Musique italienne : un rinascimento ?

L’Eurovision comme tremplin

Passé presque inaperçu dans l’Hexagone, le 72ème festival de Sanremo s’est conclu il y a peu sur une victoire magistrale de Mahmood et Blanco. Ce festival, sorte d’immense téléréalité musicale, diffusé sur Rai 1 (l’équivalent de France 2), avec son lot de polémiques, de dramas et de talents (tout de même), vise à désigner le représentant transalpin à l’Eurovision. Avec en moyenne 12 millions de téléspectateurs et 60% de part de marché, le festival a une nouvelle fois montré sa puissance et sa popularité.

Et le cru 2022 semble, de nouveau, annoncer du beau pour l’Italie. La chanson Brividi a, dès sa sortie, battu tous les records et même fait une entrée fracassante dans le top 50 mondial de Spotify. Le clip, sorti il y a à peine un mois, cumule déjà 41 millions de vues. Phénomène italiano-italien ? Loin de là.

L’année précédente, l’Eurovision avait déjà été remporté par le désormais célèbre groupe de rock Måneskin, et sa chanson Zitti e buoni. De même, le nom de Mahmood évoque certainement des souvenirs : représentant de l’Italie à l’Eurovision 2019 (il avait donc gagné Sanremo également), sa chanson Soldi a fait fureur à travers toute l’Europe et fait de lui l’Italien le plus écouté de toute l’histoire avec plus de 100 millions d’écoutes sur Spotify et 170 millions de vues sur Youtube.

Photo du groupe Måneskin

Si les succès de Mahmood et de Måneskin sont marquants, ils n’en demeurent pas moins les héritiers d’un mouvement remontant aux années 2010.

Le reggaeton à la sauce italienne

En 2015, sort le super-hit Roma-Bangkok de la rappeuse Baby K (singapourienne d’origine) et de la chanteuse Giusy Ferreri. Cette chanson aux airs de reggaeton profite d’une dynamique favorable liée à l’explosion de deux styles de musiques urbaines : le reggaeton, venu d’Amérique Latine et le rap. La chanson est un immense succès : diffusée sur toutes les radios d’Europe, dont NRJ – la plus importante du continent – mais aussi sur Shazam où elle est shazamée plus de 3 millions de fois (trois fois supérieur à Soldi de Mahmood en comparaison) ou encore sur YouTube où c’est la chanson italophone la plus vue avec 280 millions de vues (en France, le tube est resté 24 semaines au top 25).

Forte de ce succès, Baby K n’a cessé de renouveler la recette. Ainsi, sont sortis Voglio ballare con te en 2017 (181 millions de vues sur YouTube), Da zero a cento en 2018 (216 millions), Playa en 2020 (66 millions) et enfin, Non mi basta più avec la célébrissime Chiara Ferragni en 2021 (81 millions).

L’explosion du rap

Notre enfermement hexagonal a effacé en partie les récents succès de l’Italie. Cela peut paraître anecdotique, mais des rappeurs comme Guè Pequeno ou Sfera Ebbasta, dont les noms ne nous disent rien, sont pourtant plus écoutés que Damso ou Aya Nakamura sur Spotify. Pourquoi alors parler là aussi d’un Rinascimento ?

Le succès de Mahmood, rappeur milanais, homosexuel et d’origine égyptienne, aux antipodes de la société voulue par Matteo Salvini, est un premier exemple de ce succès international. Son titre Soldi, dont le texte profond et sérieux écrit en italien et en arabe, parle de l’absence du père et de parentalité, a pourtant touché les radios de France, de Belgique, de Russie, d’Ukraine et même jusqu’en Australie.

En Italie, le rap politique détient une place extrêmement importante. Ainsi, comment ne pas parler de Fedez, l’ennemi numéro 1 de La Lega (parti d’extrême droite italienne, dirigé par Matteo Salvini). Fedez, qui soutient de son côté le Mouvement 5 Etoiles, est une véritable star. Il totalise actuellement 900 millions de vues sur YouTube seul (1,5 milliards en ajoutant son duo avec J-Ax) avec 1 clip ayant dépassé les 200 millions de vues et 4 à plus de 100 millions dont le tube de l’été 2021, Mille. Sa popularité s’est d’autant plus accrue qu’il s’est marié avec l’influenceuse Chiara Ferragni, suivie par 27 millions de personnes sur Instagram. Les deux ont même eu droit à une série-réalité à succès sur Amazon Prime : The Ferragnez. Fedez, ultra populaire, anime par ailleurs la version italienne de l’émission Lol – Lol : chi ride è fuori (Lol : qui rit sort).

Une stratégie d’internationalisation 

Que cela soit dans le reggaeton, la pop ou le rap, les artistes italiens comptent influencer le monde de la musique. Ainsi, ils adoptent une double stratégie d’internationalisation.

Tout d’abord, nombre d’artistes profitent de la proximité culturelle et linguistique avec les autres langues latines. De cette façon, le rappeur Ghali (d’origine tunisienne), a fréquemment des passages en français, en espagnol ou en portugais dans ses chansons. De même, certains artistes font des doubles versions de leurs chansons comme le chanteur Fred de Palma, très entendu en période estivale, faisant toujours des versions en italien et en espagnol de ses chansons, notamment Una volta ancora / Se illuminaba en duo avec l’espagnole Ana Mena. De même, les chanteurs de reggae Rocco Hunt et le groupe Boomdadash connaissent beaucoup de succès en Europe et en Amérique du Sud, avec par exemple le titre A un passo dalla luna (de nouveau avec Ana Mena).

La célèbre Elettra Lamborghini (nièce du constructeur automobile, star de téléréalité en Grande-Bretagne et en Amérique Centrale, cumulant 7 millions d’abonnés sur Instagram) a par exemple débuté sa carrière avec un album entièrement en espagnol (contenant le super-hit Pem Pem).

Les artistes italiens multiplient également les featurings internationaux. Ainsi, Fred de Palma a collaboré avec la superstar brésilienne Anitta, Ghali a chanté Jennifer avec l’algérien francophone Soolking, la rappeuse Anna a travaillé avec le marseillais Jul, Baby K avec le groupe de DJ Major Lazer, le rappeur Sfera Ebbasta avec le colombien J Balvin (l’un des 10 artistes les plus écoutés sur Spotify) ou encore Elettra Lamborghini avec rappeur Pitbull.

Une nouvelle vague

Si dans les années 2000 à 2010, la musique Italienne qui s’exporte est essentiellement portée par le mouvement Eurodance, connus à travers des DJs comme Eiffel 65 (Blue (da ba dee)) ou Gigi d’Agostino et par la pop et le rock, avec Laura Pausini ou encore Zucchero, ces artistes chantaient alors dans d’autres langues que la leur, et leur nombre était limité.

Aujourd’hui, depuis le premier succès de Baby K, la musique italienne parvient à s’exporter, notamment en Méditerranée, en Europe de l’Est et en Amérique du Sud. Peut-être que la porte ouverte par ce succès, et portée par le reggae, le reggaeton et le rap peut permettre au monde de découvrir le vivier de talent de la Péninsule.

Arthur Echerbault

Sources:

https://grandimagazziniculturali.it/2018/12/musica/

https://www.lastampa.it/spettacoli/musica/2019/08/01/news/soldi-di-mahmood-supera-i-100-milioni-di-streaming-su-spotify-nessun-italiano-come-lui-1.37289197

https://www.repubblica.it/spettacoli/musica/2019/06/19/news/mahmood_maturita_fake-229156089/ Spotify top 1000 . (s.d.). Récupéré sur https://kworb.net/spotify/artists.html

Symbola, F., Madeddu, P., & FIMI. (2018). Io sono cultura 2018.

https://it.wikipedia.org/wiki/Baby_K

Les 26 œuvres restituées au Bénin, où en sommes-nous ?

En 2018, le gouvernement français annonce la restitution de 26 œuvres à la République du Bénin, en 2020 le projet de loi est adopté par l’Assemblée nationale et, enfin, le 10 novembre 2021, une foule est réunie pour assister au retour du trésor sur ses terres d’origine. Aujourd’hui, que sont devenues ces œuvres et qu’elles sont les conséquences de cette restitution sur les pratiques muséales ?

Ces prises de guerre par les troupes coloniales françaises en 1892, après les affrontements du Dahomey, sont des témoignages uniques de ce royaume ayant régné sur la partie sud de l’actuel Bénin au XVIIIème et XIXème siècles. Les 26 œuvres du trésor royal d’Abomey furent conservées au musée d’Ethnographie du Trocadéro en 1893, puis au musée de l’Homme en 1937 et étaient jusqu’alors conservées au musée du Quai Branly Jacques Chirac. Parmi ces œuvres se trouvent des statues royales anthropo-zoomorphes, des portes en bois sculptées ou encore des trônes, témoignant d’un savoir-faire et d’une culture propre à ce peuple. En effet, le développement de l’artisanat et des arts régionaux faisait partie intégrante des règnes des rois du Dahomey.

