Pourquoi y a-t-il autant de festivals en Bretagne ?

Qu’est-ce qui attire chaque année autant de festivaliers à choisir les festivals de Bretagne ? Le doux temps breton me direz-vous ? Manifestement non. Le plaisir de porter le Gwenn ha du (nom du drapeau breton) au milieu d’une foule déchaînée ? Probablement (en tout cas, on adore cette hypothèse). 

Les Vieilles Charrues à Carhaix, le Festival Interceltique de Lorient, le Art Rock à Saint-Brieuc, La route du rock au fort de Saint-Père, Les Transmusicales à Rennes, le Festival du Bout du monde en presqu’île de Crozon. Tous font partie des plus gros festivals de France et se trouvent en Bretagne. 

Le monde attire le monde ou la loi de l’attraction 

La fréquentation des festivals n’avait cessé d’augmenter jusqu’au Covid… En 2019, elle avait atteint 7 500 000 festivaliers. Douce époque des pogos transpirants. C’est 12% de la population française qui s’est trémoussée en plein air cette année-là. Une augmentation non négligeable puisque la fréquentation des 100 plus grands festivals a augmenté de 5% par rapport à 2018 et de 10% depuis 2017.

Répartition de la fréquentation des festivals en France

Il est probable que cela ne soit dû qu’à la simple loi de l’attraction : les festivals les plus importants ne cessent de grossir. Le meilleur exemple est celui du Festival Interceltique de Lorient qui accueille le plus grand nombre de festivaliers au total, soit 800 000 et 80 000 par jour. L’accueil breton étant réputé chaleureux, il n’est pas rare que de simples profanes deviennent rapidement des adeptes. Ainsi, les novices s’ajoutant aux « habitués », le festival ne cesse de prendre de l’ampleur. De plus, les têtes d’affiches profitent souvent de cet environnement de création prolifique pour se produire aussi dans les festivals environnants. Facilité logistique et public évidemment au rendez-vous. 

Un terroir musical fertile

La scène musicale bretonne est très dynamique. La région regorge de petits, voire très petits festivals locaux. Ainsi, poussés par un public engagé, les nouveaux festivals ont la possibilité d’évoluer. De cette façon, le festival itinérant Knotfest aura acceuilli plus de 37 000 festivaliers pour son unique édition à Clisson et aura ainsi réussi à trouver leur place dans ce paysage brezhoneg (breton). C’est ainsi que la Bretagne est la région où la densité de festivals est la plus forte, avec 1 pour 20 à 25 000 habitants. 

Certains festivals, comme les Transmusicales, se font ambassadeurs des artistes émergents. Une véritable valeur ajoutée dans l’expérience proposée aux festivaliers qui semble plus que jamais fonctionner. Historiquement déjà, des villes comme Rennes ont été parmi les premières à faire exister le rock hors de Paris et faire valoir des artistes comme Marquis de Sade, Ubik ou encore Étienne Daho.

La Bretagne et les festivals : une histoire de longue date … 

Historiquement de gauche, la région aura su profiter des hausses des subventions culturelles à l’arrivée de François Mitterand au pouvoir en 1981. C’est grâce à cette inflexion des politiques culturelles que de nombreux festivals bretons ont pu se structurer et se professionnaliser. Dans les années 1990-2000 de nombreux festivals historiques voient le jour. Le lien entre politique et festivals est évident pour ce qui est des Vieilles Charrues. Son cofondateur, Christian Troadec, abandonne la présidence du festival en 2001 après avoir été élu maire de Carhaix, ville qui accueille le festival. Par la suite, il devient une figure importante du mouvement des Bonnets Rouges.

En plus de l’importance numérique des festivals, il nous faut aussi parler de leur variété. Une orientation semble se dessiner d’année en année : la différentiation et la spécialisation des festivals attirent le public. Les créateurs de ces évènements l’ont bien compris. Ainsi trouve-t-on le festival Interceltique de Lorient (musique traditionnelle, folk), Le Hellfest (métal), Motocultor (métal), Le Cornouaille (musique cetlique), Les Chants de Marin, La route du Rock, Les petites folies (scène française, pop), etc. A cette spécialité musicale s’ajoute les valeurs défendues, car les publics sont aussi attachés à l’aspect collectif et engagé des festivals. En effet, en France, 46% des festivals ont soit une thématique musicale, soit une spécialité (solidaire, écologique, etc). C’est le cas du festival du cinéma du monde à Douarnenez, du festival du bout du monde à Crozon, du festival Gouel Braodel ar Brezhoneg à Langonnet, mais aussi du festival du Roi Arthur à Bréal-sous-Montfort, pour n’en citer qu’une partie.

Et une histoire qui dure

Une région engagée et fière donc. Un argument qui nous plaît bien. Depuis le XXème siècle, et plus particulièrement les années 70, le mouvement régionaliste breton a pris une grande ampleur. Musicalement, des artistes comme Dan Ar Braz ou encore Fleuves, qui mêlent musique bretonne, jazz et électro, ont modernisé la musique traditionnelle de la région. Elle devient alors plus accessible aux autres, mais surtout aux jeunes. 

Ainsi, alors que le modèle des festivals de pop se développe, la Bretagne possède déjà tout un réseau de fêtes : les fest noz. Et ceux-ci sont en train de se moderniser. En 1905, la ville de Douarnenez organise le festival des Filets Bleus, qui se poursuit encore aujourd’hui. Si on y ajoute les Interceltiques, on voit que cet aspect régional fort participe à l’attractivité et au développement des festivals locaux. Cette hypothèse permettrait dans le même temps de répondre à la question : pourquoi y a-t-il des drapeaux bretons dans tous (littéralement tous) les festivals ? Créé dans les années 1920 à partir des couleurs de Rennes, ce drapeau est par la suite devenu le symbole de la région et de son indépendance. En 1968, il devient même signe de résistance avec son installation sur le toit de la Sorbonne. 

Pour les drapeaux comme pour les festivals, il semble qu’il faille chercher dans les racines même de la région pour expliquer leur popularité. 

