Direction Bilbao pour un voyage le long de La Rìa

Pendant une semaine, nous étions huit élèves de notre classe à partir découvrir la ville de Bilbao. Le but de ce séminaire était de revenir sur le passé de la ville afin de bien comprendre leur politique culturelle.

Pour commencer, il faut resituer Bilbao sur une carte. Cette ville qui se trouve au nord de l’Espagne, est la capitale du pays basque dans la province de Bizkaia. Elle est entourée de montagnes et est située à 15 kilomètres de l’estuaire de l’océan. 

Bilbao est connue pour son passé industriel. En effet, elle a bâti sa richesse dans les années 60 avec son port et les industries de sidérurgie. En opposition à Saint Sebastian, ville côtière dans le pays Basque, Bilbao n’avait aucune intention de devenir une ville touristique et culturelle. Cependant, la crise des années 80 a plongé la ville dans une période très difficile avec un taux de chômage de 34%. De plus, les inondations de 1983 ont été un coup de massue supplémentaire pour la ville.

Résultat : le port du centre-ville a été déplacé à l’embouchure de La Ria (à 15 kms de Bilbao) et les bâtiments industriels ont commencé à être détruits.

La mairie de Bilbao, ainsi que ses habitants, se sont retrouvés face à un dilemme : comment se relever et sortir la ville du chômage ?

À ce moment-là, le choix des élus a été très audacieux et risqué. Ils ont décidé de transformer la ville industrielle en une ville de service. Pour commencer, ils ont commencé par nettoyer la Ria, qui était très sale, et ils ont créé un métro et un aéroport, rénové le tramway et installé un système de vélo dans la ville. Par la suite, ils ont repensé les espaces en misant sur des centres culturels et artistiques. Un pari très risqué qui a été très critiqué par les habitants même de Bilbao, qui souhaitaient en priorité retrouver leur ancien emploi dans des usines et des industries.

Ainsi, à partir des années 90, la ville s’est transformée pour devenir celle que nous avons visité pendant notre séjour. Cette transformation est un exemple pour les villes post-industrielles tel que Belfast ou même Nantes.

Comme le port était situé au centre-ville au bord de la Ria et que les industries se trouvaient à côté ou bien sur l’île de Zorrotzaurre, la majorité des projets culturels sont venus s’installer à cet endroit.

Ainsi, nous vous invitons à prendre place à bord du Bilboat à la découverte des nouvelles infrastructures culturelles le long de la Rìa :

1ère stop primordial :

Le musée Guggenheim d’art contemporain, réalisé par l’architecte Américain Franck Gehry. La ville de Bilbao a invité la fondation Guggenheim à venir visiter la ville pour prendre conscience de son histoire et de son potentiel. Après quatre années de travaux, le musée voit le jour en 1997 bien que les habitants s’opposent au projet. 

Le musée a un effet immédiat : dès la première année, un million et demi de visiteurs viennent le découvrir, soit le double de leurs prédictions. Ainsi, la ville de Bilbao rentabilise son investissement en trois ans ! De plus, le musée devient un emblème pour la ville car son architecture en fait un bâtiment remarquable et une étape incontournable.

2ème stop :

Nous voyons de l’autre côté du pont l’université de Deusto situé dans le quartier du même nom. Cette université créée par des frères jésuites abrite les départements des lettres, des sciences humaines et même des loisirs (celui qui nous a accueilli). En termes d’architecture, le bâtiment, très imposant, est composé de deux cloîtres, un grand auditorium, des chapelles et des salles de cours de qualité. Juste à côté se trouve l’université commerciale, digne d’une école américaine. En effet, on arrive par une grande entrée qui donne directement sur deux escaliers en marbre et on arrive directement sur une grande bibliothèque avec ses canapés en cuir très réputés.

3ème stop:

Un peu plus loin, on aperçoit le musée de la mer : le Itsas museum. On y trouve une exposition sur l’histoire de Bilbao et de son port. De plus, ils exercent également une activité de rénovation des anciens bateaux. On a découvert un grand atelier qui utilise les mêmes outils et méthodes de travail qu’avant et qui a comme objectif de faire une réplique authentique des bâteaux de l’époque. 

Un peu plus loin se trouve le palais des Congrès et de la Musique Euskalduna. Pour rester dans le thème, on tombe sur un des plus grands auditoriums d’Europe sous la forme … d’un bateau ! En effet, haut de trois étages, on y retrouve la coque et la forme d’un paquebot. À l’intérieur, la scène profonde est accompagnée d’orgue sur les côtés et plus de 2164 places assises. Au total, le lieu compte 18 salles de taille différente pouvant accueillir de nombreux événements, aussi farfelus que possible.

4ème stop :

On arrive au dernier arrêt de la visite : l’île de Zorrotzaurre. Elle est aujourd’hui en partie abandonnée car elle abritait tous les bâtiments industriels avant la crise. Afin de réinvestir l’espace et d’y amener de la vie, des collectifs et associations culturelles se sont installées dans les friches industrielles. On y trouve l’association Zawp qui propose des espaces de coworking artistique et des résidences artistiques. Ils détiennent également une salle de spectacle et propose un marché artisanal tous les dimanches qui attirent en moyenne 500 personnes. Juste à côté se trouve Espacio Open, un collectif de créatif qui abrite un FabLab, des artistes et artisans, un restaurant et une friperie. Ils ont un objectif commun qui est d’éviter la gentrification du quartier et de montrer au pouvoir public que des individus et collectifs ont envie de s’investir sur l’île. 

Évidemment, ce n’est pas tout ! On trouve encore en ville pleins d’acteurs et de lieux qui ont participé à faire rayonner la culture et l’art. Alors prenez vos billets pour Bilbao, vous ne serez pas déçu ! 

Danaé Courtès

La voix dans tous ses états : petite histoire du beatboxing

Ils font pff, tsss, tchak, claquent la langue contre leur palais… Ils ont le rythme dans la peau (dans la bouche pour être précis) et imitent n’importe quels instruments à la perfection. On les appelle les beatboxers. 

À l’occasion des Journées de la Créativité organisées par Chtiing, quelques élèves de la Majeure Culture, dont moi-même, ont eu la chance de faire une initiation au beatbox, avec les trois mousquetaires de l’école LyreBird, Keumart, Jeyb et DuJ’. De cette initiation m’est venue une interrogation : mais d’où vient cette pratique ?

La boîte à rythme humaine, ou le Human Beatbox pour les anglophones confirmés, est simplement l’art de reproduire des sons avec sa bouche. Il s’agit bien sûr de sons de batterie, mais également d’autres sons d’instruments de musiques ou de bruitages en tout genre – oui, je peux désormais imiter le vent et la caisse claire. 

Les origines

Il y a 600 ans existait le Konnakol, une technique de percussion vocale issue de la tradition carnatique de l’Inde du Sud. La Chine avait également son propre beatbox : le Kouiji, une technique permettant d’imiter les bruits du quotidien avec sa bouche. 

Au XIXe siècle, Ella Fitzgerald performait en scat, une pratique vocale issue du jazz. Vous l’aurez compris, imiter des percussions avec sa bouche est une pratique qui ne date absolument pas d’hier. 

Mais le beatbox d’aujourd’hui se différencie de ces techniques à bien des égards. Pour comprendre, montons dans notre DeLorean et retournons dans les années 70 pour parler du hip-hop du South Bronx de New York.