Pour la population béninoise, cette restitution est un tournant mémorable pour l’histoire du pays. « Je frissonne à l’idée d’observer de plus près ces trésors royaux, notamment les trônes de nos ancêtres. C’est inimaginable. Du haut de mes 72 ans, je peux mourir en paix, une fois que je les aurais vus » a confié Dah Adohouannon, un dignitaire et chef de collectivité à l’AFP. En effet pour ce pays d’Afrique de l’Ouest, il s’agit d’une question de dignité et de fierté nationale que de voir revenir sur le territoire ces œuvres empreintes de symbolique et de sacralité, en témoignent les centaines de Béninois et Béninoises venus accueillir le convoi.

C’est donc sous le signe de l’émotion que le président béninois Patrice Talon a déclaré que « c‘est le symbole du retour au Bénin de notre âme, de notre identité, ce retour du témoignage de ce que nous avons été, de ce que nous avons existé avant ». Les œuvres du trésor d’Abomey seront l’occasion de reconstruire la mémoire des peuples spoliés, mais aussi de stimuler l’unité nationale autour de cet héritage commun.

Pourtant, les œuvres ne sont pas encore tout à fait arrivées au bout de leur voyage. En attendant l’inauguration du nouveau musée d’Abomey prévue pour 2023, les artefacts ont été acclimatés durant deux mois, avant d’être exposés pendant trois mois dans le bâtiment présidentiel béninois puis à l’ancien fort portugais de Ouidah et à la maison du gouverneur, lieux emblématiques de l’esclavage et de la colonisation.

Par ailleurs, c’est une véritable collaboration qui s’est mise en place entre la France et le Bénin. La France a accordé un prêt de 25 millions d’euros au Bénin afin d’accompagner l’érection du nouvel établissement muséal. Deux conservateurs béninois sont aussi présents en France pour coordonner le retour des œuvres.

Cependant, cet événement questionne avant tout le fonctionnement des musées européens et de la législation en matière de restitution des biens culturels. Car si les biens patrimoniaux des Musées de France sont inaliénables et imprescriptibles, et qu’ils ne peuvent changer de propriétaire que par le recours à une loi contournant l’inaliénabilité, il semblerait que de tels processus deviennent de plus en plus courants.

Ceci part du constat, selon certaines études, que près de 90% du patrimoine culturel africain se situerait en dehors du continent. De plus, plusieurs autres pays africains ont aussi adressé des demandes de restitution à la France, dont Madagascar, le Sénégal ou encore le Mali. Ce serait ainsi au moins 90 000 objets d’art d’Afrique subsaharienne intégrés dans les collections publiques, selon le rapport de Bénédicte Savoy et Felwine Sarr sur la restitution du patrimoine culturel africain.

Pour Felwine Sarr, économiste sénégalais, ces événements marquent le début de « l’âge de l’intranquillité » pour les musées occidentaux, une intranquillité face à la multiplication des actes militants en faveur de la restitution de ce patrimoine. L’auteur déplore la rétention de ces objets dans des établissements qui se veulent universalistes et l’imperméabilité de la société civile au débat. Une plus grande diffusion de ces problématiques permettrait pourtant de stimuler la réflexion autour de ces questions d’actualité afin d’envisager une nouvelle législation plus pertinente face aux enjeux actuels.

Dans les propos recueillis par Le Monde, Felwine Sarr confie penser « qu’il est possible d’aménager le droit français tout en respectant le principe d’inaliénabilité qui protège les collections du patrimoine. »

Pour autant, la France n’est pas le seul pays européen à émettre l’éventualité de restitutions. En Allemagne, le sujet prend plus de place dans le débat public depuis quelques années et aux Pays-Bas, certains musées font le premier pas dans les démarches de restitution d’œuvres. De son côté, le Royaume-Uni et le British Museum se montrent plus réticents dans les négociations. Il est cependant intéressant de comparer ces revendications aux pratiques choisies par les musées d’art asiatiques occidentaux qui préfèrent rester propriétaires des œuvres et articuler les relations autour de systèmes de prêts et d’échanges dans lesquels les conditions d’acquisition n’entrent pas en jeu.

Il semblerait donc que le chemin à parcourir pour atteindre des relations décomplexées entre les Etats, les musées et leurs collections soit encore long. Même si la restitution des œuvres du trésor royal d’Abomey témoigne d’une volonté croissante de rétablir un passé spolié, la conception de ce mouvement par la société et par le cadre législatif de ces enjeux n’a pas suivi le rythme des revendications.

Théo Chauby

Sources :

https://information.tv5monde.com/info/quoi-ressemblent-les-26-oeuvres-du-tresor-d-abomey-restituees-au-benin-431666#:~:text=Des%20statues%20royales%2C%20des%20portes,Abomey%20de%20retour%20au%20B%C3%A9nin.

https://www.quaibranly.fr/fr/collections/vie-des-collections/actualites/restitution-de-26-oeuvres-a-la-republique-du-benin/

https://information.tv5monde.com/info/que-vont-devenir-les-26-oeuvres-d-abomey-rendues-par-la-france-au-benin-431779

https://www.francetvinfo.fr/culture/arts-expos/restitution-de-26-oeuvres-au-benin-six-choses-a-savoir-sur-la-ceremonie-au-musee-du-quai-branly_4822449.html

https://fr.euronews.com/2021/11/11/effervescence-au-benin-pour-le-retour-des-26-uvres-restituees-par-la-france

https://www.france24.com/fr/20181121-france-afrique-art-africain-rapport-restitution-oeuvres-spoliees-quai-branly-macron-musee

https://www.liberation.fr/culture/2019/07/30/gardez-les-encore-un-petit-peu-le-benin-n-est-pas-pret-a-la-restitution-des-biens-pilles-par-la-fran_1742688/

https://information.tv5monde.com/afrique/france-un-rapport-preconise-de-faciliter-la-restitution-de-milliers-d-oeuvres-d-arts

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/10/13/patrimoine-africain-les-musees-occidentaux-sont-entres-dans-l-age-de-l-intranquillite_6055885_3212.html

https://www.liberation.fr/culture/arts/restitution-doeuvres-dart-en-asie-une-strategie-a-geometrie-variable-20211112_G55UVFSNSZEDTOXDLHZ3QKXBA4/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Restitution_des_biens_culturels_du_B%C3%A9nin_par_la_France#Situation_en_2021

La Piscine de Roubaix

La Piscine de Roubaix – Musée d’art et d’industrie André Diligent

“Je n’aime pas trop les musées. Il y en a beaucoup d’admirables, il n’en est point de délicieux. Les idées de classement, de conservation et d’utilité publique qui sont justes et claires, ont peu de rapport avec les délices.”

Ainsi Paul Valéry avouait-il son problème avec les musées dans son article du 4 avril 1923 au Gaulois. Il ajoute : “Bientôt, je ne sais plus ce que je suis venu faire dans ces solitudes cirées, qui tiennent du temple et du salon, du cimetière et de l’école…” Et si elles tenaient de la piscine ? Pourquoi, plutôt que de finir “sur le mur ou dans la vitrine”, les œuvres ne se logeraient pas au pied du grand bassin et même dans les vestiaires ?

Comme une réponse un siècle plus tard à l’intellectuel malicieux qu’était Paul Valéry, le musée d’art et d’industrie André Diligent à Roubaix est inauguré en octobre 2001 dans les Anciens Bains Municipaux, qui réinvestissaient eux-même l’ancienne usine textile Hannart] : le choix d’un lieu fort de son passé de révolution industrielle marque une ambition sociale tournée vers la démocratisation culturelle. Si Monsieur Valéry lui-même avait, quelques années après cette publication, préfacé le Musée de la Littérature, c’est bien parce qu’il avait entrevu dans l’institution hautaine du musée le dialogue potentiel qu’un tel instrument pourrait instaurer s’il était mis au service de toute la société. Observons ainsi la Piscine de Roubaix, outil façonné par et pour ses publics, pour comprendre l’importance d’une muséologie délicieuse. 

La Piscine, musée d’art et d’histoire à Roubaix (Nord – France) (photo by Camster2)

Les trois vies

Il nous faut d’abord planter le décor de cette éclosion. La métropole lilloise est labellisée Ville d’Art et d’Histoire en décembre 2000 pour son passé industriel, puis nommée Capitale européenne de la culture en 2004. Le projet Lille 3000 naît de cet élan de revalorisation du patrimoine industriel comme composante légitime de la culture occidentale. Embarquée dans cette dynamique, La Piscine devient le lieu de l’action sociale par excellence : de ses racines prolétaires à sa réaffectation hygiéniste en Bains Municipaux, elle constitue aujourd’hui le cœur culturel d’une ville en marge de la ville. 

Jouer sur cette marginalité urbaine impliquait de déjouer les codes de l’esthétique muséale classique : troquer le marbre pour de la brique, garder dans son écrin le “réfectoire des nageurs” au lieu d’y installer une brasserie plus distinguée, conserver la façade tout en faisant entrer le public par le jardinet — comble de l’inélégance. Tout autant de défis que s’est lancé l’architecte Jean-Paul Philippon dans sa proposition de “Construire un musée solidaire” : valoriser les vies antérieures d’un tel site permet d’insérer le musée, édifice habituellement perçu comme le royaume d’un temps perdu, dans la vie sociale et économique de sa cité. Le secrétaire général de l’Académie d’architecture n’en était pas à son galop d’essai : il avait notamment œuvré à la transformation de la gare d’Orsay en musée. 

