lui lit dans les lignes de la main. Cette scène se retrouve chez les Français grâce à Valentin de Boulogne, ou à Rome avec – sans surprise – le Caravage

Le génie à la bougie, Georges de la Tour

Mais le clou de la pièce, c’est un corpus de trois tableaux de Georges de la Tour, peintre français actif en Lorraine jusqu’en 1652 : L’Apparition de l’Ange à saint Josephle Vieilleur et le Reniement de saint Pierre.

L’Apparition de l’Ange à saint Joseph, vers 1642
Le Reniement de Saint Pierre, vers 1650
Le Vieilleur, 1620-1625

Il connut alors un grand succès, mais fut oublié rapidement dans l’histoire de l’art au cours des siècles, avant d’être redécouvert par Herman Voss à la fin du XIXe siècle. L’influence du Caravage se voit dans l’intérêt porté aux détails peu flatteurs, dans une absence totale d’idéalisation, avec des chairs flasques et le visage buriné par le temps d’un mendiant aveugle gueulant en jouant de son instrument ou d’une partie de dés qui éclipse totalement la scène biblique représentée, mais sa touche personnelles manifeste par l’usage récurrent d’une lumière artificielle – souvent d’une bougie – et ses coloris chauds qui rappellent l’école espagnole du Siècle d’Or comme Velazquez ou Murillo.

Ainsi, les peintres au XVIIe, grâce au Caravage, ont changé le paradigme des représentations en n’hésitant pas à s’aventurer vers les bas-fonds de la société, s’opposant à une perception édulcorée proposée par les peintres classiques. Au XIXe siècle, ils devinrent pour Manet ou Courbe une inspiration de choix d’une modernité s’orientant vers le quotidien. 
Scènes de genres, tavernes ou diseuse de bonnes aventures, apparition de personnages modernes, beuveries sans concession, sont l’apanage d’une partie de ces peintres de la première moitié du « Grand Siècle » que le XXe siècle rebaptisa, après une exposition à l’Orangerie de 1932, les « peintres de la réalité ». 
Et tout cela encore une fois, grâce à un homme, le Caravage.

Lucas Gonzalez

Actualités

Le film « Caravage » :
https://le-pacte.com/france/film/caravage

Exposition « Chefs-d’oeuvre de la chambre du roi, l’écho du Caravage à Versailles » 
https://www.chateauversailles.fr/presse/expositions/chefs-oeuvre-chambre-roi-echo-caravage-versailles

Exposition « Dialoghi intorno a Caravaggio »
https://caravaggio.palazzorealedinapoli.org/

Basquiat et Warhol à la Fondation Louis Vuitton

Une exposition fascinante

Après l’exposition dédiée à Jean-Michel Basquiat en 2018, la Fondation Louis Vuitton décide de mettre à l’honneur la fameuse collaboration de l’artiste avec Andy Warhol du 5 avril au 28 août 2023 dans l’exposition « Basquiat x Warhol : à quatre mains ». Le public pourra y découvrir une fusion entre amitié et collaboration, donnant naissance à un mélange de styles, de formes et de couleurs fascinant. Au-delà d’un esthétisme à la fois merveilleux et singulier, l’exposition traite également de sujets essentiels tels que l’insertion de la communauté afro-américaine dans l’histoire du continent nord-américain.

Laissez-vous submerger par l’univers particulier de la scène artistique new-yorkaise des années 1980 aux allures aussi vives qu’insolites…

La collaboration presque quotidienne entre Basquiat et Warhol y est présentée presque dans son entièreté avec plus d’une centaine d’œuvres de la série « à quatre mains », reflétant le talent de ces deux artistes de renom. Afin de mettre l’accent sur la relation complémentaire de ces derniers, l’exposition débute par une série de portraits croisés : Basquiat par Warhol et Warhol par Basquiat.

Jean-Michel Basquiat, Andy Warhol, Ten Punching Bags (Last Supper), 1985-1986, The Andy Warhol Museum, Pittsburgh. Crédit photo : ©The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. ©The Estate of Jean-Michel Basquiat. Source : https://www.warhol.org/

Le visiteur assiste, tout au long du parcours, à l’histoire d’une complicité rythmée, remplie de vigueur et d’émotions. Des œuvres nées de cette indéniable alchimie, Ten Punching Bags (Last Supper) ou encore la toile de 10 mètres nommée African Mask, animent l’exposition. 