Le terme « beat box » a été utilisé pour la première fois dans les années 70, avec l’apparition de l’une des premières boîtes à rythme programmables, le ComputeRhythm. Ces appareils étaient de véritables joyaux pour les compositeurs de l’époque. Mais qui dit joyau dit argent, beaucoup d’argent. Or, je ne vous apprends rien en vous disant que les habitants du Bronx étaient loin d’être riches. Et c’est ainsi qu’est né le beatbox : n’ayant pas les moyens de se procurer une boîte à rythme programmable pour faire du hip-hop, les rappeurs du Bronx ont inventé le beatbox en imitant les percussions à l’aide de leur bouche. 

Mais au fil des années, le beatboxing est devenu bien plus qu’une simple parade utilisée par les rappeurs n’ayant pas les moyens de se payer une boîte à rythme. 

Évolution

Dans les années 80, de plus en plus de beatboxers se font connaître et les techniques évoluent. Doug E Fresh fait notamment partie de cette génération instigatrice. C’est en effet à Doug que l’on doit la technique appelée le « click roll », le fait d’imiter les claquettes avec sa langue. 

Biz Markie introduit quant à lui le chant :parvient à rapper, chanter, et beatboxer en même temps.

Le jazzman Bobby McFerrin s’inspire lui aussi de son insertion dans le hip-hop autant que dans le jazz et la soul pour sortir une majorité d’albums interprétés uniquement à la voix et où le human beatboxing a une place prépondérante. Qui, aujourd’hui, ne connaît pas le fameux « don’t worry, be happy » ? 

Au début des années 90, le beatboxing se développe surtout au travers des battles, dans lesquelles les beatboxers tentent de se faire connaître. De ces battles émergent deux véritables légendes : Rahzel et Kenny Muhammad. Ce dernier fait partie des précurseurs modernes ayant contribué à la révolution technique du beatbox et a exercé une influence mondiale sur le beatboxing grâce à l’invention de techniques devenues universelles (par exemple la wind technique).
En France, certains noms restent encore des figures marquantes des années 1980-1990 : nous pouvons citer FAT, Fabulous Trobadors ou encore Sheek. Dans les années 90, le Saïan Supa Crew devient la figure majeure du beatboxing français grâce à une médiatisation de large audience lors de la sortie accidentelle (oui oui) du tube « Angela », qui n’était au départ qu’un interlude d’un ancien projet. 

Et aujourd’hui ?

Ainsi, le beatbox est une discipline à part entière et ne sert plus seulement à accompagner les rappeurs.  Aujourd’hui, les battles font toujours partie intégrante de la culture beatbox et se tiennent dans d’immenses salles aux quatre coins du monde. Fun fact : le premier championnat de France de beatboxing a eu lieu en 2006 à Marseille. 

Autour de la technique évolutive du beatboxing se développe une véritable recherche musicale. Beaucoup d’artistes se servent de leur talent pour créer leur propre musique en studio à l’aide de loopstations qui permettent de superposer des sons, ou forment des groupes avec d’autres beatboxers pour explorer les possibilités infinies qu’offrent la discipline. 

Bref, le beatbox est un art, un art fédérateur. 

Parmi les meilleurs beatboxers du monde nous pouvons citer Berywam, Footbox G, Tom Thum, ou encore Kaila Mullady.

Et si l’on alliait beatbox et Petits LU ? 

C’est ce qu’a permis l’atelier « biscuit nantais, façonnons son interprétation au travers des 5 sens : l’ouïe » qui s’est tenu le jeudi 21 avril. Le but était de mettre en mélodie le biscuit nantais, artefact culinaire retenu pour l’édition 2022 de Chtiiing. Mettre en mélodie…À l’aide du beatboxing ! J’ai eu la chance de participer à cette belle aventure avec deux autres élèves de la Majeure. 

Après une dégustation à l’aveugle pour décrire les sensations ressenties en croquant dans un Petit Lu, nous avons choisi des instruments qui, selon nous, imitaient le mieux ces sensations. Une contrebasse pour le côté chaleureux, un bâton de pluie pour le côté réconfortant, un piano pour la douceur, des sons de vent, de sable et de biscuits…La rythmique et l’ambiance ont été réalisées uniquement à l’aide de notre bouche ! 

À dix, avec nos bouches, nous avons réussi à mettre en mélodie le biscuit nantais. Une très belle preuve du côté résolument fédérateur du beatboxing, non ? 

Louise Schenk

Un exercice ? 

Pour finir sur la petite histoire du beatboxing, je vous propose un exercice simple pour réussir à faire votre première rythmique ! Pour cette rythmique, nous aurons besoin de trois sons de base : le kick, le hit hat (ou le charleston) et la caisse claire. 

  1. Le kick, ou la grosse caisse : on sert nos deux lèvres, on charge l’air derrière et on le relâche de manière explosive. C’est comme si vous disiez « pomme » mais sans vraiment prononcer le mot. On l’écrira « P »
  • Le hit hat : on pose la pointe de la langue contre l’arrière des dents du haut et on prononce « T » en accentuant fortement. On l’écrira « t »
  • La caisse claire : rien de plus simple…Prononcez un K (sans le son [a]) de manière bien accentuée. On l’écrira « K »

Prêt ? Il vous suffit maintenant d’enchaîner : P t K t / P t K t et d’en faire une boucle ! Si cela vous aide, commencez par prononcer les lettres telles-quelles puis accentuez progressivement. Vous pouvez également varier la rythmique avec cet enchaînement : P t K t t t K t. 

Si mes explications incroyables ne font toujours pas tilt, voici une démonstration de notre Keumart préféré : https://www.youtube.com/watch?v=IoW-NvrVgmY

Sources

https://www.franceculture.fr/emissions/culture-musique-ete/la-voix-dans-tous-ses-etats-45-voix-et-instrument

https://www.telerama.fr/sortir/comment-la-france-est-devenue-championne-du-monde-de-beatbox,151585.php

https://fr.wikipedia.org/wiki/Beatboxing#En_France

https://docteurjazz.com/le-scat-vocal-jazz-scatting/

La journée internationale de la créativité et de l’innovation

Innovation est le grand mot du siècle. Il est répété, matraqué partout. L’innovation est celle qui nous sauvera du changement climatique, c’est aussi elle qui mettra fin à la faim dans le monde, elle paiera vos factures et vous accordera la jeunesse éternelle. Pas mal, non ? Mais le progrès, la créativité et l’innovation sont aussi les termes valises qui permettent de faire avaler à peu près n’importe quelle pilule. En effet, ils incarnent le bien et le progrès. Vous ne trouvez pas que cela finit par sonner un peu creux ? Non je rigole… Mais imaginez quand même.

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Le 21 avril, c’est la journée internationale de la Créativité et de l’Innovation

« Chaque journée internationale représente une occasion d’informer le public sur des thèmes liés à des enjeux majeurs comme les droits fondamentaux, le développement durable ou la santé. Ces journées sont aussi l’occasion pour le système des Nations Unies, les pouvoir publics et la société civile d’organiser des activités de sensibilisation et de mobiliser des ressources. »

Site des nations unies

Cette journée internationale a été créée en 2002, et a été officiellement reconnue par les Nations Unies en 2017 sous l’impulsion notamment de Marci Segal, la canadienne responsable de l’invention du mot brainstorming. 

« Observée six jours après l’anniversaire de Léonard de Vinci et un jour avant la Journée internationale de la Terre nourricière, cette journée veut encourager une réflexion pluridisciplinaire et créative afin d’atteindre un avenir durable pour tous ».

Le 21 avril, c’est donc la date choisie par les organisateurs des journées nantaises de la créativité pour lancer Chtiiing ! (avec 3 i, comme rififi) : 4 jours d’activités, de conférences (et de petits fours), ayant pour but de faire ressortir le créatif en soi.

Pour faire un court résumé de ces journées, les activités et conférences ressemblaient à des séminaires d’entreprise avec tantôt une sauce New Age, tantôt une sauce motivational speech à la TedX. 