Le premier architecte à réinvestir les lieux, Albert Baert, avait lui aussi pour la reconversion de l’usine textile en piscine municipale pensé à un lieu de partage et de rencontres, au sein d’une ville marquée par une forte fracture sociale. Réinterprétation néo-byzantine de l’abbaye cistercienne, le plan architectural dresse le grand bain à la place de La Chapelle abbatiale; des vitraux illustrant le soleil levant et le soleil couchant illuminent le lieu . Outre le jardin claustral au centre de l’édifice, le jeu figuratif du vitrail qui laisse passer les rayons du soleil et qui représente l’astre lui-même incarne une volonté de se réapproprier les éléments naturels et universels ; face à la simplicité d’un jardin ou à des vitraux figurant le cycle solaire, un prolétaire pouvait discuter avec un patron textile du temps qui passe. 

Pour une muséologie de l’émerveillement 

Bernard Deloche définit le muséal comme ce qui a trait au rapport spécifique qu’entretient un groupe d’individus à la réalité, fondé sur deux principes : la mise en marge de cette même réalité — concrètement ce qui sacralise l’objet en une œuvre ou un artefact et qui se traduit par l’écriteau Ne pas toucher — et la présentation du sensible. Insistons sur ce dernier point, qui abolit les “solitudes cirées” de notre écrivain désabusé : selon le muséologue, c’est bien la mobilisation de tous nos sens qui prévient l’objet que nous contemplons de toute abstraction autarcique et opaque entre nous deux. Or quoi de plus stimulant pour nos perceptions que la piscine ? Le chlore, le bruissement du flot, l’écho dans les douches nous ramènent à l’enfance et à cette expérience marquante — sinon traumatisante — du premier plongeon dans le grand bain. De fait, malgré son apparente incompatibilité avec la fonction de musée, cet univers régressif par excellence est en vérité des plus propices à la contemplation des reliques de nos sociétés que nous avons choisi d’ériger en collection. Et ce paradoxe que nous ressentons, de se trouver en ce lieu nostalgique abritant des œuvres encore inconnues, peut même nous ramener à nos propres souvenirs de piscine ; où dans le fond des sacs couvaient précieusement nos premières collections à nous — de billes, de bonbons, de cailloux brillants, de cartes à jouer, de mots secrets. Par ailleurs, tout du point de vue muséographique semble pensé pour avertir nos sens que ce lieu est sûr : depuis le petit sentier à l’entrée sobre, on entre dans un hall aux tons lumineux pour parcourir des salles aux lumières chaudes, au parquet ciré de bois couleur chocolat et habillées de nombreuses assises confortables. La majesté du bassin, repéré du coin de l’œil après avoir sillonné le dédale de l’exposition temporaire, n’est pas spectaculaire : il s’en dégage un certain apaisement, comme la quiétude d’un rêve auquel on ne songeait plus. 

Le musée, dans sa fonction primordiale et pourtant toujours contournée de médium, doit se percevoir comme un lieu interstitiel qui nous déshabille de nos conventions, de nos apparats et de nos mimiques sociales pour mobiliser l’intime. Susciter cette “minute enivrante” pour Milan Kundera où “l’âme remonte à la surface du corps, pareille à l’équipage qui s’élance du ventre du navire, envahit le pont, agite les bras vers le ciel et chante”] : c’est ce chant du cœur, fugace et ineffable que doit chercher le musée. La vraie question n’a jamais été d’attirer le plus de visiteurs possible dans une même pièce avec l’hameçon du spectaculaire et de l’insolite, ce défi dans lequel excellent les expositions Blockbusters qui nous appellent tous de la même façon sans nous désigner en particulier. La démocratisation de l’art ne passe plus par l’objet inerte, offert aux yeux et aux iPhones de tous : : elle tend plutôt à recréer un univers entier, pour éveiller la sensibilité que tout sujet couve sagement sous son indifférence. Par quel bout cela prend chaque visiteur n’est pas son affaire : le musée doit seulement s’assurer de ne pas être une simple case de cochée. Au-delà de divertir, d’éblouir et de prémâcher, le musée, sobrement, émerveille. 

Le musée, instrument dont se dote la société pour se comprendre 

Concentrons-nous maintenant sur un écrin de médiation : le musée-atelier du sculpteur Henri Bouchard (1875-1960), outil pédagogique inauguré en 2018 dans la nouvelle aile de La Piscine. L’atelier originel de l’artiste se trouvait 25 rue de l’Yvette à Paris ; pourquoi la collection se retrouve-telle alors dans cette ville de Roubaix, sans aucun lien avec le sculpteur Bouchard ? C’est parce que le Musée d’art et d’industrie André Diligent est un lieu choisi par défaut : le sculpteur ayant été affilié au nazisme, le refus de la Ville de Paris d’abriter cette collection a donné suite à de nombreuses péripéties. Après la fermeture du musée Henri Bouchard dans le XVIème arrondissement, le fonds de 1 296 sculptures, dessins et travaux préparatoires a été transféré à La Piscine. Cette dernière a fait le choix de respecter la volonté de l’artiste de reconstituer son atelier à l’identique ; on assiste ainsi à la réplique d’un lieu de création artistique : cette démarche signe à nouveau l’importance de recomposer l’environnement pour convoquer tous les sens chez le visiteur. Le comble, c’est donc que cette collection n’était pas voulue ; pourtant le musée est parvenu à faire de ces œuvres signées d’un artiste ayant desservi l’Histoire avant d’avoir servi l’art une expérience sensible et collective. Ce projet du hasard prouve combien une muséologie intelligente doit se saisir des questionnements sociétaux plutôt que de les censurer. Ainsi, lorsque Bernard Deloche parle de mise en marge de la réalité, il n’invoque absolument pas un apolitisme du musée : au contraire la marginalisation d’une œuvre telle qu’il l’entend implique une distance permettant l’autocritique de la société dans sa perception du réel — même, et presque surtout, de ses perceptions les plus sombres. 

En somme, la Piscine de Roubaix a su prendre à bras le corps toutes les grandes problématiques qui taraudent aujourd’hui les institutions muséales sans qu’elles daignent les confronter : la valorisation d’un patrimoine encore aujourd’hui déprécié, l’insertion urbaine et sociale, le rapport entre les composantes esthétiques du passé et les codes contemporains, la médiation et la considération des publics, la question du politique et de la mémoire… Nombreuses sont les réponses, toujours ouvertes, que ce lieu offre à qui veut bien l’entendre. Et à la fois, la piscine de Roubaix est un lieu à voir, à sentir l’odeur du chlore, à dévorer les mythiques gaufres Meert, à se cacher entre les cabines, à explorer dans tous ses recoins, à contempler tant d’œuvres que seule leur différence réunit… À ne pas traverser, en somme ; un lieu de délices. 

Emma Chauprade

Bibliographie 

Le musée virtuel — Bernard Deloche, 2001

L’insoutenable légèreté de l’être — Milan Kundera, 1984 trad. 1989

Object as Meaning — Susan Pearce (1990) 

L’amour de l’art — Pierre Bourdieu (1960) 

La Collection Morozov : Icônes de l’Art Moderne

Cinq ans après l’exposition de la Collection Chtchoukine en 2017, la Fondation Louis Vuitton à Paris expose la Collection Morozov, nouvelle rétrospectiveconsacrée aux grands collectionneurs russes du début du 20ème siècle. L’exposition qui a déjà attiré plus d’un million de visiteurs a décidé en accord avec le Musée de l’Ermitage, le Musée des Beaux-arts Pouchkine et la Galerie Trétiakov ses partenaires russes, de prolonger l’exposition jusqu’au 3 avril prochain.

Ainsi, pour la première fois depuis sa création, au début du XXème siècle, la Collection des frères Morozov sort de Russie. L’exposition réunit plus de 200 chefs-d’œuvre d’art moderne français et russe et retrace, à travers leur collection, la vie des frères russes Mikhaïl et Ivan Morozov.

Les frères Morozov et l’art de collectionner :

A l’origine de cette collection se trouvent deux frères : Mikhaïl et Ivan Morozov. En 1770, leur arrière-grand-père nait serf mais décide de créer un atelier de rubans de soie qui rencontre rapidement un grand succès si bien qu’en 1820 il rachète sa liberté et celle de sa famille. Les Morozov deviennent progressivement une riche famille d’industriels à la tête de plusieurs usines textiles en Russie. Ivan et son frère cadet Mikhaïl reçoivent donc une éducation artistique poussée notamment par leur mère Margarita qui leur transmet son goût pour le théâtre, la littérature et surtout son amour pour la peinture.

C’est Mikhaïl qui débute la collection en rassemblant d’abord des peintures de jeunes artistes russes puis des toiles impressionnistes, des paysages et des scènes de la vie parisienne. Le jeune collectionneur achète aussi beaucoup de nus ce qui est alors très mal perçu dans la société encore très puritaine mais illustre le courage de ses choix artistiques. Des peintres comme Manet, Corot, Monet, Toulouse-Lautrec, Degas, Bonnard, Denis, Gauguin ou encore Van Gogh rejoignent ainsi la collection. En 1903 lorsqu’il décède, sa collection compte 39 œuvres françaises et 44 œuvres russes.