Toutefois, cela ne suffit pas pour présenter l’entièreté du travail de ce mythique duo de peintres, qui va au-delà de la création en paire. En effet, une quinzaine d’œuvres à trois, en collaboration avec l’artiste italien Francesco Clemente (né en 1952), sont notamment à l’honneur. L’institution présente également des œuvres individuelles retraçant le parcours de chaque artiste, ainsi que plus de 300 documents en tout genre de Keith Haring à Michael Hasband, en passant par Jenny Holzer et Kenny Scharf qui tournent autour de ce sujet.

Une amitié haute en couleur

Jean-Michel Basquiat (1960-1988), né aux Etats-Unis, est un peintre d’avant-garde populaire qui s’ancre dans le néo-expressionnisme et le primitivisme. Il débute en tant que graffeur, puis devient un pionnier de la mouvance underground. Il se fera connaître et reconnaître au fur et à mesure de sa carrière pour son incroyable coup de pinceau ainsi que pour l’originalité de ses œuvres. Andrew Warhola (1928-1987), dit Andy Warhol, est également un artiste américain qui, à cette époque, a déjà laissé sa trace dans l’histoire. Il est en effet l’un des principaux représentants du pop art et reconnu comme l’un des plus grands artistes du XXème siècle. 

Le chemin des deux artistes se serait croisé pour la première fois en 1979 lorsque Basquiat vendait des cartes postales billebarrées à Warhol. Ce n’est que trois ans plus tard que les présentations officielles seront faites par l’intermédiaire de leur galeriste commun, Bruno Bischofberge, également grand collectionneur. Deux heures seulement après cette entrevue, l’étoile montante de la scène new-yorkaise aurait offert au maître du pop art une peinture représentant les deux artistes côte à côte. Nommée Dos Cabezas (1982), cette toile est le point de départ d’une longue amitié aussi intense que fertile. 

Entre 1984 et 1985, les deux artistes se lancent dans une série de tableaux et d’œuvres sur papier. Leurs envies et ambitions se complètent et s’entremêlent : l’un recherche la transfiguration, la fraîcheur et la volatilité tandis que l’autre, affranchi d’un élitisme coercitif, est en quête d’une sorte de reconnaissance collective. 

Vue extérieure de la Fondation Louis Vuitton. Crédit photo : ©Gehry Partners, LLP and Frank O. Gehry, ©Iwan Baan 2014. Source : https://www.fondationlouisvuitton.fr/

Les œuvres réalisées par ce binôme créatif témoignent d’un équilibre juste entre deux univers artistiques qui se complètent tant dans leur esthétisme que dans leur message. Bien que les deux artistes n’aient pas la même renommée à ce moment-là, ils s’inspirent et se respectent mutuellement pour leurs qualités respectives. Ils arrivent à juxtaposer leur style et à créer une harmonie dans des œuvres communes.

Dans une atmosphère intime, les idées, les formes et les couleurs fusionnent naturellement, comme si leur collaboration était une évidence. Ensemble, ils réalisent environ 160 toiles, la fameuse série « à quatre mains », dont une majeure partie est présentée lors de l’exposition. Certaines figurent parmi les plus connues de leurs carrières respectives. Au fil de leur collaboration, une véritable relation père – fils voit le jour. 

Dans une atmosphère intime, les idées, les formes et les couleurs fusionnent naturellement, comme si leur collaboration était une évidence. Ensemble, ils réalisent environ 160 toiles, la fameuse série « à quatre mains », dont une majeure partie est présentée lors de l’exposition. Certaines figurent parmi les plus connues de leurs carrières respectives. Au fil de leur collaboration, une véritable relation père – fils voit le jour. 