La journée de la créativité et de l’innovation en France : 

Chaque pays des Nations Unies possède un représentant officiel pour la journée international de la créativité et de l’innovation. En France, notre représentant est une représentante : Valérie Reynaud. C’est elle qui a livré la conférence inauguratrice de Chtiiing !

Lors de la conférence, elle nous a expliqué son parcours, marqué par des années de travail en tant que graphiste aux États-Unis. Puis par altruisme et philanthropie, elle décide de se lancer dans les conférences et le coaching à vocation inspiratrice.

Entrepreneuse, elle fonde by LÀ en 2016, une agence spécialisée dans l’accompagnement de l’innovation et des transitions de l’entreprise par le design. Elle décrit son entreprise ainsi : « By LÀ est aussi une tribu internationale de consultants-formateurs convaincus que la créativité est la seule voie d’accès à un futur désirable pour tous. »

Ce qui la passionne aujourd’hui, c’est d’aider les individus à se reconnecter à leur talent créatif et activer au sein des organisations les leviers de l’intelligence coopérative. 

D’après elle, tout le monde est créatif, car chacun peut faire ressortir le créatif en lui : le défi est de changer sa perspective sur ce qu’est la créativité. Mais si tout le monde est créatif, personne ne l’est, non ?

Son discours est le suivant : en plus de concevoir un environnement propice à la créativité, il faut que chacun élimine ce qui le freine, à commencer par le sentiment d’incompétence ou de gêne qu’on ressent trop souvent, à tort, quand vient le temps de suggérer des idées inusitées ou neuves. 

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Aujourd’hui, Valérie Reynaud est surtout coach. Son style est très contemporain, celui des conférences de motivation dont on doit sortir en voulant changer le monde. 

Chtiiing! et la journée de la créativité et de l’innovation sont donc remplis de bonnes intentions, c’est à n’en pas douter. Mais finalement, ils ne font que convertir les déjà convertis à la religion de l’innovation. En dehors de cela, qu’y-a-til à part des jolis mots et du vent pour alimenter nos éoliennes ?

Cependant, on ne peut que féliciter Chtiiing pour leur initiative et leur souhaiter de pouvoir continuer leur aventure nantaise lors des prochaines années !

Samuel Fournier

Dan Perri : générique d’une vie

Star Wars, L’Exorciste, Raging Bull, Nashville, Taxi Driver : quel est le point commun entre tous ces films ? Leurs génériques signés Dan Perri, Title Designer depuis plus de 30 ans, véritable légende parmi les motions designers. Nous avons eu la chance de le rencontrer lors du festival de la créativité à Nantes où il est venu nous parler de son métier. Vous ne connaissiez peut-être pas encore son nom, mais vous êtes certainement familiers avec son travail via des films réalisés au cours des cinquante dernières années. Le travail de Dan Perri traduit sa recherche obstinée du design excellent peu importe la forme sous laquelle il se présente. Le travail de Perri commence une fois que le film est terminé et s’effectue toujours en collaboration et en parallèle du travail du compositeur.

Une éducation artistique entre la côte Ouest et la côte Est américaine

Né en 1945 à New York, Dan Perri a passé son enfance entre New York et Los Angeles, après le divorce de ses parents. Encouragé par sa mère, également artiste, il lance à 12 ans son premier business de peinture d’enseignes à Long Island. Il vend ses enseignes aux magasins locaux, bars et restaurants. Son éducation formelle dans l’art commence au lycée grâce à son professeur d’art plastique, Barbara Brooks, ancienne directrice artistique d’une agence. Elle l’a encouragé à lire des livres, des manuels de design et des publications diverses sur l’industrie de la publicité comme Graphis Publications et Communication Arts magazine

Miracle Mile 1960s Postcard
Circa early 1960’s

Perri participe à tous les concours d’affiches et d’enseignes de la ville de Los Angeles. La ville sponsorisait les concours et le gagnant voyait ses affiches collées sur les flancs des camions poubelles, sur les panneaux d’affichages dans toute la ville et tous les endroits où il était possible de les afficher. Perri a gagné tous ces concours et c’est grâce à l’un d’entre eux qu’il réussit à la fin du lycée à décrocher un stage chez Hixson & Jorgensen, une agence de publicité à Los Angeles. En parallèle de ses études, Perri lance une entreprise où il vend des pochettes de CD pour des petites maisons de disques et d’autres graphiques pour des entreprises. Il faisait la papeterie, les logos et tout le matériel graphique dont les entreprises avaient besoin, ce qui lui a permis de se constituer une petite clientèle avant sa rencontre avec Saul Bass.

Le tournant, la rencontre avec Saul Bass

Saul Bass est une célébrité dans le domaine cinématographique. Il a notamment travaillé avec de grands réalisateurs comme Alfred Hitchcock ou Martin Scorsese pour la création de générique et pour la conception d’affiches. Dan Perri était un grand admirateur de son travail depuis le lycée. Dès qu’il a su que les bureaux de Saul Bass étaient également à Los Angeles, il a décidé de provoquer sa chance pour tenter de rencontrer son idole. Il allait directement dans ses bureaux pour demander à le voir et attendait des heures sur place avec l’espoir de le croiser. À force de patience et de persévérance, Perri a réussi à rencontrer Saul qui l’a pris sous son aile en devenant son mentor. 

Perri & Smith : films à petits budgets et la débrouille

En 1969, Perri lance une entreprise avec un ami du lycée, Steve Smith. Ils travaillaient surtout avec des petits budgets, des longs métrages indépendants et la télévision. Au total, Perri a travaillé sur le design de génériques de 5 ou 6 films pendant cette période. Cependant, sans réputation ou contacts, ils se sont souvent fait arnaquer par les producteurs qui ne voulaient pas les payer ou les payaient moins. Le business finit donc par faire faillite.

Les années 70 : des documentaires et séries B aux blockbusters américains

En 1973, Dan Perri est repéré par William Friedkin pour designer les titres principaux de son film L’Exorciste. Le film est un succès mondial et marque un tournant dans la carrière de Perri. Il devient la coqueluche des grands réalisateurs, qui le veulent tous sur leurs projets. En 1975, Robert Altman commande le design du titre principal et du logo de son film Nashville. Perri produit alors une séquence inhabituelle, kitsch, inspirée des publicités télévisées à petit budget de K-Tel Records, avec une voix off forte et effrontée de Johnny Grant. 

En 1976, Perri rencontre Martin Scorsese qui lui demande de designer les titres de Taxi Driver. Pour ce générique, Perri s’est servi de scènes d’arrière-plans du film, pour capturer le monde dans lequel vivait le personnage. Après avoir travaillé sur Taxi Driver, Perri est appelé sur le tournage de Star Wars par George Lucas. Il a fallu plus de 3 mois de création avant que Perri ne trouve un générique qui convienne à George Lucas. Pour ce générique, Perri s’est inspiré d’un vieux Western, dans lequel le générique défilait sur les rails comme un train s’éloignant des spectateurs. Une fois transposé dans l’espace, le concept plu immédiatement à Lucas. 

Contrairement à certains concepteurs de titres dont le style est immédiatement reconnaissable, la véritable force de Perri est de ne pas avoir de style de conception familier, mais une véritable capacité d’adaptation. Chacune de ses conceptions s’adapte à chaque projet. La carrière de Perri se définit par sa quête du bon design. Ses dessins sont souvent devenus synonymes des films pour lesquels ils ont été créés, sans que son nom y soit associé. S’il a bien fait son travail, le spectateur ne devrait même pas savoir qui a conçu les titres avant de voir « Title Designer : Dan Perri » dans le générique de fin. 