Son frère Ivan reprend le projet avec pour ambition de constituer une collection d’art moderne français qui décorera son hôtel particulier de Moscou. Pour cela il voyage beaucoup à Paris où il se fait conseiller et rencontre de nombreux artistes parmi lesquels Picasso dont il est le premier collectionneur russe à acheter une toile. Ivan partage notamment sa passion pour l’art avec son ami Serguei Chtouchoukine, lui aussi un grand collectionneur russe. (cf. Exposition Chtouchoukine à la Fondation Louis Vuitton https://www.lvmh.fr/actualites-documents/actualites/chtchoukine-fondation-louis-vuitton/)

En 1918, la collection des frères Morozov compte 240 œuvres d’art français et 430 œuvres russes. Mais lors de la révolution Russe, Lénine confisque et nationalise cette collection qui sera alors dispersée dans divers musées du pays et certaines toiles considérées comme « dégénérées » seront cachées en Sibérie pour échapper à leur destruction. Lors de la Guerre Froide l’actrice et collectionneuse américaine Beverly Whitney Kean réalise plusieurs voyages en Union soviétique et parvient progressivement à reconstituer cette collection.

Une ode à la couleur et au voyage

L’exposition de la Fondation Louis Vuitton reconstitue cette incroyable saga de la dynastie Morozov et l’histoire de leur collection. L’exposition débute avec une salle remplie de portraits de la famille Morozov et le récit de leur histoire ; puis le visiteur découvre et peut apprécier, pour la première fois hors de Russie, des chefs-d’œuvre de l’art français (Matisse, Bonnard, Picasso, Gauguin, Van Gogh, Degas, Monet, Renoir, Denis, Cézanne…) mais aussi de l’avant-garde russe (Chagall, Malevitch, Repine, Larionov, Serov…). 

La caractéristique principale de l’exposition serait selon moi la profusion de toiles colorées et la prédominance de sujets de paysages. La couleur est en effet au cœur de cette collection avec notamment des peintures fauves ou nabis (les mouvements postimpressionnistes axaient leurs recherches sur la couleur) ou encore des peintures peu connues de Van Gogh aux couleurs éclatantes comme Café de Nuit datant de 1888. Quant aux peintures de paysages, cette exposition fait voyager le visiteur tantôt à Tahiti avec Gauguin (Matamoe peint en 1892), tantôt au Maroc avec Matisse (Le Triptyque Marocain dont Zorah sur la terrasse peint en 1912).

Maurice Denis, Plage à Perros-Guirec, Perros-Guirec, 1909

Focus sur un chef d’œuvre de la collection

Cette magnifique exposition qui s’étend sur 4 étages et occupe 11 galeries se clôture avec une salle reconstituant le « Salon de musique » de l’hôtel particulier moscovite d’Ivan Morozov. Ce dernier est constitué d’un ensemble décoratif monumental de 7 panneaux commandés en 1907 à Maurice Denis par le collectionneur sur le thème de l’Histoire de Psyché et de 4 sculptures de Aristide Maillol. Cette reconstitution dans le bâtiment de Franck Ghery est présentée pour la première et seule fois hors du musée de l’Ermitage en Russie. La composition fait replonger le visiteur dans l’Antiquité avec son sujet tiré des Métamorphoses, mais avec le style unique et doux et la palette pastel de Maurice Denis.

            Ainsi cette exposition à la Fondation Louis Vuitton, visible encore un mois,est l’occasion pour le visiteur de découvrir et d’admirer ces « icônes de l’art moderne » : artistes russes trop peu connus en France mais surtout chefs d’œuvres de la peinture française du XXème exposés pour la première fois en France.

A l’heure où l’invasion russe en Ukraine se poursuit, l’avenir de ces œuvres pose problème et inquiète. Alors que les pays européens multiplient les sanctions contre la Russie, la question de la saisie des œuvres voire même de les gager pour soutenir l’effort humanitaire ou acheter des armes aux ukrainiens émerge. Toutefois selon l’avocat Olivier de Baecque, spécialiste en droit de l’art « l’État français ne peut placer sous séquestre ces toiles, pastels et sculptures car ils relèvent d’institutions publiques étrangères (cf. Loi du 10 août 1994) ».

Roxane Bouthéon

Sources :

  • Catalogue de l’exposition La Collection Morozov : Icônes de l’Art Moderne, Gallimard, 2021
  • Les frères Morozov par Natalia Semenova, Solin Editions, 2021
  • Site de la Fondation Louis Vuitton

Portrait d’éditrice : le 18ème anniversaire d’une victoire

Le Milord, 17 décembre 2021, avenue de France. À deux pas de la tour d’ivoire de l’édition, Héloïse d’Ormesson s’assoit sur la banquette de ce restaurant sans prétention : de son sac dépassent son « livre de secours » en cas de file d’attente impromptue, des marque-pages à l’effigie de la maison et un exemplaire de Mobylette de Frédéric Ploussard, le dernier succès des Éditions Héloïse d’Ormesson (EHO) de la rentrée. C’est sa nouvelle pépite, lauréat des prix Angoulême et Stanislas du premier roman : une première pour la maison. 

Héloïse d’Ormesson au Salon du Livre 2011 à Genève (Photograph by Rama, Wikimedia Commons, Cc-by-sa-2.0-fr)

Si elle est rodée à l’exercice du portrait, celle qui préfère être simplement appelée Héloïse en reste toujours un peu gênée. Il faut dire qu’entre la prestance de son père Jean d’Ormesson et l’aura de sa mère Françoise Béghin, héritière de l’empire du sucre Béghin-Say, Héloïse a toujours été bien entourée, trop peut-être : ses deux années de classes préparatoires pour tout bagage, elle fuit dès ses vingt ans la France pour trouver refuge au sein de la prestigieuse université de Yale, aux USA, avant de travailler comme éditrice chez Seaver Books à New-York. Pourquoi cet exil ? Peut-être pour s’éloigner du sérail germanopratin, mais surtout pour ne devoir ses réussites qu’à son mérite. Dès son retour en 1987, elle est embauchée chez Bouquins avant de partir à la direction du service de la littérature étrangère de Flammarion, auprès du monstre sacré de l’édition en France Françoise Verny :

« Cette femme est extraordinaire, dans ses qualités comme dans ses travers. Je lui dois beaucoup. Elle m’a tellement appris dans la relation qu’elle entretenait avec ses auteurs que je suis encore ses conseils aujourd’hui ». 

Ce dont Héloïse parle peu, c’est de sa vie personnelle, pourtant intimement liée à sa carrière : un jardin qu’il est difficile de maintenir secret puisque l’homme qui partage sa vie, Gilles Cohen-Solal, est celui qui l’a poussée – « si ce n’est forcée ! » – à se lancer dans l’aventure de l’édition , alors même qu’elle était à la co-direction de Denoël : « Je lui ai dit : si tu me trouves une banque et un diffuseur-distributeur, alors ok, on y va ». Et ils y sont allés. Ensemble, ils s’attachent depuis la création de la maison en 2004 à éditer une littérature centrée sur des histoires complexes « qui ne laissent pas le lecteur indifférent ». La particularité des EHO ? La grande majorité d’autrices qui composent son catalogue – fait assez rare dans l’édition pour être noté – et cet habile panaché de littérature française et étrangère qui donne du relief à sa collection. Aujourd’hui, les autrices ne signent qu’environ 35% des ouvrages publiés : échec ou victoire ? Lorsque l’on constate que jusqu’au milieu du XIXème siècle, les femmes ne représentaient que 5% des auteurs, cela donne à penser. Le chemin vers une représentation plus juste de la créativité littéraire féminine et vers la fin de l’invisibilisation des femmes dans les hautes sphères des domaines culturels est encore long, mais il progresse… même si des bastions résistent encore et toujours au progrès, comme en témoignent les 4 uniques « immortelles » qui siègent parmi leurs 36 confrères sur les sièges en velours de l’Académie Française. 

Quant à Héloïse, elle continue de publier avec passion ses autrices et ses auteurs, afin de mettre à l’honneur leur créativité. Elle s’enflamme dès qu’elle se remémore ses plus grandes fiertés, les coups de cœurs littéraires qui ont profondément façonné sa carrière. Ainsi, elle évoque avec beaucoup d’amitié Pierre Pelot, un auteur dont elle s’occupait aux éditions Denoël, qui alors même qu’elle ne s’était pas encore lancée dans l’aventure des EHO, lui témoignait toute sa confiance : « Pierre, c’est une rencontre littéraire formidable et une rencontre humaine incroyable. Il m’a dit : si tu fondes ta maison, je te donne mon prochain roman. Et il l’a fait ! ». C’est ainsi qu’il sera le premier auteur des Éditions Héloïse d’Ormesson, avec son titreMéchamment dimanche. Seulement deux ans séparent cette première publication de celle qui marqua un tournant dans l’histoire de la maison : Elle s’appelle Sarah, de Tatiana de Rosnay, qui contribue encore aujourd’hui à la notoriété de la maison avec ses 13 millions d’exemplaires vendus dans le monde entier. Traduit en 38 langues différentes, cet ouvrage témoigne non seulement du talent de son autrice, mais aussi de celui d’une éditrice qui s’affirme clairement sur la scène éditoriale française. Ce succès sera suivi entre autres de ceux de la lauréate du prix des librairies 2019 Gaëlle Nohant, de l’historien de la seconde guerre mondiale Peter Longerich ou plus récemment de la lauréate du prix des lecteurs 2017 Lorraine Fouchet. Pourtant, un vide subsiste sur l’étagère des EHO : la publication des œuvres de Jean d’Ormesson. « Il était tout à fait hors de question de publier mon père ! J’avais bien trop peur de nous fâcher. Et puis… » Et puis ils se sont lancés en 2007, quelques années après la création de la maison ; un pari gagnant qui lui laisse un soutien financier, mais surtout un souvenir ému depuis sa disparition, dix ans après. 