Mathilde Maillet

Sources:

https://www.touslesfestivals.com/actualites/le-bilan-des-festivals-de-lannee-2019-191219

https://jack.canalplus.com/articles/lire/pourquoi-la-bretagne-est-elle-une-terre-de-rock

« À la fin de l’envoi, je touche ! »

Lorsqu’Edmond Rostand entame la rédaction de Cyrano de Bergerac en 1896, la pièce a tout pour être un échec : le drame romantique est passé de mode au profit des vaudevilles (Georges Feydeau est alors au sommet de sa gloire), les alexandrins sont d’un autre âge, et plus personne ne souhaite assister à une autre interminable pièce en cinq actes. Et pourtant, dès le soir de la première représentation, le 27 décembre 1897, la pièce est un triomphe, et elle reste jusqu’à nos jours l’œuvre théâtrale la plus représentée en France.

Pourquoi donc un tel succès me demanderez-vous ?

Cyrano, un inconnu devenu célèbre

Savinien de Cyrano de Bergerac n’est à l’origine pas un personnage fictif, mais un gentilhomme et écrivain français né à Paris en 1619,  et dont l’œuvre la plus importante, Les Etats et empires de la lune et du soleil, est considérée comme l’un des premiers romans de science-fiction. Il est libertin, bretteur et vif d’esprit. Il n’en faut pas plus à Edmond Rostand qui se saisit du véritable Sir de Bergerac pour le transformer en Cyrano. S’il lui emprunte quelques caractéristiques, il étoffe son héros : celui-ci sera gascon, et fier de l’être, et non parisien, bretteur certes, mais aussi poète au grand cœur, et il a ce défaut tant haït Cyrano, qui pourtant fait de lui l’un des personnages les plus connus du théâtre français : un nez démesurément grand. 

Cyrano est sincère, bouleversant, il parle avec le cœur et n’agit que par convictions, quand bien même cela le dessert. Il se trouve laid, mais il est fier et n’hésite pas à défendre son honneur quand un importun pousse la rhétorique un peu trop loin. Il bataille et riposte à tout va, mais son âme se trouble lorsqu’il aperçoit l’aimée de son cœur. Et c’est cette dualité qui fait de Cyrano un personnage que tous au fil du temps trouvent attachant, pathétique mais sublime dans sa misère, brillant par son esprit et généreux dans ses actes. Tout est réuni pour concevoir le héros plein de superbe dont Edmond Rostand rêve tant.

Benoît-Constant Coquelin, en Cyrano de Bergerac, à la première de la pièce.
L’ILLUSTRATION, 8 janvier 1898

Amour et mise en scène

Faisons maintenant place à l’histoire. Cyrano est amoureux de sa cousine Roxane, belle et vive jeune fille, qui a également attiré l’attention de Christian, jeune noble venu à Paris pour s’engager dans l’armée. Or, contrairement à Cyrano, Christian a le visage d’un Apollon. L’esprit cependant lui fait défaut. L’affaire est conclue : Cyrano écrira des lettres à Roxane en se faisant passer pour Christian, puisqu’il a les mots et Christian la beauté. Le triangle amoureux se met en place, l’intrigue se déroule, Roxane n’est au courant de rien. Mais lorsque survient la mort de Christian lors d’une héroïque bataille, Cyrano se promet de ne rien révéler, jusqu’à briser ce sublime silence et faire ses aveux à Roxane dans le dernier acte. Aujourd’hui comme en 1897, les amours contrariées captivent le public avide de voir se dérouler sous ses yeux fascinés le drame d’une passion impossible. 

Mais Edmond Rostand ne nous laisse pas nous plonger dans le tragique, et réussit le tour de force de mêler humour et drame, rire et larmes. Il rassemble la comédie, genre alors en vogue, en introduisant des personnages facétieux, et la mâtine de tragédie (la pièce est en cinq actes et présente une unité d’action) et de drame romantique (l’amour est au centre de l’histoire). De plus, Cyrano n’est pas seul sur scène, il est entouré de ses amis : Le Bret, Ragueneau, le capitaine de son régiment, et même Christian, et tous sont entrainés dans un formidable tourbillon d’émotions et de rires, tant et si bien que la foule de spectateurs se laisse emporter, elle aussi, dans les tribulations de Cyrano et ses compagnons. Plus d’une cinquantaine de personnages se croisent sur scène. Les décors, qui varient d’un acte à l’autre, sont grandioses, et la pièce comporte même une scène de bataille. Le brassage des genres et la richesse de la mise en scène ont su séduire le public et le séduit encore de nos jours. Parmi les mises en scène remarquables, on citera notamment celles de Denis Podalydès en 2013, avec Michel Vuillermoz de la Comédie Française dans le rôle-titre, qui se démarque par une interprétation poignante alliant héroïsme et sensibilité avec brio.

Une langue flamboyante 

Un héros prodigieux, une intrigue brillante et les tourments des cœurs exposés sur scène, tout cela ne serait à vrai dire que peu de choses, sans la langue admirable dans laquelle est écrite la pièce. Edmond Rostand a fait le pari d’écrire en alexandrins, et l’on ne peut désormais que saluer ce choix audacieux. Parmi les quelques 1600 vers prononcés par Cyrano (sur les 2600 que compte la pièce), certains sont restés gravés dans les esprits et font partie désormais de la culture populaire comme du patrimoine littéraire française. La Tirade du Nez est devenue un extrait d’anthologie, avec son fameux « C’est un cap !… Que dis-je, c’est un cap ?… C’est une péninsule ! ». Le verbe est haut en couleur, les répliques oscillent entre registre familier et soutenu. Mais surtout, c’est une langue qui parle au public, qui va droit au cœur des spectateurs, sans détours, malgré les alexandrins, qui n’alourdissent pas le propos mais au contraire l’élèvent. Depuis sa création, les mots de Cyrano ont démontré leur justesse et leur intelligibilité, génération après génération.

L’héritage impérissable de Cyrano

Cyrano de Bergerac s’est établi comme chef d’œuvre du théâtre français dès sa première représentation (Edmond Rostand a reçu la Légion d’honneur quelques jours après), et continue de faire battre les cœurs en restant la pièce la plus jouée en France. La rumeur court qu’il ne se passe pas un seul soir où elle n’est pas jouée quelque part dans le monde. 

Cette pièce et son héros sont devenus, depuis l’instant où j’ai eu terminée d’en lire les derniers vers, mon œuvre favorite. Ce gentilhomme flamboyant et émouvant, qui lutte pour atteindre son impossible idéal et érige l’amour pur et la liberté en étendards, nous transmet le courage d’être nous-mêmes. J’invite chacun à se plonger dans la poésie d’Edmond Rostand et à emprunter à Cyrano un peu de son panache.