Bonne nouvelle pour les amoureux du motion design, Perri a annoncé à la fin de la conférence de venir s’installer en France à Nantes pour la suite de sa carrière.

Aylin Gaultier

Sources:

https://www.artofthetitle.com/feature/dan-perri-a-career-retrospective/#

https://www.artofthetitle.com/designer/dan-perri/

https://en.wikipedia.org/wiki/Dan_Perri

https://www.imdb.com/name/nm0674635/bio?ref_=nm_ov_bio_sm

https://www.allocine.fr/personne/fichepersonne-49157/biographie/

Éclats de sel de Sylvie Germain : de l’art de retrouver le goût de la vie

Avez-vous déjà regardé autour de vous et ressenti qu’il vous fallait partir ? Dans son court roman Éclats de sel publié en 1996, Sylvie Germain met en scène le parcours de Ludvík M., un homme de retour dans une Prague dont il s’était exilé tant il la trouvait désenchantée et malade. Alors qu’il retourne dans la capitale Tchèque, l’étrangeté saisit son existence. Au fil de rencontres étranges, le thème mystérieux du sel fait périodiquement surface. Ludvík l’ignore encore, mais il entame un long chemin qui le mènera à retrouver le goût de la vie.

La fin d’un cycle

Après avoir quitté Prague, Ludvík est de retour. Une saveur amère teinte ses jours alors que l’homme se trouve à l’aube de la fin d’un cycle. Les spectres de deux évènements tragiques hantent sa vie. Le premier est celui de sa relation passée avec une certaine Esther, qu’il pensait à tort être son grand amour. Le deuxième est celui de la maladie qui touche Joachym Brum, son vieux maître, celui qu’il a tant admiré dans sa jeunesse et dont l’état de santé ne cesse de se dégrader.

Face au sentiment de se trouver à la fin d’une ère, à l’aube de la clôture d’un chapitre, d’une page de vie, Ludvík est désenchanté. L’auteur résume son état en ces mots : « Il n’avait plus en lui ni flamme ni élan, plus de capacité d’étonnement et de désir, rien qu’une curiosité demeurée vive, par disposition naturelle et habitude. » [1]. Ce constat d’impuissance, d’absence d’élan vital, est le cri d’alarme qui doit mettre ceux qui le ressentent en garde. En somme, c’est lorsque nous nous contentons de ne plus être que ce que nous sommes « par disposition naturelle » et par « habitude » que nous perdons l’enthousiasme de vivre.

En quête de sens dans une Prague malade, Ludvík a plus que jamais besoin de réinventer son monde. Le lecteur accompagne Ludvík dans sa recherche d’un nouveau rapport à la vie, d’une nouvelle façon d’être au monde et de percevoir le réel.  Dans la restructuration du réel, le sentiment d’absurdité n’est jamais loin et la perte de sens ne tarde pas à guetter Ludvík.  

Rencontres étranges et flirt avec l’absurde

Peut-être avez-vous déjà constaté qu’il arrive parfois que le réel perde son sens. Il suffit de répéter un mot quelques minutes pour s’en rendre compte et se retrouver face à une enveloppe sémantique superficielle et absurde. La substance du monde semble si fragile que de simples changements de vie peuvent suffire à nous faire perdre pied. Lorsque l’irréalité supplante le réel, deux possibilités s’offrent à nous : abdiquer et accepter l’absurde ou persévérer et renouveler son regard sur le monde qui nous entoure. Il est alors urgent de saisir ce vacillement existentiel pour recréer du sens et éviter de sombrer dans l’absurde.

C’est précisément ce sentiment d’irréalité qui saisit Ludvík depuis son retour à Prague. Au fil de sa progression, les rencontres étranges se multiplient. À la banque, dans les transports, au restaurant, à l’hôpital, Ludvík vit des scènes singulières. Les propos incohérents que lui tiennent parfois ses interlocuteurs et l’omniprésence de la thématique du sel teintent son existence d’un étrange sentiment d’absurde.

L’énigmatique motif du sel devient récurrent et surgit régulièrement dans la vie de Ludvík. Symbole ambivalent de pureté, de protection, mais aussi d’érosion et de corrosion, le sel est l’élément clé de ce récit. Composant invisible, c’est pourtant lui qui cristallisera le réel et révèlera tout le relief de sa saveur. C’est uniquement ce supplément d’âme, cet assaisonnement, qui permet à l’homme de trouver ou retrouver le goût de la vie.

La prose poétique comme outil pour donner du sens à un réel désenchanté

De la même manière que Ludvík tente de réinventer sa réalité en lui donnant du sens, l’auteur, Sylvie Germain, réinvente la langue avec sa prose. L’écriture poétique qui berce le roman au rythme de ses rimes crée un espace au sein duquel le lecteur prend le temps de s’immerger dans l’univers du récit.

Le poétique, c’est la distance. En rapprochant des éléments sémantiquement éloignés les uns des autres, Sylvie Germain fait surgir des images inédites tout au long de son roman. C’est par cette écriture surprenante que l’auteur émancipe à la fois son personnage Ludvík et le lecteur d’un réel insignifiant, en leur permettant de prendre du recul sur le réel, l’un à travers des scènes inédites, l’autre à travers un langage inouï.

Mais la prise de recul sur le réel, bien que pas de côté nécessaire pour redonner du sens à la vie, est également une posture risquée. L’absurdité kafkaïenne attend patiemment son entrée en scène tout au long de l’intrigue.  Malgré tout, la perte de sens se révèle nécessaire, et la réinvention de la langue apparaît comme le moyen de créer une nouvelle perception du monde pour redonner du sens à un réel désenchanté.

***

Éclats de sel est un roman fin et brillant, dont l’intrigue vous emporte dans une poétique quête de sens. C’est un de ces romans dont le ruisseau narratif est irrigué de pépites d’or. Avis aux amateurs de fulgurances, réflexions métaphysiques et traits d’esprits, vous trouverez dans ces lignes nourriture d’esprit à votre goût !


[1] Germain, S. (1996). Éclats de sel. Gallimard, p.30. 

http://farum.it/publifarumv/n/03/bricco.php

https://fr.wikipedia.org/wiki/Sylvie_Germain

https://www.librairie-gallimard.com/livre/9782070743605-eclats-de-sel-sylvie-germain/

Gladys Michel

Pourquoi y a-t-il autant de festivals en Bretagne ?

Qu’est-ce qui attire chaque année autant de festivaliers à choisir les festivals de Bretagne ? Le doux temps breton me direz-vous ? Manifestement non. Le plaisir de porter le Gwenn ha du (nom du drapeau breton) au milieu d’une foule déchaînée ? Probablement (en tout cas, on adore cette hypothèse). 

Les Vieilles Charrues à Carhaix, le Festival Interceltique de Lorient, le Art Rock à Saint-Brieuc, La route du rock au fort de Saint-Père, Les Transmusicales à Rennes, le Festival du Bout du monde en presqu’île de Crozon. Tous font partie des plus gros festivals de France et se trouvent en Bretagne. 

Le monde attire le monde ou la loi de l’attraction 

La fréquentation des festivals n’avait cessé d’augmenter jusqu’au Covid… En 2019, elle avait atteint 7 500 000 festivaliers. Douce époque des pogos transpirants. C’est 12% de la population française qui s’est trémoussée en plein air cette année-là. Une augmentation non négligeable puisque la fréquentation des 100 plus grands festivals a augmenté de 5% par rapport à 2018 et de 10% depuis 2017.