Cette maison d’édition, fourmillant de livres, c’est un peu de chez elle, mais au bureau. Cette année, cela fait 18 ans que les Éditions Héloïse d’Ormesson sont nées. Et 18 ans après leur création, Héloïse est toujours à la tête de sa maison, bien qu’elle se soit associée au groupe Éditis. Ce défi, elle l’a relevé et s’est imposée peu à peu comme l’une des premières femmes fondatrices et directrices d’une maison d’édition d’une telle longévité et d’une telle envergure, dans un secteur où seules 9% de femmes sont à la tête d’entreprises du monde du livre, de la presse et de l’édition*. Pourtant, ce n’est pas à cela que pense Héloïse, mais plutôt aux nombreux récits prometteurs encore inconnus à découvrir. D’ailleurs, après un coup d’œil à sa montre, elle avale d’un trait son second café avant de s’éclipser : un manuscrit l’attend…

Héloïse d’Ormesson en quelques dates:

  • 1962 : Naissance à Neuilly-sur-Seine
  • 1985-1987 : Diplômée de Yale, éditrice chez Seaver Book (États-Unis)
  • 1987-1989 : Éditrice chez Bouquins (Robert Laffont)
  • 1990-1999 : Responsable éditoriale de la littérature étrangère chez Flammarion
  • 1999-2004 : Co-directrice de Denoël
  • 2004 : Fondation des EHO
  • 2007 : Publication du best-seller Elle s’appelait Sarah
  • 2017 : Décès de Jean d’Ormesson

H. C.

Sources:

Sne.fr

https://www.europe1.fr/culture/le-monde-de-ledition-fait-sa-revolution-avec-lexplosion-des-livres-consacres-aux-femmes-4029902

https://www.livreshebdo.fr/article/une-parite-professionnelle-imparfaite-dans-le-secteur-du-livre

https://theconversation.com/litterature-francaise-pourquoi-les-autrices-sont-elles-encore-releguees-au-second-plan-129653

https://www.entreprendre.fr/maisons-d-edition-les-femmes-prennent-le-pouvoir/

Comprendre l’émergence du genre cinématographique du zombie en Corée du Sud

Alors que le genre du zombie continue de se démultiplier et de se diversifier en Occident, la Corée du sud commence à s’en saisir depuis une petite décennie pour proposer des contenus novateurs.

Le genre du film de zombies aura mis du temps à s’implanter en Asie : la Corée du Sud a récemment opéré une récupération presque stricto-sensu du zombie tel qu’il a été développé par l’Occident. Le genre était auparavant quasi-inexistant sur la péninsule et seule une petite poignée de productions sans ambitions s’y sont essayées dans les années 2000. Mais en 2016, le Dernier Train pour Busan devient un succès national et international : l’aventure commence réellement. Depuis sa sortie, le motif du mort-vivant a été réutilisé à multiples reprises. On peut citer par exemple la première série de zombies coréenne Kingdom (2019), qui insère les monstres dans un sageuk (drame historique) politique. Mais surtout le traitement du genre s’est accéléré avec le Covid, et a permis des rapprochements intéressants sur les conséquences d’un virus d’ampleur mondiale, avec notamment #Alive (2020), Happiness (2021) et All of us are dead (2022).

All of us are dead (2022)

Toute une génération de réalisateurs occidentaux s’est inspirée de George Romero, qui créa dans les années 60 le motif du zombie à l’américaine. Prenant sa suite, ils ont défini les codes du genre, continuant à l’associer à un message sociopolitique fort. Cependant, le genre tel que nous le connaissons a pris sa forme après les attentats du 11 septembre, c’est ce modèle qui inspire la Corée du Sud. Ce zombie moderne incarne les craintes liées aux dérives des recherches biotechnologiques et à la perte de notre humanité, voire la vacuité de nos existences. Il révèle une conception pessimiste de la psyché humaine, dont les tréfonds cacheraient des pulsions violentes et un instinct agressif. Cette vision inquiète de l’être humain se retrouve aujourd’hui dans les productions coréennes comme la série All of us are dead. Le lycée dans lequel débute l’action est déjà gangréné par le harcèlement et les rapports de force entre élèves, phénomènes aggravés par l’indifférence des adultes les entourant. L’apparition des morts-vivants s’inscrit alors dans la continuité de cette violence, voire, la violence systémique de la société coréenne est désignée comme l’origine indirecte du virus. En clair, le zombie est indissociable d’une analyse sociale et politique de la société dans laquelle il est inséré ; il n’est plus qu’un prétexte, à l’image de ce que fait The Walking Dead.

Les Sud-coréens sont loin d’être des débutants dans ce domaine. Leur univers cinématographique comprend depuis longtemps des œuvres profondément contestataires qui détournent un genre pour servir un propos sociopolitique. Le réalisateur Bong Joon-Ho est un maitre en la matière : Okja, par exemple, s’appuie sur le type du film d’amitié enfant-animal et sur les regards de ses deux protagonistes innocents pour montrer les travers de la société de consommation ainsi que des méthodes d’abattage.

Le traitement du zombie comme genre cinématographique n’échappe donc pas à cette règle. Les Coréens s’en servent pour raconter l’apocalypse, un contexte de basculement et d’urgence permettant de dévoiler les derniers souffles d’une société et de ses travers.

Dernier train pour Busan ne se contente ainsi pas d’être un blockbuster mais établit un commentaire fort sur la perte des valeurs fondamentales du pays. Dans ses premières apparitions, le personnage principal, Seok-woo, courtier en bourse, se présente comme l’archétype du père égoïste, esclave du capitalisme et de son travail, déconnecté des valeurs familiales. Un arc de rédemption lui est offert, avec comme vecteur principal sa fille, Soo-ahn, qui oppose à son individualisme une bonté enfantine. En outre, le film a une préquelle, Seoul Station (2016), du même réalisateur, film d’animation qui nous apprend que le « cas zéro » est un SDF et que le virus s’est d’abord propagé parmi eux. Ainsi, dans Dernier Train pour Busan, la femme venant se réfugier dans les toilettes du train et contaminant les passagers est elle-même une sans-abri. Le film est donc ancré dans une réflexion sur le problème des sans-abris, qui peut, de plus, être perçu comme un pendant au parcours de Seok-woo, qui a perdu son foyer, sa famille, et toute relation avec sa fille.

Il faut aussi comprendre que le contexte politique, social et économique de la Corée du Sud de ces dernières décennies a offert un cadre d’émergence idéal à ce genre à forte connotation politique. En effet, les inquiétudes grandissent face à l’accélération du modèle capitaliste et de l’ordre social qu’il a établi, et ce depuis l’échec de l’intervention du FMI en 1997, dont les politiques néolibérales avaient alors empiré la crise économique asiatique. Une autre caractéristique économique de la Corée du Sud réside dans la puissance financière et politique des chaebols (ces multinationales familiales détenant 60% de la richesse du pays). La collusion de ces derniers avec le gouvernement et les hauts-fonctionnaires n’est plus un secret et est au cœur de nombreux scandales de corruption politique récents : par exemple, le scandale des pots-de-vin versés par Lee Jae-yong, héritier de Samsung, à la confidente de l’ex-présidente Park Geung-Hye. Ainsi, les films de zombie comportent leur lot de riches héritiers et des politiciens corrompus qui estiment leurs vies plus importantes et vont tout faire pour être sauvés en premier. On pourrait également penser à l’influent clan aristocratique Haewon Cho de la série Kingdom, en ce qu’il détient une immense richesse et s’empare du pouvoir en se cachant derrière un semblant de roi (devenu un zombie). Cela pourrait inviter à voir la façon dont les chaebols ont réussi à faire du gouvernement coréen rien de plus qu’un zombie, « l’ombre » de ce qu’il était. Ensuite, avec les épidémies du H1N1 en 2009 et du MERS en 2015, la population a alors constaté l’incapacité du gouvernement coréen à contrôler ce type de crise. Mais aussi, la diffusion de fausses informations sur les médias par le gouvernement durant l’épidémie de MERS n’a fait qu’augmenter la méfiance envers celui-ci. Dans, Dernier train pour Busan les news annoncent que les foules de zombies ne sont que de violentes manifestations de gauchistes (de facto, en Corée, les néolibéraux appellent les gauchistes et les opposants aux capitalismes « joa-zom » (foules gauchistes zombies)).