Grande figure de l’art contemporain, Warhol est fasciné par la technique libre et décomplexée de Basquiat qui commence à peine à se faire connaître de la scène artistique. Il initie par ailleurs le jeune artiste à la sérigraphie. Jean-Michel Basquiat, quant à lui, est en admiration face à la renommée de l’icône du pop-art. Ils se nourrissaient l’un de l’autre : du sang neuf pour l’un, de la notoriété pour l’autre. Lors d’une visite dans les studios de la Factory, Keith Haring expliquera que : « Chacun inspirait l’autre à se surpasser. Leur collaboration était apparemment sans effort. C’était une conversation physique qui se déroulait en peinture plutôt qu’en mots ».

Au sein d’une relation symbiotique et fusionnelle, chacun ajoutait sa touche de la façon la plus spontanée qui soit. Les images de la société industrielle et de l’influence médiatique de Warhol étaient complexifiées et altérées par l’approche brute et déroutante de Basquiat. Plus qu’un dialogue entre deux artistes, cette exposition retrace la naissance d’une évidente alchimie et amitié entre deux des plus grands artistes du XXème siècle.

Une exposition aux multiples facettes

Au-delà de la relation en elle-même, retracer l’histoire de cette inédite collaboration revient nécessairement à traverser les différents thèmes et idées portés par ce duo. Warhol s’inspire énormément de la société industrielle et capitaliste ainsi que des médias en agrémentant ses œuvres de logos et de symboles. Basquiat, de son côté, transfigure ces messages par une expression franche et inattendue. Qui plus est, le thème de l’insertion des communautés afro-américaines dans le récit du continent nord-américain est également traité de façon critique et sarcastique. Ainsi, l’exposition permet également de faire connaître au public les revendications portées par ces deux grands artistes.

Enfin, la scénographie permet de se fondre dans l’ébullition et le rayonnement de la scène artistique new-yorkaise des années 1980. Pour ce faire, l’institution présente d’autres œuvres et documents complémentaires à cette collaboration comme évoqué plus haut. Cette période mouvementée et charnière de l’art américain est retracée au travers de l’histoire des deux artistes mais pas que. En offrant une vision plus complète de cette époque, la Fondation permet au public de faire l’expérience d’une véritable immersion dans un monde inconnu. Au-delà des discours métaphoriques et des revendications individuelles de chaque artiste, l’exposition présente un véritable univers et reconstitue à merveille l’ambiance de ces fameuses années sans jamais s’éloigner du fil conducteur de la collaboration qui leur est propre. 

Somme toute, l’exposition « Basquiat x Warhol : à quatre mains » n’exploite pas qu’un seul angle de vue. Que l’on s’intéresse à l’histoire afro-américaine, aux critiques de la société industrielle ou à l’alchimie incontestable entre les deux artistes, il y en a pour tous les goûts et pour tous les âges. L’exposition se veut complète et permet d’être comprise d’une multitude de manières. Pleine d’ambitions, la Fondation Louis Vuitton cherche également à mettre à l’honneur deux artistes phares du XXème siècle et insiste sur leur important avant-gardisme. Cette institution qui cherche à soutenir et promouvoir l’art contemporain nous présente une exposition digne de leurs valeurs. Elle retrace en effet l’histoire d’une collaboration inédite entre deux artistes qui n’ont jamais cessé d’innover et de marquer leur temps. Telle une morale à ne jamais oublier, cette exposition revendique un art libre, imprévisible et disrupteur parfaitement incarné par ce duo emblématique.

Comment y aller ?

La Fondation Louis Vuitton accueille l’exposition « Basquiat x Warhol : à quatre mains » du 5 avril au 28 août 2023. L’établissement se trouve au 8 avenue Mahatma Gandhi au Bois de Boulogne à Paris, près du Jardin d’acclimatation. Des navettes peuvent vous emmener sur place, mais il est également possible d’y aller en voiture ou en transport. Le tarif normal est appliqué, soit 16 euros en plein tarif et 5 euros pour les mineurs ou les étudiants en art notamment.

Une fois l’exposition temporaire terminée, n’hésitez pas à jeter un coup d’œil à leur fabuleuse collection permanente qui regroupe de nombreux artistes contemporains tels que Yayoi Kuzama, Joan Mitchell, Gerhard Richter ou encore Giacometti pour n’en citer que quatre.

Michael Halsband, Andy Warhol et Jean-Michel Basquiat #143, New York, 1985. Crédit photo : ©Michael Halsband 2022. Source : https://www.paris.fr/

Marie Tassi

Pourquoi les marques de luxes lancent toutes leur fondation d’art ?