Sophie Foucault

Sources:

https://fr.wikipedia.org/wiki/Cyrano_de_Bergerac_%28Rostand%29

Sotheby’s : Près des yeux près du cœur

Après plus de deux ans de rendez-vous manqués en raison de la pandémie de covid, les étudiants de la Majeure culture d’Audencia ont enfin pu retourner en physique au Sotheby’s Institute of art.

En effet, ils étaient dix, accompagnés de la directrice de la majeure Marta Grebert, à avoir eu la chance de rejoindre le Sotheby’s Institute of Art de Londres pour un séminaire d’une semaine.

Fondée en 1969, Le Sotheby’s Institute of Art est un établissement privé qui entretient des liens étroits avec la maison de vente aux enchères Sotheby’s fondée en 1744 par Samuel Baker. Cela lui permet d’associer ses enseignements à un accès exclusif à la plus grande entreprise d’art du monde.

Qu’il s’agisse d’études sur le terrain, de visites dans les coulisses ou de cours dispensés par des experts, le Sotheby’s Institute of Art permet une étude théorique et appliquée du monde de l’art, aidant les étudiants à acquérir une compréhension approfondie de l’histoire de l’art et un sens des affaires adapté au monde de l’art d’aujourd’hui.

Arrivés le lundi 4 avril sur le parvis du 30 Bedford Square, les étudiants ont été accueillis par un pot de bienvenu ainsi qu’un mot du directeur, le Dr Jonathan Woolfson.
L’équipe organisatrice, composée de MaryKate Cleary, historienne spécialisée en restitution et rapatriement et Lewis Glynn, coordinateur de programme et spécialiste en archéologie égyptienne, a pu présenter aux étudiants l’ensemble du planning de la semaine, que voici en détails :

Lundi 4/04 

  • Cours sur les ventes aux enchères et le marché mondial de l’art par Jeffrey Boloten avec une étude de cas ciblée sur le tableau Salvator mundi vendu pour 450 millions d’euros et qui a depuis disparu.
  • Cours sur les foires d’art par Jeffrey Boloten avec la transformation digitale de ces foires pendant la pandémie et son impact prévu sur les ventes d’art on-line.
  • Visite des rues de l’est londonien, terres du street-art anglais, par le Dr David Bellingham avec notamment la visite du quartier de Bricklane dont la Française Zabou est une des artistes phares.
Entrée de Sotheby’s Institute

Mardi 5/04 

  • Cours sur l’histoire des galeries d’art : entre Londres et Paris par MaryKate Cleary avec la découverte de nombreux marchands pionniers tels que Adolphe Goupil, Paul Durand-Ruel, Georges Petit et Ambroise Vollard.
  • Cours sur le secteur des galeries d’art aujourd’hui par Dr Melanie Fasche avec une étude de cas sur les « méga-galleries » telles que Gagosian.
Cours sur les galeries d’art par le Dr Melanie Fasche
  • Visite de la maison d’enchères Sotheby’s pour un aperçu de la vente consacrée aux ‘Old Masters paintings’.
  • Cours sur les synergies entre le monde de l’art et celui du luxe par Dr Federica Carlotto avec l’analyse de différentes collaborations comme celle entre Louis Vuitton et League of Legends.

Mercredi 6/04 

  • Cours de droit de la propriété intellectuelle, droit d’auteur et droit artistique par Alice Farren-Bradley permettant de mieux appréhender les différences entre le droit anglais et le droit français.
  • Cours de droit de l’art en patrimoine culturel, recherche de provenance et restitution par MaryKate Cleary et Alice Farren-Bradley avec une étude de cas sur le rapatriement d’un tableau de Matisse dérobé durant la Seconde Guerre Mondiale par le régime nazi.
  • Visite critique du British Museum et de ses artefacts controversés car issus de pillages.
  • Visite du quartier historique de Bloomsburry présent dans de nombreux films avec Lewis Glynn.

Jeudi 7/04 

  • Cours d’analyse financière du marché de l’art par Anders Petterson, fondateur de ArtTactic, cabinet d’analyse du marché de l’art qui offre des renseignements dynamiques et sur mesure sur le marché mondial de l’art.
  • Cours sur l’art comme actif d’investissement alternatif par Anders Petterson avec des conseils précis sur comment bien évalué la valeur d’une œuvre d’art.
  • Visite des galeries d’art de Londres-Ouest : Frieze, Cork street et Superblue.
exposition autour de l’art sud-américain par Paul Hughes et Mauro Herlitzka

Vendredi 8/04 

  • Cours sur les institutions publiques et le mécénat privé dans le monde de l’art par le Dr Melanie Fasche avec l’exploration de la relation nouvelle entre l’architecture et les arts digitaux grâce à l’intelligence artificielle.
  • Cours de « décolonisation du Musée » par le Dr Leili Sreberny-Mohammadi ou comment les musées essaient d’intégrer la diversité des cultures et des peuples en lien avec leurs collections.
  • Visite du Tate Modern et estimation in situ d’œuvres de Pablo Picasso et de Lee Krasner à l’aide de la base de données ArtPrice.

Ces cours ont offert aux étudiants de la majeure une immersion complète et directe dans le milieu de l’art, leur permettant d’en comprendre les mécanismes et les difficultés. Ce séminaire a également pu leur permettre d’apprécier la vaste diversité des métiers liés au monde de l’art et de créer de nouvelles vocations notamment en rencontrant des marchands d’arts tels que Paul Hughes et Mauro Herlitzka qui s’étaient réunis à la galerie Frieze pour une exposition autour de l’art sud-américain.

Toutefois, le temps passé à Londres fût pour les étudiants plus qu’un temps passé en classe, c’était aussi l’occasion pour eux de découvrir la magie d’une ville qui ne dort pas, et la dynamique multiculturelle de Londres.

En effet, Londres constitue un carrefour mondial des arts, de la politique et de la finance, qui offre en même temps de jolis coins de verdure et d’oxygène. Avec tant de choses à offrir, les étudiants ont pu créer des souvenirs inoubliables.