Répartition de la fréquentation des festivals en France

Il est probable que cela ne soit dû qu’à la simple loi de l’attraction : les festivals les plus importants ne cessent de grossir. Le meilleur exemple est celui du Festival Interceltique de Lorient qui accueille le plus grand nombre de festivaliers au total, soit 800 000 et 80 000 par jour. L’accueil breton étant réputé chaleureux, il n’est pas rare que de simples profanes deviennent rapidement des adeptes. Ainsi, les novices s’ajoutant aux « habitués », le festival ne cesse de prendre de l’ampleur. De plus, les têtes d’affiches profitent souvent de cet environnement de création prolifique pour se produire aussi dans les festivals environnants. Facilité logistique et public évidemment au rendez-vous. 

Un terroir musical fertile

La scène musicale bretonne est très dynamique. La région regorge de petits, voire très petits festivals locaux. Ainsi, poussés par un public engagé, les nouveaux festivals ont la possibilité d’évoluer. De cette façon, le festival itinérant Knotfest aura acceuilli plus de 37 000 festivaliers pour son unique édition à Clisson et aura ainsi réussi à trouver leur place dans ce paysage brezhoneg (breton). C’est ainsi que la Bretagne est la région où la densité de festivals est la plus forte, avec 1 pour 20 à 25 000 habitants. 

Certains festivals, comme les Transmusicales, se font ambassadeurs des artistes émergents. Une véritable valeur ajoutée dans l’expérience proposée aux festivaliers qui semble plus que jamais fonctionner. Historiquement déjà, des villes comme Rennes ont été parmi les premières à faire exister le rock hors de Paris et faire valoir des artistes comme Marquis de Sade, Ubik ou encore Étienne Daho.

La Bretagne et les festivals : une histoire de longue date … 

Historiquement de gauche, la région aura su profiter des hausses des subventions culturelles à l’arrivée de François Mitterand au pouvoir en 1981. C’est grâce à cette inflexion des politiques culturelles que de nombreux festivals bretons ont pu se structurer et se professionnaliser. Dans les années 1990-2000 de nombreux festivals historiques voient le jour. Le lien entre politique et festivals est évident pour ce qui est des Vieilles Charrues. Son cofondateur, Christian Troadec, abandonne la présidence du festival en 2001 après avoir été élu maire de Carhaix, ville qui accueille le festival. Par la suite, il devient une figure importante du mouvement des Bonnets Rouges.

En plus de l’importance numérique des festivals, il nous faut aussi parler de leur variété. Une orientation semble se dessiner d’année en année : la différentiation et la spécialisation des festivals attirent le public. Les créateurs de ces évènements l’ont bien compris. Ainsi trouve-t-on le festival Interceltique de Lorient (musique traditionnelle, folk), Le Hellfest (métal), Motocultor (métal), Le Cornouaille (musique cetlique), Les Chants de Marin, La route du Rock, Les petites folies (scène française, pop), etc. A cette spécialité musicale s’ajoute les valeurs défendues, car les publics sont aussi attachés à l’aspect collectif et engagé des festivals. En effet, en France, 46% des festivals ont soit une thématique musicale, soit une spécialité (solidaire, écologique, etc). C’est le cas du festival du cinéma du monde à Douarnenez, du festival du bout du monde à Crozon, du festival Gouel Braodel ar Brezhoneg à Langonnet, mais aussi du festival du Roi Arthur à Bréal-sous-Montfort, pour n’en citer qu’une partie.

Et une histoire qui dure

Une région engagée et fière donc. Un argument qui nous plaît bien. Depuis le XXème siècle, et plus particulièrement les années 70, le mouvement régionaliste breton a pris une grande ampleur. Musicalement, des artistes comme Dan Ar Braz ou encore Fleuves, qui mêlent musique bretonne, jazz et électro, ont modernisé la musique traditionnelle de la région. Elle devient alors plus accessible aux autres, mais surtout aux jeunes. 

Ainsi, alors que le modèle des festivals de pop se développe, la Bretagne possède déjà tout un réseau de fêtes : les fest noz. Et ceux-ci sont en train de se moderniser. En 1905, la ville de Douarnenez organise le festival des Filets Bleus, qui se poursuit encore aujourd’hui. Si on y ajoute les Interceltiques, on voit que cet aspect régional fort participe à l’attractivité et au développement des festivals locaux. Cette hypothèse permettrait dans le même temps de répondre à la question : pourquoi y a-t-il des drapeaux bretons dans tous (littéralement tous) les festivals ? Créé dans les années 1920 à partir des couleurs de Rennes, ce drapeau est par la suite devenu le symbole de la région et de son indépendance. En 1968, il devient même signe de résistance avec son installation sur le toit de la Sorbonne. 

Pour les drapeaux comme pour les festivals, il semble qu’il faille chercher dans les racines même de la région pour expliquer leur popularité. 

Mathilde Maillet

Sources:

https://www.touslesfestivals.com/actualites/le-bilan-des-festivals-de-lannee-2019-191219

https://jack.canalplus.com/articles/lire/pourquoi-la-bretagne-est-elle-une-terre-de-rock

« À la fin de l’envoi, je touche ! »

Lorsqu’Edmond Rostand entame la rédaction de Cyrano de Bergerac en 1896, la pièce a tout pour être un échec : le drame romantique est passé de mode au profit des vaudevilles (Georges Feydeau est alors au sommet de sa gloire), les alexandrins sont d’un autre âge, et plus personne ne souhaite assister à une autre interminable pièce en cinq actes. Et pourtant, dès le soir de la première représentation, le 27 décembre 1897, la pièce est un triomphe, et elle reste jusqu’à nos jours l’œuvre théâtrale la plus représentée en France.

Pourquoi donc un tel succès me demanderez-vous ?

Cyrano, un inconnu devenu célèbre

Savinien de Cyrano de Bergerac n’est à l’origine pas un personnage fictif, mais un gentilhomme et écrivain français né à Paris en 1619,  et dont l’œuvre la plus importante, Les Etats et empires de la lune et du soleil, est considérée comme l’un des premiers romans de science-fiction. Il est libertin, bretteur et vif d’esprit. Il n’en faut pas plus à Edmond Rostand qui se saisit du véritable Sir de Bergerac pour le transformer en Cyrano. S’il lui emprunte quelques caractéristiques, il étoffe son héros : celui-ci sera gascon, et fier de l’être, et non parisien, bretteur certes, mais aussi poète au grand cœur, et il a ce défaut tant haït Cyrano, qui pourtant fait de lui l’un des personnages les plus connus du théâtre français : un nez démesurément grand. 

Cyrano est sincère, bouleversant, il parle avec le cœur et n’agit que par convictions, quand bien même cela le dessert. Il se trouve laid, mais il est fier et n’hésite pas à défendre son honneur quand un importun pousse la rhétorique un peu trop loin. Il bataille et riposte à tout va, mais son âme se trouble lorsqu’il aperçoit l’aimée de son cœur. Et c’est cette dualité qui fait de Cyrano un personnage que tous au fil du temps trouvent attachant, pathétique mais sublime dans sa misère, brillant par son esprit et généreux dans ses actes. Tout est réuni pour concevoir le héros plein de superbe dont Edmond Rostand rêve tant.

Benoît-Constant Coquelin, en Cyrano de Bergerac, à la première de la pièce.
L’ILLUSTRATION, 8 janvier 1898

Amour et mise en scène

Faisons maintenant place à l’histoire. Cyrano est amoureux de sa cousine Roxane, belle et vive jeune fille, qui a également attiré l’attention de Christian, jeune noble venu à Paris pour s’engager dans l’armée. Or, contrairement à Cyrano, Christian a le visage d’un Apollon. L’esprit cependant lui fait défaut. L’affaire est conclue : Cyrano écrira des lettres à Roxane en se faisant passer pour Christian, puisqu’il a les mots et Christian la beauté. Le triangle amoureux se met en place, l’intrigue se déroule, Roxane n’est au courant de rien. Mais lorsque survient la mort de Christian lors d’une héroïque bataille, Cyrano se promet de ne rien révéler, jusqu’à briser ce sublime silence et faire ses aveux à Roxane dans le dernier acte. Aujourd’hui comme en 1897, les amours contrariées captivent le public avide de voir se dérouler sous ses yeux fascinés le drame d’une passion impossible. 