Louis Vuitton, Hermès, Cartier, Fendi, il est aujourd’hui commun de constater que les plus grandes marques de luxe du monde possèdent une fondation à leur nom.

Mais qu’est-ce qui les pousse à créer leur fondation d’art ? Une manière de redorer son image ? S’imposer dans un nouveau secteur élitiste ? Un moyen de défiscalisation ? Ou bien est-ce une manière subtile d’avancer que les pièces de mode, sont comparables à des œuvres d’art ?

Le luxe et l’art, une longue histoire d’amour

YSL, Guerlain, Chanel, Dior, … le luxe a déjà fait un pas dans le monde de l’art en créent des musées ou expositions, et en exposant leurs plus belles créations aux yeux du grand public.

Au cours de l’année 2022, la maison Yves Saint Laurent a organisé une exposition des pièces du designer éponyme à travers 6 musées de Paris (musée YSL, musée du Louvre, centre Pompidou, musée Picasso, musée d’Art Moderne et le musée d’Orsay).

Cette chasse au trésor des pièces collectors du défunt créateur de la maison a permis de réunir les tenues créées par Yves Saint Laurent à côté des œuvres dont il s’était inspiré.

Si la comparaison est inévitable, la reconnaissance du couturier d’inspiration de ces œuvres est tout aussi évidente.

Cet amour pour l’art, Yves Saint Laurent l’a certainement vécu à travers sa relation avec le très grand collectionneur d’art : Pierre Bergé.

Après leur rencontre en 1958, les 2 philanthropes ne se quitteront plus, et fréquenteront des personnalités comme Jean Cocteau, Andy Warhol, Albert Camus, Paloma Picasso, …

Au cours de leurs 50 années de vie communes, ils collectionneront près de 686 œuvres qui seront mises en vente par Christie’s lors de ce qui sera appelé la « vente du siècle », qui totalisera 373,5 millions d’euros.

Parmi celles-ci ; Matisse (Les Coucous, tapis bleu et rose), Brancusi (Madame L.R.), Eileen Gray (Fauteuil aux dragons), Mondrian (Composition avec bleu, rouge, jaune et noir), De Chirico (Il Ritornante), Géricault (Portrait d’Alfred et Élisabeth Dedreux), … En 2002, la fondation Pierre Bergé et Yves Saint Laurent voit le jour.

Populaire mais pas populiste

Si cela représente le rêve des passionnées de mode de pouvoir contempler de plus près les créations de leurs designers favoris, cela s’adresse à une population assez particulière qui doit à la fois apprécier la mode, le designer qui expose et l’ambiance particulière des musées.

A l’image du luxe, ces expositions restent une activité qui s’offre à une clientèle particulière qui apprécie fortement à la fois le nom de la maison qui expose et/ou possède les œuvres, ainsi que bien sûres les œuvres qui sont exposées.

De cette manière, les fondations qui possèdent les œuvres et qui les exposent prennent le titre d’expositions et de fondations populaires, car elles sont appréciées, fréquentées et suivies par de nombreuses personnes.

Si ces fondations se veulent populaires, elles ne sont en aucun cas populiste. On a tendance à souvent vouloir interpréter la volonté des gros poissons du luxe, mais la réalité n’est cependant pas de chercher à gagner du soutien, en prétendant avoir des intérêts et des liens à l’art, alors qu’il n’y aura pas. Le luxe ne prétend pas, et ne se rabaisse pas pour toujours un horizon plus large.

Une vitrine du patrimoine des marques

Comme illustré précédemment, certaines marques se sont engagées beaucoup plus profondément dans la culture, et plutôt que de simplement exposer leurs œuvres (Chanel, Dior, Mugler), elles ont choisi un autre canal : créer leurs propres fondations.

Ces marques de luxe possèdent des moyens financiers abyssaux, parfois réunis au sein d’un groupe, elles possèdent la trésorerie nécessaire pour se positionner sur le marché de l’art comme des acheteurs sérieux et qui feront vivre ces acquisitions.