Nous nous situons donc à l’aube de la construction du zombie à la façon coréenne, une approche qui est tout sauf anodine et s’inscrit de la lignée d’un cinéma qui se sert du fantastique et du thriller pour faire passer un message politique.

Mathilde BORTOLI

Sources :

https://www.franceinter.fr/emissions/blockbusters-le-podcast/le-genre-zombie

Kim Jaecheol (2019) Biocalyptic imaginations in Japanese and Korean films: undead nation-states in I Am a Hero and Train to Busan, Inter-Asia Cultural Studies, 20:3, 437-451, DOI: 10.1080/14649373.2019.1649015

Sung-Ae Lee (2019), The New Zombie Apocalypse and Social Crisis in South Korean Cinema, Australian and Transnational Studies Centre, Universitat de Barcelona

Pourquoi j’aime lire?

« J’aime la littérature » : c’est un constat étrange à dire à haute voix. Pourtant il est partagé par beaucoup de gens, dont moi-même je fais partie. Pourquoi diable alors, ne nous sentons-nous pas légitime de dire que l’on aime lire ? Et comment convaincre ceux qui hésitent encore à rejoindre ce club, pas aussi fermé qu’on pourrait le croire ? 

Ce constat s’est imposé clairement quand je tournais frénétiquement les pages d’un bouquin à 4 heures du matin sans pouvoir m’arrêter. J’avais plus de mal à décrocher d’un livre haletant que d’une série aux mille et un rebondissements. Il y a en effet quelque chose d’addictif dans la lecture ; le fait même de tourner les pages nous tient en haleine. Sans cet acte, l’histoire ne pourrait poursuivre son cours. En ce sens, chaque page tournée devient un saut volontaire dans l’inconnu. Combien de fois m’est-il arrivée de retourner plusieurs pages en arrière pour retarder le moment fatidique où j’aurai à découvrir la page suivante ? On ne parle pas ici, d’un ou de deux cliffhangers mais bien de 500 ou 700 ! 

Dans ma jeunesse, lire était considéré comme le hobby des loosers ou des personnes qui devaient s’améliorer en orthographe (parole d’enfant d’orthophoniste) … Je n’ai jamais vraiment compris ce sentiment. Peut-être a-t-il été créé en partie par le fait que la lecture était une activité imposée par les professeurs, créant ainsi l’amalgame dans l’esprits des élèves. Par transitivité, si lire est un devoir, et que les devoirs sont une corvée, alors fatalement la lecture devient une corvée elle-aussi. C’est cette idée, je pense, qui fait le plus de mal à la lecture : cette idée reçue que ce soit une torture dont seul un(e) sadomasochiste abouti(e) pourrait tirer du plaisir. 

Je dois l’admettre, ce n’est pas le plus sexy des mediums, et entre lire Game of Thrones et voir la série, il y en a une option plus attractive que l’autre. Mais est-ce qu’un plaisir de longue durée ardemment mérité n’est pas plus appréciable qu’une satisfaction immédiate ? Attention je ne critique pas les séries ou les films, j’en suis moi-même un grand amateur et consommateur. Il m’est d’ailleurs arrivé à maintes reprises de préférer regarder un bon film plutôt que d’ouvrir mon bouquin. Pourtant je n’ai jamais réussi à y retrouver le même degré d’émotions : car quand on ne te montre pas ce qu’il y a voir, tu peux l’imaginer de mille façons différentes pour en faire une expérience réellement intime. La lecture est aussi une expérience immersive, qui occupe totalement l’esprit ; il est impossible de lire et de dégainer son téléphone en même temps. Je sais que ça peut être considéré comme rétrograde à l’ère du multitâches mais c’est justement ce qui fait sa beauté : pouvoir entrer dans une bulle, coupé(e) du quotidien. 

La lecture peut donc être un plaisir mais si l’on veut se livrer à l’expérience faut-il se coltiner les 2 400 pages d’À la recherche du temps perdu pour autant ?  Au risque de choquer quelques âmes, je ne le pense pas. 

On entend souvent parler de classiques dans la littérature par lesquels devrait passer quiconque se prétendrait un tant soit peu littéraire. Je pense qu’il faut les démystifier un peu puisqu’ils ne me paraissent que le fruit de constructions sociales. C’est l’école et ses représentants qui en premier lieu ont mis en avant ces livres, la transmission et le temps a ensuite fait le reste et ils se sont inscrits au cœur de notre culture pour devenir des incontournables. Cette sélection première n’est alors que le fruit de coïncidences, d’effets boule de neige et de choix discutables qui ont permis à certaines œuvres plutôt que d’autres de traverser les âges. Pour autant, ces « survivants » peuvent être de qualité – et la plupart le sont d’ailleurs-, mais il en existe d’autres qui méritent d’être mis en avant sans qu’ils en aient à rougir. Si on me passe le néologisme, j’aimerais mettre fin au booky-shaming… 

La science-fiction et le fantastique sont deux genres littéraires particulièrement touchés par ce phénomène. Ils sont considérés comme populaires, pour enfants et, en tant que tels, sont mis au coin à l’école. Ainsi lorsque j’ai osé citer le roman de science-fiction La nuit des temps en khôlle de Culture Générale en classe préparatoire, mon professeur m’a dit : « Barjavel ? Mais, enfin, Antoine, c’est de la littérature collège ! ». Cet auteur pourtant reconnu pour ses analyses philosophiques sur la société n’aurait pas réussi à trouver ses lettres de noblesse aux yeux des universitaires ? Ou bien sa seule appartenance à un genre en disgrâce l’enfermerait dans une case ?

Il est pourtant intéressant de se rappeler que le tout premier prix Goncourt, a été attribué en 1903 à un roman de science-fiction, Force Ennemie de John-Antoine Nau. Pourtant le monde semble l’avoir oublié. Aujourd’hui, il n’y a que quelques noms qui ont su se faire une place dans les yeux du public : Jules Vernes, Lovecraft, Poe… Et même eux, considérés comme des classiques par les amateurs du genre, ne seraient sûrement pas considérés comme des classiques « avec un grand C », méritant d’être décortiqués et analysés. Aujourd’hui, le fantastique et la science-fiction ne se sont jamais aussi bien vendus et pourtant, ils demeurent dans l’ombre et dénigrés par un élitisme littéraire. Soyons clairs, toute œuvre de science-fiction ne doit pas être sacralisée pour son appartenance au genre, mais elle doit seulement pouvoir l’être malgré cela. Car on ne me fera pas croire que l’on ne peut analyser la satire sociale et le roman de voyage qu’avec Candide ; quiconque a lu La planète des singes de Pierre Boulle en retire au moins autant d’enseignements, si ce n’est plus. 

Tous les genres contiennent des livres ayant le potentiel de classiques, on peut donc choisir ses lectures de manière décomplexée en fonction de ses goûts. Toutefois je ne conseillerais pas des classiques pour une première tentative de lecture, car ils peuvent-être difficile d’accès. Ce serait comme se lancer dans un marathon sans avoir jamais fait de course à pied auparavant. Ce serait contre-productif puisqu’on abandonnerait au premier point de côté ! Non, il faut d’abord commencer à courir pour soi, faire ses propres expériences en douceur pour se mettre à apprécier la course en tant que telle. Ensuite lorsque l’on est plus aguerris, on peut se lancer dans de grandes courses et réussir à trouver du plaisir dans sa souffrance. En lecture c’est pareil, il faut d’abord commencer par des livres qui nous attirent vraiment (Quatre fille et un jean, Percy JacksonTwilight, j’en passe et des meilleurs…), y prendre du plaisir, avant de se tourner vers des classiques du genre !

Dans la littérature, quel que soit le livre, le principal est donc de faire ce saut de foi qui fait entamer la première page. Il ne faut pas se freiner par peur du jugement, car après tout, mieux vaut avoir un orteil dans les livres plutôt que de les utiliser comme cale de table basse… La science-fiction et le fantastique méritent eux aussi leur heure de gloire, militons donc pour la reconnaissance des maîtres du genre comme Aldous Huxley et Patrick Rothfuss. Ainsi tout le monde pourra vraiment y trouver son compte et rejoindre le club des lecteurs.

Antoine Boulanger

Les ports francs, plaques tournantes du marché de l’art

Les Ports francs ou « Freeport » sont des refuges ultra sécurisés qui abritent parmi les plus beaux trésors de l’humanité tout en assurant la richesse des collectionneurs.

Ces entrepôts utilisés à des fins de stockage temporaire de marchandises depuis des siècles sont  ainsi devenus un maillon essentiel d’un marché de l’art en pleine explosion. Cette réussite éclatante n’est toutefois pas sans soulever des interrogations sur la transparence et la légitimité de ces structures.Formidables et précieux pour certains, opaques et dangereux pour d’autres, ces lieux déchainent les passions et sont souvent au coeur des scandales financiers mondiaux.