Mais Edmond Rostand ne nous laisse pas nous plonger dans le tragique, et réussit le tour de force de mêler humour et drame, rire et larmes. Il rassemble la comédie, genre alors en vogue, en introduisant des personnages facétieux, et la mâtine de tragédie (la pièce est en cinq actes et présente une unité d’action) et de drame romantique (l’amour est au centre de l’histoire). De plus, Cyrano n’est pas seul sur scène, il est entouré de ses amis : Le Bret, Ragueneau, le capitaine de son régiment, et même Christian, et tous sont entrainés dans un formidable tourbillon d’émotions et de rires, tant et si bien que la foule de spectateurs se laisse emporter, elle aussi, dans les tribulations de Cyrano et ses compagnons. Plus d’une cinquantaine de personnages se croisent sur scène. Les décors, qui varient d’un acte à l’autre, sont grandioses, et la pièce comporte même une scène de bataille. Le brassage des genres et la richesse de la mise en scène ont su séduire le public et le séduit encore de nos jours. Parmi les mises en scène remarquables, on citera notamment celles de Denis Podalydès en 2013, avec Michel Vuillermoz de la Comédie Française dans le rôle-titre, qui se démarque par une interprétation poignante alliant héroïsme et sensibilité avec brio.

Une langue flamboyante 

Un héros prodigieux, une intrigue brillante et les tourments des cœurs exposés sur scène, tout cela ne serait à vrai dire que peu de choses, sans la langue admirable dans laquelle est écrite la pièce. Edmond Rostand a fait le pari d’écrire en alexandrins, et l’on ne peut désormais que saluer ce choix audacieux. Parmi les quelques 1600 vers prononcés par Cyrano (sur les 2600 que compte la pièce), certains sont restés gravés dans les esprits et font partie désormais de la culture populaire comme du patrimoine littéraire française. La Tirade du Nez est devenue un extrait d’anthologie, avec son fameux « C’est un cap !… Que dis-je, c’est un cap ?… C’est une péninsule ! ». Le verbe est haut en couleur, les répliques oscillent entre registre familier et soutenu. Mais surtout, c’est une langue qui parle au public, qui va droit au cœur des spectateurs, sans détours, malgré les alexandrins, qui n’alourdissent pas le propos mais au contraire l’élèvent. Depuis sa création, les mots de Cyrano ont démontré leur justesse et leur intelligibilité, génération après génération.

L’héritage impérissable de Cyrano

Cyrano de Bergerac s’est établi comme chef d’œuvre du théâtre français dès sa première représentation (Edmond Rostand a reçu la Légion d’honneur quelques jours après), et continue de faire battre les cœurs en restant la pièce la plus jouée en France. La rumeur court qu’il ne se passe pas un seul soir où elle n’est pas jouée quelque part dans le monde. 

Cette pièce et son héros sont devenus, depuis l’instant où j’ai eu terminée d’en lire les derniers vers, mon œuvre favorite. Ce gentilhomme flamboyant et émouvant, qui lutte pour atteindre son impossible idéal et érige l’amour pur et la liberté en étendards, nous transmet le courage d’être nous-mêmes. J’invite chacun à se plonger dans la poésie d’Edmond Rostand et à emprunter à Cyrano un peu de son panache.

Sophie Foucault

Sources:

https://fr.wikipedia.org/wiki/Cyrano_de_Bergerac_%28Rostand%29

Sotheby’s : Près des yeux près du cœur

Après plus de deux ans de rendez-vous manqués en raison de la pandémie de covid, les étudiants de la Majeure culture d’Audencia ont enfin pu retourner en physique au Sotheby’s Institute of art.

En effet, ils étaient dix, accompagnés de la directrice de la majeure Marta Grebert, à avoir eu la chance de rejoindre le Sotheby’s Institute of Art de Londres pour un séminaire d’une semaine.

Fondée en 1969, Le Sotheby’s Institute of Art est un établissement privé qui entretient des liens étroits avec la maison de vente aux enchères Sotheby’s fondée en 1744 par Samuel Baker. Cela lui permet d’associer ses enseignements à un accès exclusif à la plus grande entreprise d’art du monde.

Qu’il s’agisse d’études sur le terrain, de visites dans les coulisses ou de cours dispensés par des experts, le Sotheby’s Institute of Art permet une étude théorique et appliquée du monde de l’art, aidant les étudiants à acquérir une compréhension approfondie de l’histoire de l’art et un sens des affaires adapté au monde de l’art d’aujourd’hui.

Arrivés le lundi 4 avril sur le parvis du 30 Bedford Square, les étudiants ont été accueillis par un pot de bienvenu ainsi qu’un mot du directeur, le Dr Jonathan Woolfson.
L’équipe organisatrice, composée de MaryKate Cleary, historienne spécialisée en restitution et rapatriement et Lewis Glynn, coordinateur de programme et spécialiste en archéologie égyptienne, a pu présenter aux étudiants l’ensemble du planning de la semaine, que voici en détails :

Lundi 4/04 

  • Cours sur les ventes aux enchères et le marché mondial de l’art par Jeffrey Boloten avec une étude de cas ciblée sur le tableau Salvator mundi vendu pour 450 millions d’euros et qui a depuis disparu.
  • Cours sur les foires d’art par Jeffrey Boloten avec la transformation digitale de ces foires pendant la pandémie et son impact prévu sur les ventes d’art on-line.
  • Visite des rues de l’est londonien, terres du street-art anglais, par le Dr David Bellingham avec notamment la visite du quartier de Bricklane dont la Française Zabou est une des artistes phares.
Entrée de Sotheby’s Institute

Mardi 5/04 

  • Cours sur l’histoire des galeries d’art : entre Londres et Paris par MaryKate Cleary avec la découverte de nombreux marchands pionniers tels que Adolphe Goupil, Paul Durand-Ruel, Georges Petit et Ambroise Vollard.
  • Cours sur le secteur des galeries d’art aujourd’hui par Dr Melanie Fasche avec une étude de cas sur les « méga-galleries » telles que Gagosian.
Cours sur les galeries d’art par le Dr Melanie Fasche
  • Visite de la maison d’enchères Sotheby’s pour un aperçu de la vente consacrée aux ‘Old Masters paintings’.
  • Cours sur les synergies entre le monde de l’art et celui du luxe par Dr Federica Carlotto avec l’analyse de différentes collaborations comme celle entre Louis Vuitton et League of Legends.

Mercredi 6/04 

  • Cours de droit de la propriété intellectuelle, droit d’auteur et droit artistique par Alice Farren-Bradley permettant de mieux appréhender les différences entre le droit anglais et le droit français.
  • Cours de droit de l’art en patrimoine culturel, recherche de provenance et restitution par MaryKate Cleary et Alice Farren-Bradley avec une étude de cas sur le rapatriement d’un tableau de Matisse dérobé durant la Seconde Guerre Mondiale par le régime nazi.
  • Visite critique du British Museum et de ses artefacts controversés car issus de pillages.
  • Visite du quartier historique de Bloomsburry présent dans de nombreux films avec Lewis Glynn.