De cette manière, les marques vont plutôt faire appels à des commissaires indépendants plutôt que de se charger d’acquérir des pièces par eux-mêmes.

Ces expositions permettent donc de mettre en valeur le patrimoine de ces marques, des acquisitions de grande valeur, qui se place désormais derrière la vitrine des grands magasins. 

Industriel mais pas philanthrope ?

Quand on voit la plus grande marque de luxe au monde inaugurer sa fondation d’art contemporain par son défilé de la collection croisière 2019, on ne peut pas s’empêcher de douter des véritables ambitions de la fondation.

Ainsi, il semblerait que des marques comme Louis Vuitton n’aient aucun problème à mêler mécénat et marketing, est-ce réellement une mauvaise chose ?

Profité d’une collection d’œuvres extrêmement rare pour faire un shooting de star américaine… On peut se demander s’il s’agit d’une belle toile de fond, ou de la réunification de 2 arts qui ont en réalité de nombreuses choses en communs.

Si l’amélioration de la condition matérielle et morale des hommes n’est pas la valeur marketée par Louis Vuitton, elle l’est encore moins quand on réalise la pression mise sur une rentrée d’argent obligatoire dans les comptes de la fondation, et donc du groupe LVMH.

Effectivement les grands noms qui sont affichés à la tête des expositions de la fondation, le nombre d’entrées qui affolent les musées qui sont là depuis des centaines d’années, ne rendent pas la fondation plus crédible dans sa philanthropie.

Mais est-ce qu’on peut en vouloir au leader mondial du luxe de devoir être crédible dans ses chiffres à chaque fin d’année ?

Est-ce qu’on peut pour autant leur reprocher de joindre 2 têtes d’affiche pour satisfaire leurs actionnaires ?

Est-ce la fin de l’art qui n’est pas rentable ?

Nell Lebreton

L’art de la pole dance: une discipline ancienne qui ravive les problématiques féministes les plus modernes

Avec aujourd’hui à peu près 300 écoles actives en France, l’art de la pole dance semble devenir une pratique qui se popularise, au même titre que le patinage artistique ou que le hip-hop. Toutefois, les stigmas concernant la discipline continuent d’exister, bien qu’elle ait été reconnue à la fois comme un sport par l’association mondiale des fédérations internationales de sport en 2017 et comme une danse officielle par la Fédération Française de Danse en 2015 et l’UNESCO, en 2016. La pole dance est dès lors confrontée à un mouvement d’institutionnalisation complexe: car en se démocratisant elle se dévoile, et c’est ainsi qu’une pratique principalement réservée au monde de la nuit devient plus sujette aux critiques et au débat. Pour comprendre ces conflits, il faudra s’intéresser à l’histoire de la pole dance ainsi qu’à la discipline en elle-même. 

Les origines multiples de la pole dance

Les origines de la pole dance sont elles-mêmes assez complexes. Pour certains, il faudrait remonter très loin dans le temps et s’intéresser à l’art du Mallakhamb, un sport traditionnel indien très ancien consistant en la réalisation de figures acrobatiques sur un poteau. S’il est évident que les deux pratiques partagent de nombreux points communs, il ne faut pas pour autant résumer les origines de la pole dance à cet art ancien qui, contrairement à la pratique populaire, n’a pas de lien avec le monde de la nuit. 

Pour d’autres, la principale origine de la pole dance actuelle viendrait des danses pratiquées dans les années 20 au Canada par les “Hoochie Coochie”, des femmes qui réalisaient des spectacles pour adultes. Leurs  danses s’effectuaient en tenue légère, avec beaucoup de mouvements se rapprochant de la danse du ventre.

Hoochie coochie des années 20

Mais ce sera dans les années 70 et 80 que la pole dance connaîtra son essor, dans les clubs de strip-tease des Etats-Unis. Ainsi, dans ses origines occidentales, la pole dance comporte dès ses débuts un lien très fort avec l’érotisme et la sexualité. La pole dance est dès lors pratiquée très largement par des travailleurs et travailleuses du sexe, c’est-à-dire tous ceux qui ont un métier lié au sexe. En particulier, la pole dance telle que nous la connaissons aujourd’hui, nous vient de deux anciennes stripteasesuses, Fawnia Mondey et Katie Coates, qui ont décidé, dans les années 90, d’enseigner des figures de pole dance dans des cassettes VHS. Elles ont ainsi lancé le mouvement de démocratisation et d’institutionnalisation de la pole dance.