Le « plus grand musée du monde »

À Genève, la majorité des grands chefs d’œuvres ne sont pas accrochés aux murs des musées mais rangés par milliers à l’écart du centre-ville. En effet, c’est ici, non loin du Rhône que se trouvent les bâtiments des Ports Francs et Entrepôts de Genève, formant un gigantesque labyrinthe sur plus de cent quarante mille mètres carrés.

Derrière une façade sans grande apparence se cache selon certaines estimations plus d’un million deux cent mille œuvres d’art. Elles dorment paisiblement dans ces espaces loués à l’année entre deux cents et sept cents euros le mètre carré, à en faire rougir les réserves des plus grands musées du monde. Picasso, Warhol, Soulages, aucun des grands noms de la peinture ne semble absent de ce lieu étonnant et unique jusque dans sa fiscalité : ici les marchandises transitent sans être soumises au droit de douanes dans l’attente d’une destination ultérieure.

Un système ancien

Aujourd’hui au cœur des échanges artistiques mondiaux, les ports francs ne se destinaient pourtant pas à côtoyer aquarelles, marbres et gouaches. Si le concept légal de port franc est une invention relativement récente, le principe d’une zone libre de taxes permettant de limiter les frais de douanes et de favoriser les échanges peut être retrouvé dès l’Antiquité, à l’image de l’île de Delos véritable nœud des échanges autour de la Méditerranée.

Plutôt que d’être taxées deux fois, à l’arrivée dans le port de transit et à l’arrivée dans le port de destination, les marchandises sont considérées comme hors du territoire car ne restant que pour un temps limité. Les ports francs sont présents tout autour du monde, sur tous les continents et connaissent une forte expansion, notamment en Asie.

Un modèle détourné

Le développement progressif depuis plusieurs décennies d’une considération de l’art comme simple actif financier s’est accompagné d’une augmentation exponentielle des échanges et des prix sur le marché de l’art. La valeur globale du marché de l’art ayant atteint plus de soixante-quatre milliards de dollars en 2019.

Le fonctionnement des ports francs est alors apparu comme une aubaine pour l’ensemble des professions associées. Ces espaces ultra-sécurisés, exempts de taxation ont vu leur fonction de stockage à court-terme évoluer vers une conservation dans la durée des marchandises et sont passés de simples ilos à grain à réserves artistiques mondiales.

Puisque l’intérêt réside dans la seule possession de l’œuvre, sa présence au fond d’un entrepôt pour parfois plusieurs années ne pose aucun problème à son propriétaire. Il est fréquent qu’une œuvre change de mains tout en restant au sein du port franc dans l’attente d’une prise de valeur, seul le dernier acheteur (qui sortira l’œuvre de son entrepôt) sera soumis à fiscalité.

Un véritable écosystème

Afin d’attirer et de satisfaire leurs clients, les ports francs ont développé tout un arsenal de services. Au-delà d’un nécessaire investissement dans la sécurité et dans la création de conditions optimales de stockage (température, lumière, etc…), y travaillent restaurateurs d’art, photographes, encadreurs, ateliers d’experts scientifiques afin de prendre soin et de mettre en valeur les œuvres stockées.

Certains ports francs, à l’image des Ports Francs et Entrepôts de Genève se muent en galerie d’art, showroom, salles d’enchères, musées privés. C’est tout une vie dissimulée qui grouille derrière les murs de ces chambres fortes. Experts et richissimes collectionneurs se rencontrent dans l’intimité des ports francs pour servir leurs intérêts. Une œuvre ayant besoin d’être exposée pour prendre de la valeur, l’organisation d’expositions au sein même des lieux de stockage permet de gonfler le prix de celle-ci sans la soumettre à taxation.

Une opacité problématique

Le fonctionnement même des ports francs et les zones d’ombres laissées volontairement sur leurs activités induisent un risque de malversations et d’activités criminelles. Ils sont régulièrement au cœur de scandales financiers à l’image de l’affaire opposant Yves Bouvier à l’oligarque russe Dmitri Rybolovlev au sujet de plusieurs transactions d’un montant total de deux milliards de dollars.

En fonction des ports francs, l’identité des propriétaires des œuvres n’est pas forcément nécessaire, et lorsque c’est le cas ce sont souvent des prête-noms ou des sociétés écrans qui prennent en charge les formalités administratives. Il en va de même pour les inventaires qui sont rarement exhaustifs et laissent libre cours aux fraudes et trafics en tout genre.

Ainsi, il y a quelques années, les ports francs ont été pointés du doigt par le gouvernement français comme favorisant la vente des œuvres d’art volées et pillées notamment au Moyen-Orient, facilitant par là le financement d’organisations terroristes comme l’État Islamique.

L’avenir du marché de l’art

La multiplication des scandales et des remontrances des pouvoirs publics a poussé certains ports francs à mener des réformes en interne. L’objectif est de renforcer le contrôle d’identité des utilisateurs et d’affiner le recensement des œuvres stockées au sein de leurs locaux. Ces initiatives vont dans le bon sens mais sont pour certains de simples paroles. La plupart des spécialistes regrette une insuffisance de moyens et d’ambition.

Enfin, avec la pandémie de covid-19, les ventes en ligne d’œuvres d’art et d’antiquités ont atteint le montant record de 12,4 milliards de dollars, doublant leur valeur par rapport à l’année précédente et représentent une part record de 25 % de la valeur du marché de l’art. Cette nouvelle tendance, si elle se confirme, mènera peut-être au déplacement de la spéculation vers les plateformes de vente de NFT (Non-Fongible Token) telles que ArtPrime ou OpenSea qui feraient ainsi figurent de « Ports Francs virtuels ».

Valentin Bertrand

Sources:

https://geneva-freeports.ch/service/prestations-complementaires/

https://d2u3kfwd92fzu7.cloudfront.net/The-Art-Market_2021.pdf

https://fr.wikipedia.org/wiki/Port_franc

https://www.lemonde.fr/culture/article/2013/01/29/a-singapour-et-a-geneve-le-business-des-ports-francs_1823968_3246.html

https://www.lefigaro.fr/flash-eco/2016/10/06/97002-20161006FILWWW00376-finances-du-terrorisme-la-france-cible-les-ports-francs.php

https://www.moneta.ch/oevres-d-art-en-port-franc

https://www.gazette-drouot.com/article/pourquoi-l-art-et-les-ports-francs-font-ils-bon-menage%25C2%25A0%253F/7183

https://www.swissinfo.ch/fre/culture/entrepôts-de-luxe_les-ports-francs–un-carrefour-du-marché-de-l-art/33124616

Normal People – l’histoire d’amour à (re)découvrir

Deux adolescents vivant un amour caché. Elle solitaire, lui populaire. Une histoire d’amour qui s’étale dans le temps, du lycée à la fac, avec ses hauts et ses bas, ses difficultés et ses écarts. Sur le papier, cette série n’est qu’une histoire d’amour parmi tant d’autres.
Pour autant, Normal People a quelque chose de spécial qui place la série en haut des critiques et au cœur des discussions.

Un succès unanime 

Le roman, publié en 2018 par Sally Rooney, a déjà secoué la critique et a décroché deux prix prestigieux : le Costa Book Award du meilleur roman et le British Book Award de Livre de l’année. Le Guardian lui a offert quant à lui la 25e place de son classement des meilleurs livres du XXIe siècle. À sa sortie aux États-Unis l’année suivante, il est entré à la troisième place de la liste des meilleures ventes du New York Times. D’après le Evening Standard, Normal People a été le roman le plus commandé sur Amazon par les Londoniens durant le premier confinement – autre témoin du succès de la série.

Le New York Times a en effet qualifié la série de « magnifique et mélancolique » qui « déchirera les téléspectateurs », une « histoire de passage à l’âge adulte triste, sexy, consciente des inégalités sociales et des mécaniques de pouvoir ». Le Guardian souligne le « triomphe du petit écran » qui « décrit parfaitement la beauté et la brutalité du premier amour ».  

Une histoire d’amour (pas) comme les autres

Normal People présente les amours irrégulières de Marianne et Connell, du lycée à l’université. 

Ils sont tous deux élèves dans la même classe, seul point commun qui les unit. D’un côté, Connell est le garçon populaire et sportif. De l’autre, Marianne est solitaire et fuit les autres. La mère de Connell travaille pour la famille de Marianne en tant que femme de ménage, créant ainsi le point de rencontre entre les deux adolescents. De là découle une relation amoureuse secrète, demandé par Connell par peur du regard des autres.

Ensemble, ils découvrent l’amour, la sexualité, le don de soi. Cependant, cette première page de leur histoire se termine assez vite et nous laisse une frustration et un sentiment d’amertume face au comportement de Connell. 

Leur histoire recommence à nouveau lorsque les deux étudiants se retrouvent à la fac. Les deux rôles sont maintenant inversés : Marianne est au cœur de la vie étudiante alors que Connell a le sentiment de ne pas être à sa place, tandis qu’entre eux le désir et l’attirance restent inchangés et réapparaissent aussitôt. 