Jeudi 7/04 

  • Cours d’analyse financière du marché de l’art par Anders Petterson, fondateur de ArtTactic, cabinet d’analyse du marché de l’art qui offre des renseignements dynamiques et sur mesure sur le marché mondial de l’art.
  • Cours sur l’art comme actif d’investissement alternatif par Anders Petterson avec des conseils précis sur comment bien évalué la valeur d’une œuvre d’art.
  • Visite des galeries d’art de Londres-Ouest : Frieze, Cork street et Superblue.
exposition autour de l’art sud-américain par Paul Hughes et Mauro Herlitzka

Vendredi 8/04 

  • Cours sur les institutions publiques et le mécénat privé dans le monde de l’art par le Dr Melanie Fasche avec l’exploration de la relation nouvelle entre l’architecture et les arts digitaux grâce à l’intelligence artificielle.
  • Cours de « décolonisation du Musée » par le Dr Leili Sreberny-Mohammadi ou comment les musées essaient d’intégrer la diversité des cultures et des peuples en lien avec leurs collections.
  • Visite du Tate Modern et estimation in situ d’œuvres de Pablo Picasso et de Lee Krasner à l’aide de la base de données ArtPrice.

Ces cours ont offert aux étudiants de la majeure une immersion complète et directe dans le milieu de l’art, leur permettant d’en comprendre les mécanismes et les difficultés. Ce séminaire a également pu leur permettre d’apprécier la vaste diversité des métiers liés au monde de l’art et de créer de nouvelles vocations notamment en rencontrant des marchands d’arts tels que Paul Hughes et Mauro Herlitzka qui s’étaient réunis à la galerie Frieze pour une exposition autour de l’art sud-américain.

Toutefois, le temps passé à Londres fût pour les étudiants plus qu’un temps passé en classe, c’était aussi l’occasion pour eux de découvrir la magie d’une ville qui ne dort pas, et la dynamique multiculturelle de Londres.

En effet, Londres constitue un carrefour mondial des arts, de la politique et de la finance, qui offre en même temps de jolis coins de verdure et d’oxygène. Avec tant de choses à offrir, les étudiants ont pu créer des souvenirs inoubliables.

Ils ont notamment pu découvrir : Savile Row et ses échoppes de tailleurs ; Picadilly Circus et ses grandes enseignes ; l’emblématique ‘Ain’t nothing but a blues’ bar dans le quartier branché de Soho ; le Victoria & Albert Museum, plus grand musée au monde d’arts appliqués et décoratifs ; le marché des antiquités de Portobello ; Brick Lane, ses friperies et ses disquaires ;  le Dominion Theater en assistant à la comédie musicale Dirty Dancing ; le Colombia flower market, reconnu comme le marché aux fleurs le mieux achalandé d’Europe et la National Gallery où ils ont pu y admirer des œuvres nationales et internationales de grande qualité.

Tous les étudiants remercient ceux sans qui ce séminaire n’aurait pu avoir lieu, et tout particulièrement MaryKate Cleary, Marta Grébert.

Gabriel Ramambason

Arrêter le temps pour contempler l’espace : à la recherche des lectures contemplatives.

Pourquoi se préoccuper aujourd’hui de notre aptitude à la contemplation ? Pourquoi faut-il la cultiver avec le même soin que nous mettrions à cultiver notre jardin ?

Sortir du flux.

La plus grave conséquence de l’ingérence des réseaux sociaux dans notre vie a été très justement pointée par Michel Houellebecq lorsqu’il a présenté son livre Anéantir à La Sorbonne. Faire partie d’un réseau social, c’est être capté, balayé par un flux. Être dans le flux, c’est selon l’auteur, ne plus être. Sur le fil d’actualité d’une page de réseau social, notre doigt « scroll », notre regard se perd dans le fouillis des informations qui éclatent toutes en même temps devant nos yeux, notre attention saute à n’en plus en finir de publication en publication. On « zone ».

Dès lors, au fur et à mesure que nous nous laissons prendre dans la furia du flux, nous nous appartenons plus nous-même. La contemplation apparait alors comme une disposition d’esprit qui peut nous sortir du flux pour reconquérir notre être. Plusieurs textes de notre littérature nous aident à le comprendre.

Se laisser émerveiller.

Une fois prise la courageuse décision de s’extirper du flux et du reflux pour se retrouver pleinement, on reconnait plusieurs vertus à la contemplation.

La contemplation apparait au premier abord comme une admiration, un temps d’arrêt pour savourer ce qu’il nous est donné de voir.

Trop vite peut-être, on associe le contemplateur à la figure du romantique. La contemplation devient alors un point de fuite, une suspension du temps, la création d’un espace mental, de projection d’images. A la nature se superpose l’état de l’âme contemplatrice. 

A ce titre, la contemplation apparait chez des auteurs comme Baudelaire et Flaubert comme une fulgurance, une transfiguration, une révélation, un éveil brutal à ce qui nous entoure. Elle nous permet de saisir l’intensité d’un moment.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

                                      Baudelaire, Les Fleurs du mal, « A une Passante »

Ce fut comme une apparition (…).


Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l’éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu’il passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda. (…) Jamais il n’avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait.

Flaubert, L’Education Sentimentale, « Ce fut une apparition »

La contemplation : prière et ardeur salvatrice.

Retenons-nous le plus longtemps possible de céder à la tentation d’associer celui qui contemple au personnage romantique. Il nous serait donné dès lors d’explorer plus attentivement ce que nous apporte la contemplation.

Car, des effets allant aux causes,
L’œil perce et franchit le miroir,
Enfant ; et contempler les choses,
C’est finir par ne plus les voir.

La matière tombe détruite
Devant l’esprit aux yeux de lynx ;
Voir, c’est rejeter ; la poursuite
De l’énigme est l’oubli du sphinx.

Il ne voit plus le ver qui rampe,
La feuille morte émue au vent,
Le pré, la source où l’oiseau trempe
Son petit pied rose en buvant ;

ll boit, hors de l’inabordable,
Du surhumain, du sidéral,
Les délices du formidable,
L’âpre ivresse de l’idéal ;

Son être, dont rien ne surnage,
S’engloutit dans le gouffre bleu ;
Il fait ce sublime naufrage ;
Et, murmurant sans cesse : — Dieu, —

De chacun d’eux s’envole un rayon fraternel,
L’un plein d’humanité, l’autre rempli de ciel ;
Dieu les prend et joint leur lumière,
Et sa main, sous qui l’âme, aigle de flamme, éclôt,
Fait du rayon d’en bas et du rayon d’en haut
Les deux ailes de la prière.

Victor Hugo, Les Contemplations, « Magnitudo Parvi »

Elle me dit, un soir, en souriant :
– Ami, pourquoi contemplez-vous sans cesse
Le jour qui fuit, ou l’ombre qui s’abaisse,
Ou l’astre d’or qui monte à l’orient ?
Que font vos yeux là-haut ? je les réclame.
Quittez le ciel; regardez dans mon âme !

Dans ce ciel vaste, ombre où vous vous plaisez,
Où vos regards démesurés vont lire,
Qu’apprendrez-vous qui vaille mon sourire ?
Qu’apprendras-tu qui vaille nos baisers ?
Oh! de mon coeur lève les chastes voiles.
Si tu savais comme il est plein d’étoiles !

Que de soleils ! vois-tu, quand nous aimons,
Tout est en nous un radieux spectacle.
Le dévouement, rayonnant sur l’obstacle,
Vaut bien Vénus qui brille sur les monts.
Le vaste azur n’est rien, je te l’atteste ;
Le ciel que j’ai dans l’âme est plus céleste !

C’est beau de voir un astre s’allumer.
Le monde est plein de merveilleuses choses.
Douce est l’aurore et douces sont les roses.
Rien n’est si doux que le charme d’aimer !
La clarté vraie et la meilleure flamme,
C’est le rayon qui va de l’âme à l’âme !