Logo d’un strip club, avec une “poleuse” (femme pratiquant la pole dance)

Mais qu’est-ce que la pole dance?

La pole dance est une pratique consistant en la réalisation de figures acrobatiques autour d’une barre qui peut être statique ou en spinning (rotation). La discipline est extrêmement sportive, elle sollicite l’ensemble du corps, à travers un travail des muscles profonds, notamment par le gainage constant que requièrent les différentes figures. Pour faire de la pole dance, il faut également faire preuve de souplesse. Mais au-delà de la dimension sportive, il y a tout un aspect artistique qui englobe la discipline : musicalité, rythmique, chorégraphie, toute performance est une démonstration à travers laquelle les danseurs et danseuses peuvent exprimer leurs émotions ou un message, à l’image de n’importe quel autre type de danse.

Il existe différents styles de pole dance. Parmi les plus connus se trouve le pole sport, qui se rapproche plus de la gymnastique. Lorsque l’on parle de compétition de pole dance, il s’agit la plupart du temps de pole sport. Ensuite, vient la pole flow, qui se centrera moins sur la réalisation de figures acrobatiques mais plus sur des chorégraphies proches de la danse contemporaine, l’objectif étant d’avoir l’air d’être en suspension, en toute légèreté. L’exotic pole désigne la pole dance pratiquée avec des heels (talons aiguilles), et qui est dès lors beaucoup plus sensuelle. Toutefois, c’est un terme de plus en plus controversé  (car à l’origine  il désignait principalement les poleuses afro-américaines).

Pole flow

Les débats actuels au sein de la communauté des pratiquants de pole dance

Du fait du mouvement récent de démocratisation de la pole dance, une communauté très engagée s’est constituée et a commencé à questionner certaines tendances liées à la pole dance. Ce mouvement est confronté à des évolutions importantes, notamment car il n’est plus forcément une pratique liée au sexe. En conséquence, le hashtag #notastripper a pris de l’ampleur sur les réseaux. Ce hashtag est utilisé par tous ceux qui souhaitent lutter contre l’assimilation systématique de la pole dance au strip-tease. Le but pour les utilisateurs de ce hashtag est vraisemblablement de pouvoir pratiquer la pole dance tout en se protégeant des stigmas et préjugés du monde de la nuit. Mais cette tendance est dangereuse car elle stigmatise encore plus les poleurs et poleuses qui sont également dans l’industrie du sexe. D’après les poleuses les plus connus, ce hashtag est en réalité symptomatique d’un problème plus général, qui est la constante mise à l’écart des travailleuses du sexe. De la même façon, certains ont commencé à insister sur les origines indiennes de la discipline, en occultant complètement l’importance des travailleuses du sexe dans le développement de la pole dance actuelle. Cela pose problème car la discipline nous vient du strip-tease. Il s’agit ainsi de l’appropriation d’une discipline et de l’invisibilisation de ses créateurs. Oublier les racines de la pole dance, c’est s’approprier une esthétique en occultant et reniant tous les efforts des travailleuses du sexe. 

Vers une démocratisation de la pole dance

La pole dance est ainsi une discipline artistique et sportive qui est sur le point de connaître beaucoup de changements. Si les débats fusent, c’est bien parce que la discipline se popularise, et c’est une bonne chose étant donné la richesse de cette pratique. La plupart des membres engagés de la communauté défendent ainsi une pratique de la pole dance éclairée, tant sur les origines de la pole dance que sur tous les différents styles existants, mais surtout inclusive à travers une solidarité envers les travailleuses du sexe sans qui la pole dance telle que nous la connaissons aujourd’hui n’existerait pas. 

Sources:

Pole dance — Wikipédia (wikipedia.org)

La pole dance, nouveau sport tendance | Les Echos

https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-02481419/document

Thoughts on pole industry reform – Blogger On Pole

Is Pole Dancing Sexualized? An In-Depth Exploration of the Debate – The Enlightened Mindset (lihpao.com)

Emma Guiraud