Ils ont notamment pu découvrir : Savile Row et ses échoppes de tailleurs ; Picadilly Circus et ses grandes enseignes ; l’emblématique ‘Ain’t nothing but a blues’ bar dans le quartier branché de Soho ; le Victoria & Albert Museum, plus grand musée au monde d’arts appliqués et décoratifs ; le marché des antiquités de Portobello ; Brick Lane, ses friperies et ses disquaires ;  le Dominion Theater en assistant à la comédie musicale Dirty Dancing ; le Colombia flower market, reconnu comme le marché aux fleurs le mieux achalandé d’Europe et la National Gallery où ils ont pu y admirer des œuvres nationales et internationales de grande qualité.

Tous les étudiants remercient ceux sans qui ce séminaire n’aurait pu avoir lieu, et tout particulièrement MaryKate Cleary, Marta Grébert.

Gabriel Ramambason

Arrêter le temps pour contempler l’espace : à la recherche des lectures contemplatives.

Pourquoi se préoccuper aujourd’hui de notre aptitude à la contemplation ? Pourquoi faut-il la cultiver avec le même soin que nous mettrions à cultiver notre jardin ?

Sortir du flux.

La plus grave conséquence de l’ingérence des réseaux sociaux dans notre vie a été très justement pointée par Michel Houellebecq lorsqu’il a présenté son livre Anéantir à La Sorbonne. Faire partie d’un réseau social, c’est être capté, balayé par un flux. Être dans le flux, c’est selon l’auteur, ne plus être. Sur le fil d’actualité d’une page de réseau social, notre doigt « scroll », notre regard se perd dans le fouillis des informations qui éclatent toutes en même temps devant nos yeux, notre attention saute à n’en plus en finir de publication en publication. On « zone ».

Dès lors, au fur et à mesure que nous nous laissons prendre dans la furia du flux, nous nous appartenons plus nous-même. La contemplation apparait alors comme une disposition d’esprit qui peut nous sortir du flux pour reconquérir notre être. Plusieurs textes de notre littérature nous aident à le comprendre.

Se laisser émerveiller.

Une fois prise la courageuse décision de s’extirper du flux et du reflux pour se retrouver pleinement, on reconnait plusieurs vertus à la contemplation.

La contemplation apparait au premier abord comme une admiration, un temps d’arrêt pour savourer ce qu’il nous est donné de voir.

Trop vite peut-être, on associe le contemplateur à la figure du romantique. La contemplation devient alors un point de fuite, une suspension du temps, la création d’un espace mental, de projection d’images. A la nature se superpose l’état de l’âme contemplatrice. 

A ce titre, la contemplation apparait chez des auteurs comme Baudelaire et Flaubert comme une fulgurance, une transfiguration, une révélation, un éveil brutal à ce qui nous entoure. Elle nous permet de saisir l’intensité d’un moment.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

                                      Baudelaire, Les Fleurs du mal, « A une Passante »

Ce fut comme une apparition (…).


Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l’éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu’il passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda. (…) Jamais il n’avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait.

Flaubert, L’Education Sentimentale, « Ce fut une apparition »

La contemplation : prière et ardeur salvatrice.

Retenons-nous le plus longtemps possible de céder à la tentation d’associer celui qui contemple au personnage romantique. Il nous serait donné dès lors d’explorer plus attentivement ce que nous apporte la contemplation.

Car, des effets allant aux causes,
L’œil perce et franchit le miroir,
Enfant ; et contempler les choses,
C’est finir par ne plus les voir.

La matière tombe détruite
Devant l’esprit aux yeux de lynx ;
Voir, c’est rejeter ; la poursuite
De l’énigme est l’oubli du sphinx.

Il ne voit plus le ver qui rampe,
La feuille morte émue au vent,
Le pré, la source où l’oiseau trempe
Son petit pied rose en buvant ;

ll boit, hors de l’inabordable,
Du surhumain, du sidéral,
Les délices du formidable,
L’âpre ivresse de l’idéal ;

Son être, dont rien ne surnage,
S’engloutit dans le gouffre bleu ;
Il fait ce sublime naufrage ;
Et, murmurant sans cesse : — Dieu, —

De chacun d’eux s’envole un rayon fraternel,
L’un plein d’humanité, l’autre rempli de ciel ;
Dieu les prend et joint leur lumière,
Et sa main, sous qui l’âme, aigle de flamme, éclôt,
Fait du rayon d’en bas et du rayon d’en haut
Les deux ailes de la prière.

Victor Hugo, Les Contemplations, « Magnitudo Parvi »

Elle me dit, un soir, en souriant :
– Ami, pourquoi contemplez-vous sans cesse
Le jour qui fuit, ou l’ombre qui s’abaisse,
Ou l’astre d’or qui monte à l’orient ?
Que font vos yeux là-haut ? je les réclame.
Quittez le ciel; regardez dans mon âme !

Dans ce ciel vaste, ombre où vous vous plaisez,
Où vos regards démesurés vont lire,
Qu’apprendrez-vous qui vaille mon sourire ?
Qu’apprendras-tu qui vaille nos baisers ?
Oh! de mon coeur lève les chastes voiles.
Si tu savais comme il est plein d’étoiles !

Que de soleils ! vois-tu, quand nous aimons,
Tout est en nous un radieux spectacle.
Le dévouement, rayonnant sur l’obstacle,
Vaut bien Vénus qui brille sur les monts.
Le vaste azur n’est rien, je te l’atteste ;
Le ciel que j’ai dans l’âme est plus céleste !

C’est beau de voir un astre s’allumer.
Le monde est plein de merveilleuses choses.
Douce est l’aurore et douces sont les roses.
Rien n’est si doux que le charme d’aimer !
La clarté vraie et la meilleure flamme,
C’est le rayon qui va de l’âme à l’âme !

Victor Hugo, Les Contemplations, « Un soir que je regardais le ciel »

Chez Hugo, la contemplation est l’occasion d’une prière, d’une communion avec Dieu.

Dans la poésie d’Albertine Sarazin, orpheline, délinquante récidiviste et poétesse du XXème siècle, la contemplation devient source d’une ardeur salvatrice, capable de briser les barreaux d’une cellule. Décédée à l’âge de 29 ans tout en ayant passé près de 10 ans de son existence en prison, la cellule est devenue pour la poétesse le lieu privilégié pour se tenir à l’écoute du dehors.

Ce qu’il y a de décisif dans la contemplation :

La littérature nous offre une série considérable de « lectures contemplatives » qui creusent dans la linéarité de nos vies fuyantes une épaisseur vitale pour ressaisir notre être dans sa globalité. Cette épaisseur vitale nous est donnée dans la contemplation. A l’image des textes présentés plus haut, qui sait y goûter pourra s’extirper du flux, et pourra de nouveau être.