Victor Hugo, Les Contemplations, « Un soir que je regardais le ciel »

Chez Hugo, la contemplation est l’occasion d’une prière, d’une communion avec Dieu.

Dans la poésie d’Albertine Sarazin, orpheline, délinquante récidiviste et poétesse du XXème siècle, la contemplation devient source d’une ardeur salvatrice, capable de briser les barreaux d’une cellule. Décédée à l’âge de 29 ans tout en ayant passé près de 10 ans de son existence en prison, la cellule est devenue pour la poétesse le lieu privilégié pour se tenir à l’écoute du dehors.

Ce qu’il y a de décisif dans la contemplation :

La littérature nous offre une série considérable de « lectures contemplatives » qui creusent dans la linéarité de nos vies fuyantes une épaisseur vitale pour ressaisir notre être dans sa globalité. Cette épaisseur vitale nous est donnée dans la contemplation. A l’image des textes présentés plus haut, qui sait y goûter pourra s’extirper du flux, et pourra de nouveau être.

Côme Chirol

En attendant Bojangles – La tempête d’un amour maladif

Le 06 février dernier, je me suis rendue au cinéma pour aller voir le film « En attendant Bojangles » de Régis Roinsard. 

Pour poursuivre la lecture de cet article, je vous propose d’écouter en même temps cette playlist du film, elle vous plongera dans un univers aux mille sonorités, de l’orient jusqu’en Argentine : https://open.spotify.com/album/6zaUIV18Hyfm99ivyJDf3V?si=BPbR3CroSOyw0s_dLWXnMA

Ce long-métrage est tiré du livre d’Olivier Bourdeaut publié en 2016. Le récit originel avait déjà été adapté en BD ou en pièce de théâtre. C’est une grande première au cinéma et c’est Régis Roinsard qui a relevé haut la main le défi de cette réalisation. C’était un pari risqué après le succès que le livre avait lui-même connu, dès les premières semaines de sa publication. En effet, il a reçu de nombreux prix littéraires tels que le prix France Télévisions, le Grand prix RTL-Livre et le prix du roman des étudiants France Culture – Télérama. 

Le film nous plonge dans l’intimité d’un couple qui vit et évolue dans un univers à la fois bouleversant et magique. Camille, qui est atteinte de schizophrénie et de bipolarité et Georges, atteint par l’amour inconditionnel qu’il lui porte. Elle, interprétée par une Virginie Efira solaire mais tristement lunaire, lui, par un Romain Duris aussi charmant que bouleversant. Ces deux acteurs sont accompagnés par le jeune Solàn Machado-Graner, qui incarne leur fils. Ce trio parvient à trouver l’équilibre parfait pour nous livrer avec intensité cette histoire surréaliste qui prend place dans de magnifiques décors, hauts en couleurs, à l’instar de ce duo d’amoureux fous, formé par Camille et Georges. 

De la folie à la maladie 

Dès le début du film, nous comprenons que le couple n’a rien d’un couple ordinaire. Ils n’ouvrent jamais leur courrier, ils se vouvoient et sont accompagnés d’une grue demoiselle en guise d’animal de compagnie.Et pour cause, le couple évolue dans un monde imaginaire en incarnant toutes sortes de personnages fictifs, un jour couple danseurs de tango, un autre marquis et marquise, selon les désidératas de Camille. Il s’agit certes à première vue d’un jeu épuisant. Pourtant, nous comprenons rapidement que cette fantaisie est la condition même de leur bonheur, leur unique échappatoire face à l’oppressante réalité qui se cache derrière la maladie mentale de Camille. 

Au fil de ses métamorphoses, Camille nous plonge dans la dureté et la réalité de la maladie et cela atteint son paroxysme au moment où elle incarne un général de guerre. Un général en guerre contre la maladie, sa propre maladie, qui affecte de plus en plus ses proches. 

C’est d’ailleurs à travers les yeux et les larmes de son fils que nous prenons conscience des impacts d’une maladie certes connue mais encore incomprise. Du haut de ses 10 ans, son fils l’accompagne dans ses folies tant qu’elle rigole et qu’elle sourit, mais dès qu’elle est rattrapée par ses épisodes, la magie se rompt et ses larmes coulent inévitablement sur le visage de cet enfant, et du spectateur.

En effet, nous pouvons la voir alterner entre phases de bonheur intense, d’extrême tristesse ou d’extrême paranoïa. Qu’elle soit heureuse ou malheureuse, une seule chose reste stable tout au long du film, la chanson qu’elle écoute en boucle : ‘Mr Bojangles’ de Marlon Williams. Cette chanson semble la mettre en joie, l’apaiser, la détendre et lui donner envie de danser. 

 « La musique est la langue des émotions » (Kant)

La bande originale du film a été composée par Clare et Olivier Manchon, du groupe Clare and the Reasons. La musique rythme le film et donne un sens très juste aux images. Le film s’ouvre sur leur rencontre lors d’une réception autour d’un tango. Cette folle danse est d’ailleurs accompagnée par le titre Tango. Nous comprenons dès lors que cette danse est bien plus qu’une danse pour les deux amoureux, elle est ce qui les lient tout au long du film.  

Ils vont d’ailleurs reproduire cette performance lors d’une fête organisée dans leur château en Espagne, sur le titre Vamosaux sonorités espagnoles. Ainsi, dès le départ, la bande originale du film joue un rôle primordial. Au-delà des dialogues, c’est l’atmosphère sonore qui nous plonge véritablement dans la folie émotionnelle qui lie Camille et Georges. 

Un morceau en particulier constitue la colonne vertébrale du film. Le scénario avance au rythme de la célèbre chanson Mr Bojangles de Marlon Williams, reprise de la chanson originale de Jeffy Jeff Walkers chantée aussi par Nina Simone. Ce morceau est l’unique élément stable dans cet univers instable. Dans le roman comme dans le film, l’héroïne nourrit une fascination pour ce titre qui parfois apaise sa folie, ou la déclenche. 

Finalement, la bande originale de ce film traduit l’intraduisible, la frontière entre l’amour fou et la folie amoureuse. A la sortie de la séance de cinéma, la musique reste plus que les mots, en la fredonnant on se rappelle le film et on tente de mettre des mots sur les émotions que l’on a pu ressentir face à tout cet amour. 

L’amour avec un grand A

L’amour fou, l’amour irrationnel, le mal amour, l’amour tragique, l’amour passionnel sont autant de sujets évoqués dans ce film. Dès les premières scènes du film, nous assistons à un mariage peu conventionnel dans une chapelle abandonnée. Cette scène est l’occasion pour elle de lui promettre que «toutes celles qu’elle est vont l’aimer éternellement« . Lui, promet « d’aimer toutes celles qu’elle sera« .  Ces vœux prononcés dans un moment de folie sont le point de départ de cette ode à la joie. Une histoire d’amour, pleine de vie, de fêtes, d’amis et de fantaisie. 

Ce film nous montre également les concessions qui peuvent être faites dans un couple, d’autant plus lorsqu’un des deux est atteint de telles maladies mentales que sont la bipolarité et la schizophrénie. Georges est contraint de s’adapter à ses émotions. C’est une contrainte qu’il adore, face à laquelle il ne baissera jamais les bras même si cela implique de se mettre en danger. Camille ne peut vivre qu’avec la maladie, tout comme Georges ne peut vivre qu’avec elle. Leur amour vit grâce à son courage et à la confiance qu’il a en elle. 

Claire Iamarene

Sources:

https://www.vogue.fr/culture/article/en-attendant-bojangles-film-virginie-efira-romain-duris

https://www.cinezik.org/critiques/affcritique.php?titre=en-attendant-bojangles2021112415