On le comprend bien vite, leur histoire d’amour sera irrégulière, alternant des élans de passion et de déchirantes ruptures, des moments de complicité et de confiance avec des trahisons. Un désir d’amour apparemment simple, qui se heurte pour autant à une multitude d’obstacles bien trop habituels : le regard des autres, le regard sur soi, la difficulté de communiquer avec autrui, la pression sociale, les traumas familiaux…

Le point Pop résume parfaitement l’enjeu de cette série : « des gens normaux avec des problèmes douloureusement normaux eux aussi, mais dont l’alchimie à l’écran s’avère inoubliable. »

La place du regard et du désir

Le regard est au cœur de la réalisation de la série Normal People.
Leur histoire d’amour vit les travers du poids que sont la pression sociale et le regard des autres. Les silences laissent planer les parfaites subtilités de chaque instant et d’une vie adolescente guidée par la hiérarchie et les comportements sociaux.

Ce regard, porté par la caméra – et donc par le spectateur – mais aussi par les deux amants est la clé de voûte de leur désir brûlant et palpable. Le jeu de caméra est délicat et la série est -re-connue pour ses scènes de sexe parfaitement réalisées grâce au travail de Ita O’Brien, coordinatrice d’intimité aussi présente sur le tournage de la série Netflix Sex Education.

C’est par cette délicatesse et par cette simplicité que Normal People sort du lot et fait exception dans les histoires d’amour banales. 

Un homme sensible

Le naturel de la série s’illustre aussi par la figure masculine de la série, Connell. Un héros sensible, angoissé, passif, qui subit les contraintes de la société et la pression sociale qui en résulte. Face à celles-ci, Connell ne s’en sort pas toujours très bien ; mais il évolue tout au long de l’histoire.
Connell se définit davantage par ses émotions que par sa raison, il contrebalance ainsi la figure virile du héros amoureux.  « S’il est un héros aimable, il n’est pas le représentant d’une masculinité idéalisée : il se trompe souvent et s’excuse tout autant. » résume le magazine Causette

Un renversement de la parfaite relation d’amour ?

Normal People peut être définie par certains comme un roman ou une série de génération.

Marianne et Connell sont adolescents puis étudiants, on les suit donc à un âge charnière. Vivant leur amour caché, ils s’endorment le soir en appel Skype tous les deux et se réveillent le matin sans se lâcher. 

Pour autant, malgré ces quelques aspects technologiques, les soucis rencontrés et les conflits internes qui les déchirent s’ancrent dans une universalité bien plus grande. 

C’est par l’acceptation de ces désirs, des pressions sociales, des travers d’une relation abusive, par tous ces sujets de la vie d’adulte que Normal People aborde des sujets dans lesquels on se retrouve forcément. Cette série a à apprendre à chacun d’entre nous, que ce soit sur notre propre personne ou sur nos proches.

Ressortie le 14 février sur France TV les épisodes sont à (re) découvrir et à savourer gratuitement!

Lucie Philippe

Sources:

https://www.lepoint.fr/pop-culture/normal-people-un-direct-en-plein-coeur-15-07-2020-2384385_2920.php

https://fr.news.yahoo.com/normal-people-s%C3%A9rie-%C3%A0-laquelle-170004797.html

La bande dessinée face au phénomène du webtoon

De la contraction « web » et « cartoon », le webtoon représente une évolution majeure de la bande dessinée à l’ère du numérique. Né en Corée du Sud dans les années 2000, il s’est rapidement répandu en Asie et dans le monde occidental, remettant en question la bande dessinée traditionnelle. 

Logo du site Webtoon

La nouvelle bande dessinée numérisée

Les webtoons sont un format de bande dessinée spécialement pensé pour les smartphones. A la manière des anciens épisodiques, ils se composent de dizaines voire centaines de chapitres courts, mis en ligne sur des applications mobiles de plus en plus nombreuses. Chaque application peut rassembler plusieurs milliers de webtoons aux genres variés, allant de la romance à l’horreur, pour plaire à un large public, rendant ce nouveau style de bande dessinée numérisée plus accessible et attractif que jamais.

Les images se suivent en « scrollant » vers le bas, sous forme non pas de cases, comme pour les bandes dessinées traditionnelles, mais de bandes étroites dont les personnages, dessins et bulles de dialogue s’affranchissent librement. Ce nouveau format de lecture créé rythme et dynamisme, autant au sein d’un même chapitre, que d’un chapitre à l’autre, disponibles en un clic. Les technologies numériques de dessin proposent également un travail de qualité et une diversité de styles graphiques illimitée, équivalent aux bandes dessinées classiques. Les applications permettent même de rajouter des images animées ou des bandes-son qui s’adaptent à l’ambiance des chapitres.

Tout le monde peut participer

Si les webtoons sont plus accessibles que les bandes dessinées pour les lecteurs, ils le sont aussi pour les artistes : sans passer par le système d’édition traditionnel, ils peuvent partager leurs œuvres au grand public rapidement et en recevant la même reconnaissance. Ils ont surtout en plus la possibilité d’interagir avec les lecteurs, car les applications de webtoons fonctionnent à la manière de réseaux sociaux : pour soutenir leurs webtoons favoris, les lecteurs peuvent créer des communautés de fans directement sur l’application en likant ou en commentant les chapitres.

Du contenu quasi-gratuit

Là où le prix d’une bande dessinée papier peut rapidement monter jusqu’à 30€, la plupart des webtoons sont disponibles gratuitement. Tout dépend de l’application : sur Webtoon par exemple, première application du marché, un chapitre par semaine est mis en ligne gratuitement, mais on peut choisir de dépenser des « coins », convertis d’euros, pour obtenir immédiatement les chapitres suivants. Delitoon quant à elle, donne accès librement aux premiers chapitres, puis demande de payer pour accéder à la suite, et propose aussi des « free days », jours pendant lesquels tout est gratuit. De son côté, Verytoon a un système d’abonnements payants, au mois ou à l’année, sur l’ensemble de son contenu.

Quel avenir pour la bande dessinée classique ?

Le succès des webtoons et l’omniprésence du numérique laisseraient penser que les bandes dessinées papier et les mangas sont menacés. A titre de comparaison, le manga le mieux vendu mondialement, One Piece, comptabilise en 2021 490 millions de tirages, contre 300 millions de lecteurs pour le numéro 1 mondial des webtoons, Lore Olympus. Un résultat conséquent compte tenu de l’implantation récente du webtoon.

Les webtoons atteignent une telle notoriété qu’ils tendent à dépasser les frontières du genre et être adaptés sur d’autres supports : en séries live action comme les webtoons sud-coréens True Beauty et Sweet Home en 2020, ou Tower of Gods en série animée, également en 2020. Mais le paradoxe de l’adaptation des webtoons repose dans leur adaptation au format papier : des maisons d’édition alimentent les rayons de bandes dessinées en librairie en reprenant des webtoons à succès, comme Lore Olympus, adapté et publié par les éditions Hugo BD en janvier 2022. On assiste aussi à la création de nouvelles collections dédiées spécialement aux webtoons imprimés, de la part de maisons d’édition comme les éditions Delcourt et leur collection Kbooks.

Bande-annonce de la série tiré du webtoon True Beauty

Adapter un webtoon sur papier présente néanmoins des contraintes de taille concernant le visuel graphique. Sans remise en forme voire redessin des images, la fluidité du scrolling est brisée par le format des cases propres à la bande dessinée. De plus, la colorisation peut facilement poser problème : changer d’ambiance visuelle est très facile pour un webtoon qui ne montre qu’une image à la fois, tandis qu’une page papier doit créer une certaine harmonie.

Passer du webtoon à la bande dessinée peut donc facilement altérer la qualité de l’œuvre originale, voire la dénaturer. C’est le support qui est en jeu : une œuvre est perçue complètement différemment selon si elle est sur papier ou numérique, surtout quand elle a été pensée pour un support en particulier. Tous les avantages de l’un ne sont pas forcément compatibles avec l’autre, et vice versa, ce qui peut causer une déception des lecteurs.

On peut aussi voir dans ce retour au papier un souci de répondre à l’attachement de certaines cultures à ce format classique, notamment le public francophone fortement influencé par son voisin belge, champion de la bande dessinée. Il faudra toujours noter que, même s’il est encore tôt pour analyser les résultats du retour du webtoon à la bande dessinée, la bande dessinée, quant à elle, n’a jamais réussi à s’adapter en un format numérique viable.

Loin de menacer la bande dessinée, le webtoon est l’évolution et une révolution de celle-ci. Il créé un nouveau marché aux codes complètement différents, alternatif sans être concurrentiel : les deux proposent un contenu similaire, une histoire racontée à travers des dessins et des dialogues, mais sur des supports diamétralement opposés. Il est donc possible d’aimer chacun des deux pour des raisons différentes, sans les dévaloriser ni devoir faire de choix.

Camille Bensussan

Sources:

Bibliographie :

https://www.actuabd.com/Le-phenomene-webtoon-s-installe-en-France

https://www.manga-news.com/index.php/report/Les-webtoons-le-nouveau-phenomene-de-la-Bande-Dessinee

https://www.lunion.fr/id332786/article/2022-01-17/le-webtoon-secoue-la-bande-dessinee-en-librairie

https://www.lemonde.fr/pixels/article/2021/02/25/webtoons-le-phenomene-des-bandes-dessinees-sud-coreennes-adaptees-au-smartphone_6071227_4408996.html

https://mondedulivre.hypotheses.org/9006