Côme Chirol

En attendant Bojangles – La tempête d’un amour maladif

Le 06 février dernier, je me suis rendue au cinéma pour aller voir le film « En attendant Bojangles » de Régis Roinsard. 

Pour poursuivre la lecture de cet article, je vous propose d’écouter en même temps cette playlist du film, elle vous plongera dans un univers aux mille sonorités, de l’orient jusqu’en Argentine : https://open.spotify.com/album/6zaUIV18Hyfm99ivyJDf3V?si=BPbR3CroSOyw0s_dLWXnMA

Ce long-métrage est tiré du livre d’Olivier Bourdeaut publié en 2016. Le récit originel avait déjà été adapté en BD ou en pièce de théâtre. C’est une grande première au cinéma et c’est Régis Roinsard qui a relevé haut la main le défi de cette réalisation. C’était un pari risqué après le succès que le livre avait lui-même connu, dès les premières semaines de sa publication. En effet, il a reçu de nombreux prix littéraires tels que le prix France Télévisions, le Grand prix RTL-Livre et le prix du roman des étudiants France Culture – Télérama. 

Le film nous plonge dans l’intimité d’un couple qui vit et évolue dans un univers à la fois bouleversant et magique. Camille, qui est atteinte de schizophrénie et de bipolarité et Georges, atteint par l’amour inconditionnel qu’il lui porte. Elle, interprétée par une Virginie Efira solaire mais tristement lunaire, lui, par un Romain Duris aussi charmant que bouleversant. Ces deux acteurs sont accompagnés par le jeune Solàn Machado-Graner, qui incarne leur fils. Ce trio parvient à trouver l’équilibre parfait pour nous livrer avec intensité cette histoire surréaliste qui prend place dans de magnifiques décors, hauts en couleurs, à l’instar de ce duo d’amoureux fous, formé par Camille et Georges. 

De la folie à la maladie 

Dès le début du film, nous comprenons que le couple n’a rien d’un couple ordinaire. Ils n’ouvrent jamais leur courrier, ils se vouvoient et sont accompagnés d’une grue demoiselle en guise d’animal de compagnie.Et pour cause, le couple évolue dans un monde imaginaire en incarnant toutes sortes de personnages fictifs, un jour couple danseurs de tango, un autre marquis et marquise, selon les désidératas de Camille. Il s’agit certes à première vue d’un jeu épuisant. Pourtant, nous comprenons rapidement que cette fantaisie est la condition même de leur bonheur, leur unique échappatoire face à l’oppressante réalité qui se cache derrière la maladie mentale de Camille. 

Au fil de ses métamorphoses, Camille nous plonge dans la dureté et la réalité de la maladie et cela atteint son paroxysme au moment où elle incarne un général de guerre. Un général en guerre contre la maladie, sa propre maladie, qui affecte de plus en plus ses proches. 

C’est d’ailleurs à travers les yeux et les larmes de son fils que nous prenons conscience des impacts d’une maladie certes connue mais encore incomprise. Du haut de ses 10 ans, son fils l’accompagne dans ses folies tant qu’elle rigole et qu’elle sourit, mais dès qu’elle est rattrapée par ses épisodes, la magie se rompt et ses larmes coulent inévitablement sur le visage de cet enfant, et du spectateur.

En effet, nous pouvons la voir alterner entre phases de bonheur intense, d’extrême tristesse ou d’extrême paranoïa. Qu’elle soit heureuse ou malheureuse, une seule chose reste stable tout au long du film, la chanson qu’elle écoute en boucle : ‘Mr Bojangles’ de Marlon Williams. Cette chanson semble la mettre en joie, l’apaiser, la détendre et lui donner envie de danser. 

 « La musique est la langue des émotions » (Kant)

La bande originale du film a été composée par Clare et Olivier Manchon, du groupe Clare and the Reasons. La musique rythme le film et donne un sens très juste aux images. Le film s’ouvre sur leur rencontre lors d’une réception autour d’un tango. Cette folle danse est d’ailleurs accompagnée par le titre Tango. Nous comprenons dès lors que cette danse est bien plus qu’une danse pour les deux amoureux, elle est ce qui les lient tout au long du film.  

Ils vont d’ailleurs reproduire cette performance lors d’une fête organisée dans leur château en Espagne, sur le titre Vamosaux sonorités espagnoles. Ainsi, dès le départ, la bande originale du film joue un rôle primordial. Au-delà des dialogues, c’est l’atmosphère sonore qui nous plonge véritablement dans la folie émotionnelle qui lie Camille et Georges. 

Un morceau en particulier constitue la colonne vertébrale du film. Le scénario avance au rythme de la célèbre chanson Mr Bojangles de Marlon Williams, reprise de la chanson originale de Jeffy Jeff Walkers chantée aussi par Nina Simone. Ce morceau est l’unique élément stable dans cet univers instable. Dans le roman comme dans le film, l’héroïne nourrit une fascination pour ce titre qui parfois apaise sa folie, ou la déclenche. 

Finalement, la bande originale de ce film traduit l’intraduisible, la frontière entre l’amour fou et la folie amoureuse. A la sortie de la séance de cinéma, la musique reste plus que les mots, en la fredonnant on se rappelle le film et on tente de mettre des mots sur les émotions que l’on a pu ressentir face à tout cet amour. 

L’amour avec un grand A

L’amour fou, l’amour irrationnel, le mal amour, l’amour tragique, l’amour passionnel sont autant de sujets évoqués dans ce film. Dès les premières scènes du film, nous assistons à un mariage peu conventionnel dans une chapelle abandonnée. Cette scène est l’occasion pour elle de lui promettre que «toutes celles qu’elle est vont l’aimer éternellement« . Lui, promet « d’aimer toutes celles qu’elle sera« .  Ces vœux prononcés dans un moment de folie sont le point de départ de cette ode à la joie. Une histoire d’amour, pleine de vie, de fêtes, d’amis et de fantaisie. 

Ce film nous montre également les concessions qui peuvent être faites dans un couple, d’autant plus lorsqu’un des deux est atteint de telles maladies mentales que sont la bipolarité et la schizophrénie. Georges est contraint de s’adapter à ses émotions. C’est une contrainte qu’il adore, face à laquelle il ne baissera jamais les bras même si cela implique de se mettre en danger. Camille ne peut vivre qu’avec la maladie, tout comme Georges ne peut vivre qu’avec elle. Leur amour vit grâce à son courage et à la confiance qu’il a en elle. 

Claire Iamarene

Sources:

https://www.vogue.fr/culture/article/en-attendant-bojangles-film-virginie-efira-romain-duris

https://www.cinezik.org/critiques/affcritique.php?titre=en-attendant-bojangles2021112415

RomComment : Comment, mais comment sont construites nos romcom préférées ?

RomComment c’est LE podcast qui décrypte et explique comment sont construites les romcoms les plus cultes de l’histoire du cinéma. Il a été créé en 2019 par deux amies fans de cinéma et grandes consommatrices de romcoms, Clara et Flore. 

Mais d’abord, c’est quoi une romcom ? 

Le terme romcom est tout simplement l’abréviation en anglais de romantic comedy (comédie romantique). Il s’agit d’un genre cinématographique dans lequel on retrouve des films culte comme Love ActuallyBridget Jones30 ans sinon rienCrazy stupid love et bien d’autres. Ces films appartiennent donc au genre de la comédie romantique. Leur but est de mêler amour et humour, en racontant sous fond de comédie une ou plusieurs histoires sentimentales entre les différents protagonistes. La comédie romantique cherche à faire rire le spectateur mais également à l’émouvoir, l’un n’allant pas sans l’autre dans ces films. 

Ce genre est très codifié. Chaque romcom s’articule autour d’un « tropes » différent. Le terme « trope » est également un terme anglais qui désigne des scénarios que l’on retrouve de manière récurrente dans les romcom et qui sont propres au genre. Ces tropes sont facilement identifiables par le spectateur, c’est d’ailleurs le but. Ils vont lui permettre, généralement, de deviner rapidement quelle sera l’issue du film. 

Parmi les tropes les plus célèbres, on peut citer celui du/de la meilleur.e ami.e, comme dans 30 ans sinon rien ou dans Que souffle la romance. Dans ces films l’histoire d’amour va être celle de deux meilleurs amis tombant amoureux. On trouve également le trop de la fausse relation, comme dans A tous les garçons que j’ai aimés ou dans Prête-moi ta main (film traité justement dans le dernier podcast sorti sur la chaine de Romcomment). Un des tropes les plus utilisés de l’histoire du cinéma est évidemment celui du bad boy et de la good girl. On peut retrouver ce trope dans des films qui ont marqué le public et le cinéma comme Dirty Dancing ou Grease, mais aussi des films moins marquant comme le très récent After.

Les films appartenant au genre de la romcom suivent donc tous plus ou moins la même construction. On va avoir en général un ou deux personnages principaux qui vont débuter une histoire d’amour dont nous, spectateurs, allons suivre les rebondissements pendant 90 minutes. On retrouve d’ailleurs dans tous les films du genre une certaine similitude dans la chronologie des événements. En ce qui concerne la fin, elle n’est pas toujours la même selon le trope choisi par les scénaristes, mais les romcoms se terminent presque toujours par un happy ending, où les deux personnages principaux réussissent enfin à vivre leur histoire d’amour. 

La création de Romcomment 

La création de ce podcast part tout simplement d’une soirée cinéma entre deux copines. Un soir où elles voulaient se détendre en visionnant un film d’une qualité assez médiocre, Clara et Flore décident de se rendre au cinéma pour assister à la projection du film After. Le film est un loupé monumental, mais les deux amis en rigolent pendant tout le film et en parlent ensuite comme d’un des plus gros « navets » qu’elles aient pu visionner. Quelque temps plus tard, alors qu’elles se retrouvent autour d’un verre avec des amis, elles leur racontent cette séance de cinéma qui fut à la fois catastrophique et hilarante. Elles se mettent en scène pour transmettre à leurs amis leur ressenti au moment du visionnage du film. Et alors que tout leur auditoire rigole avec elles, Clara dit à Flore sur le ton de la blague « mais on pourrait en faire un podcast ! ». 

Ni une ni deux les deux amis prennent l’idée très au sérieux. Elles créent une page Instagram, qui est un petit bijou visuel et coloré, plein de références cinématographiques. Flore travaillant dans la communication, c’est elle qui s’occupe de la gestion de cette page. Elles sortent ensuite en mai 2019 leur premier épisode : 30 ans sinon rien – Le meilleur ami. L’aventure de Romcomment était lancée. Depuis, nous pouvons les retrouver chaque mois dans un nouvel épisode traitant d’une romcom qu’elles ont visionné ou revisionné. 

Compte Instagram du podcast

Discussions entre amis …

C’est donc par amour pour ce genre cinématographique que Clara et Flore ont décidé de lancer leur podcast, mais c’est également pour convier leurs auditeurs à partager avec elles des moments similaires à celui qu’elles ont pu partager avec leurs amis lorsqu’elles leur ont raconté la projection d’After. Lorsqu’on écoute leur podcast, on a le sentiment d’être en train de boire un verre avec deux amies, de discuter, débriefer et débattre de ces films qui ont fait notre enfance et notre adolescence. 

Elles nous invitent chaque mois à partager avec elles entre 1h et 1h30 de discussions et à rentrer dans leur univers, en mêlant des éléments techniques, souvent apportés par Clara qui travaille dans l’audiovisuel, des anecdotes ou fun facts liés au film, mais aussi à leur vie personnelle. Elles poussent l’auditeur à se poser des questions sur ces films cultes en les confrontant à leur vision de femme adulte des années 2020. La plupart des films qu’elles présentent n’étant pas récents, ils ne concordent plus forcément avec la vision de l’amour et de la société des années 2020. Elles évoquent notamment des questions d’inclusion que ce soit en termes de représentation ethnique, d’orientation sexuelle, ou de vision de la femme…

Leur podcast est comme une petite douceur qui viendra vous réconforter et vous plonger dans un sentiment de nostalgie et de bienveillance, autour des plus grands chefs d’œuvre du genre de la comédie romantique. 

Cécile Dayre

Sources:

https://podcast.ausha.co/romcomment

https://podcast.ausha.co/romcomment/prete-moi-ta-main-l-la-fausse-relation).

https://www.instagram.com/romcommentlepodcast/?hl=fr

https://www.franceinter.fr/emissions/la-petite-philo/la-petite-philo-20-decembre-2018

Despo Rutti : La sincérité dans l’art peut-elle tout excuser ?

Dire que Despo Rutti est clivant serait probablement en-dessous de la réalité. Cet artiste originaire de Kinshasa, en République Démocratique du Congo, qui a débuté dans le rap en 1999, ne cesse depuis des années de provoquer des polémiques et de s’éloigner des codes de ce milieu, provoquant sa disparition progressive du paysage médiatique du rap français. A une époque où les thématiques politiques et existentielles semblent avoir disparu du rap et de la musique populaire en général, son parcours semble particulièrement atypique.

            Pourtant, à la fin des années 2010, Despo Rutti est considéré comme une tête d’affiche. Souvent désigné dans la catégorie des rois sans couronne, des artistes très écoutés mais n’obtenant pas de grandes ventes de CD à l’heure du piratage, il sort en 2006 « les Sirènes du charbon » et en 2010 « Convictions suicidaires », deux albums qui feront dates et inspireront plusieurs artistes par la suite, comme Freeze Corleone ou Kalash Criminel. Bien qu’il reprenne des thématiques habituelles dans le rap à l’époque, notamment les critiques des violences policières et du racisme systémique, il est déjà loin de faire l’unanimité, en raison de prises de position parfois controversées sur ces mêmes sujets, ou sur d’autres sujets historiquement sensibles dans le rap français. Il critique par exemple la religion, sujet presque tabou dans le rap français, le modèle que représente Tony Montana de « Scarface » pour les jeunes de cités, ou encore l’élection de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis.

En réalité, on retrouve déjà dans ces deux projets tout ce qui va provoquer son succès puis sa lente descente aux enfers. Despo tire sa spécificité de sa volonté d’être le plus sincère possible. De fait, ses morceaux témoignent de sa volonté à tout relativiser pour éviter d’être manichéen, y compris sur des sujets sensibles. Il dit lui-même « A chaque punchline, je perds un fan » : il veut être un artiste sans concession, qui décrit ses pensées et ses émotions sans les altérer. Pour cela, son style s’affranchit de nombreuses considérations techniques, et se constitue surtout de phrases simples et puissantes, destinées à transmettre sa douleur face aux injustices de la vie. La plupart des thématiques qu’il aborde, y compris politiques, sont toutes liées à de grandes interrogations existentielles sur la religion, les relations entre les hommes, ou sur l’existence elle-même

« Je n’ai pas choisi de naître mais j’ai battu un million de spermatozoïdes à la course seul. Je mourrai seul »

Despo Rutti, Destination Finale

Despo décrit sa souffrance et ses incertitudes dans des morceaux souvent très puissants, comme Douleur de croissance ou Innenregistrable, qui sont encore cités aujourd’hui comme des références, entre autres par le rappeur Shone. 

            Après 2010, cependant, la carrière de Despo Rutti connaîtra un tournant majeur. Après un album en commun avec Mokhless et Guizmo en 2013, qui sera un échec commercial majeur (environ 200 ventes), Despo disparaît des radars pour ne revenir qu’en 2015, d’abord avec un EP nommé « Clé Boa », puis avec un album en 2016, « Majster ». En conflit avec son label, il choisit de vendre son album uniquement dans certains points de vente précis. Cet événement acte son évolution : il se consacre désormais à une musique moins destinée au grand public, mais qui lui permettra d’être plus créatif et d’aborder tous les sujets qui lui tiennent à cœur. Le ton de l’album est donc plus dur. En plus de ses thématiques habituelles, Despo Rutti, qui prend pour l’occasion le pseudo de Majster, évoque sa conversion au judaïsme, et le sentiment d’avoir trouvé une raison d’avancer. Moins existentiels qu’avant, ses thèmes deviennent plus provoquants ; ses certitudes semblent lui permettre de se placer au-dessus des autres hommes. Le nom même de son album et de son pseudonyme, « Majster », signifie en polonais « Dominant ».

« appelle-moi Majster… C’est Majesté »

Despo Rutti, Majster

            Durant la suite de sa carrière, Majster embrasse de plus en plus ces nouvelles thématiques. De plus en plus provoquant, il ne laisse plus aucun filtre dans sa musique, et y fait parfois transparaître des accès de violence exceptionnels, parfois contre des communautés entières, notamment la communauté musulmane. Dans J’ai plus d’ennemis que Gainsbourg, qui est sans doute son morceau le plus provoquant, il tient des propos très controversés sur l’avortement et la sexualité. Il dira plus tard que ses troubles psychiatriques étaient liés à son art, notamment dans ses rapports avec la spiritualité, le mensonge, la violence et le refus du monde dans lequel on vit. Encore aujourd’hui, Despo, devenu très productif, publie régulièrement de nouveaux morceaux qui s’affranchissent souvent complètement des codes du rap, et qui lui permettent d’explorer sa psyché au maximum.

            Le parcours de Despo Rutti nous pose la question de la sincérité dans l’art. De par sa liberté artistique, il a pu tout dire sur tout, provoquant sur tous les sujets, se coupant peu à peu du reste de l’industrie musicale et de son public. Au sein d’un art que l’on considère comme de plus en plus aseptisé ou dépourvu de sens, il apporte une réponse d’une extrême violence. Son exploration de ses pensées et sa manière de les retransmettre le plus sincèrement possible, qui nous est souvent insupportable, lui permet parfois d’atteindre des émotions d’une puissance absolue. Son œuvre est difficilement abordable, à la fois musicalement et moralement, et reste un objet difficile à définir et à manipuler. Mais elle exprime avant tout une humanité tellement profonde qu’elle est bien au-delà de la pudeur, et devient, de fait, aussi pardonnable que l’humain peut l’être. 

Olivier Dabas

Sources : 

https://www.booska-p.com/musique/actualites/les-rois-sans-couronne-du-rap-francais/

https://www.mouv.fr/rap-fr/la-malediction-de-despo-rutti-232597

https://www.vice.com/fr/article/65bny5/despo-rutti-cle-boa-interview-2015

https://generations.fr/news/musique/37070/despo-rutti-vendra-son-album-de-la-main-a-la-main

https://www.abcdrduson.com/interviews/despo-rutti/

https://www.booska-p.com/musique/kalash-criminel-cite-les-deux-albums-qui-lont-le-plus-inspire/

https://rapunchline.fr/rap-francais/rapgame/despo-rutti-parle-premiere-de-troubles-psychologiques-a-television-video.html?fbclid=IwAR0TxUz7tcw4WJ-l47VYQR51QIHIma9SJDzIQfX2vc-yb4Vm39o013yGmO8

Musique italienne : un rinascimento ?

L’Eurovision comme tremplin

Passé presque inaperçu dans l’Hexagone, le 72ème festival de Sanremo s’est conclu il y a peu sur une victoire magistrale de Mahmood et Blanco. Ce festival, sorte d’immense téléréalité musicale, diffusé sur Rai 1 (l’équivalent de France 2), avec son lot de polémiques, de dramas et de talents (tout de même), vise à désigner le représentant transalpin à l’Eurovision. Avec en moyenne 12 millions de téléspectateurs et 60% de part de marché, le festival a une nouvelle fois montré sa puissance et sa popularité.

Et le cru 2022 semble, de nouveau, annoncer du beau pour l’Italie. La chanson Brividi a, dès sa sortie, battu tous les records et même fait une entrée fracassante dans le top 50 mondial de Spotify. Le clip, sorti il y a à peine un mois, cumule déjà 41 millions de vues. Phénomène italiano-italien ? Loin de là.

L’année précédente, l’Eurovision avait déjà été remporté par le désormais célèbre groupe de rock Måneskin, et sa chanson Zitti e buoni. De même, le nom de Mahmood évoque certainement des souvenirs : représentant de l’Italie à l’Eurovision 2019 (il avait donc gagné Sanremo également), sa chanson Soldi a fait fureur à travers toute l’Europe et fait de lui l’Italien le plus écouté de toute l’histoire avec plus de 100 millions d’écoutes sur Spotify et 170 millions de vues sur Youtube.

Photo du groupe Måneskin

Si les succès de Mahmood et de Måneskin sont marquants, ils n’en demeurent pas moins les héritiers d’un mouvement remontant aux années 2010.

Le reggaeton à la sauce italienne

En 2015, sort le super-hit Roma-Bangkok de la rappeuse Baby K (singapourienne d’origine) et de la chanteuse Giusy Ferreri. Cette chanson aux airs de reggaeton profite d’une dynamique favorable liée à l’explosion de deux styles de musiques urbaines : le reggaeton, venu d’Amérique Latine et le rap. La chanson est un immense succès : diffusée sur toutes les radios d’Europe, dont NRJ – la plus importante du continent – mais aussi sur Shazam où elle est shazamée plus de 3 millions de fois (trois fois supérieur à Soldi de Mahmood en comparaison) ou encore sur YouTube où c’est la chanson italophone la plus vue avec 280 millions de vues (en France, le tube est resté 24 semaines au top 25).

Forte de ce succès, Baby K n’a cessé de renouveler la recette. Ainsi, sont sortis Voglio ballare con te en 2017 (181 millions de vues sur YouTube), Da zero a cento en 2018 (216 millions), Playa en 2020 (66 millions) et enfin, Non mi basta più avec la célébrissime Chiara Ferragni en 2021 (81 millions).

L’explosion du rap

Notre enfermement hexagonal a effacé en partie les récents succès de l’Italie. Cela peut paraître anecdotique, mais des rappeurs comme Guè Pequeno ou Sfera Ebbasta, dont les noms ne nous disent rien, sont pourtant plus écoutés que Damso ou Aya Nakamura sur Spotify. Pourquoi alors parler là aussi d’un Rinascimento ?

Le succès de Mahmood, rappeur milanais, homosexuel et d’origine égyptienne, aux antipodes de la société voulue par Matteo Salvini, est un premier exemple de ce succès international. Son titre Soldi, dont le texte profond et sérieux écrit en italien et en arabe, parle de l’absence du père et de parentalité, a pourtant touché les radios de France, de Belgique, de Russie, d’Ukraine et même jusqu’en Australie.

En Italie, le rap politique détient une place extrêmement importante. Ainsi, comment ne pas parler de Fedez, l’ennemi numéro 1 de La Lega (parti d’extrême droite italienne, dirigé par Matteo Salvini). Fedez, qui soutient de son côté le Mouvement 5 Etoiles, est une véritable star. Il totalise actuellement 900 millions de vues sur YouTube seul (1,5 milliards en ajoutant son duo avec J-Ax) avec 1 clip ayant dépassé les 200 millions de vues et 4 à plus de 100 millions dont le tube de l’été 2021, Mille. Sa popularité s’est d’autant plus accrue qu’il s’est marié avec l’influenceuse Chiara Ferragni, suivie par 27 millions de personnes sur Instagram. Les deux ont même eu droit à une série-réalité à succès sur Amazon Prime : The Ferragnez. Fedez, ultra populaire, anime par ailleurs la version italienne de l’émission Lol – Lol : chi ride è fuori (Lol : qui rit sort).

Une stratégie d’internationalisation 

Que cela soit dans le reggaeton, la pop ou le rap, les artistes italiens comptent influencer le monde de la musique. Ainsi, ils adoptent une double stratégie d’internationalisation.

Tout d’abord, nombre d’artistes profitent de la proximité culturelle et linguistique avec les autres langues latines. De cette façon, le rappeur Ghali (d’origine tunisienne), a fréquemment des passages en français, en espagnol ou en portugais dans ses chansons. De même, certains artistes font des doubles versions de leurs chansons comme le chanteur Fred de Palma, très entendu en période estivale, faisant toujours des versions en italien et en espagnol de ses chansons, notamment Una volta ancora / Se illuminaba en duo avec l’espagnole Ana Mena. De même, les chanteurs de reggae Rocco Hunt et le groupe Boomdadash connaissent beaucoup de succès en Europe et en Amérique du Sud, avec par exemple le titre A un passo dalla luna (de nouveau avec Ana Mena).

La célèbre Elettra Lamborghini (nièce du constructeur automobile, star de téléréalité en Grande-Bretagne et en Amérique Centrale, cumulant 7 millions d’abonnés sur Instagram) a par exemple débuté sa carrière avec un album entièrement en espagnol (contenant le super-hit Pem Pem).

Les artistes italiens multiplient également les featurings internationaux. Ainsi, Fred de Palma a collaboré avec la superstar brésilienne Anitta, Ghali a chanté Jennifer avec l’algérien francophone Soolking, la rappeuse Anna a travaillé avec le marseillais Jul, Baby K avec le groupe de DJ Major Lazer, le rappeur Sfera Ebbasta avec le colombien J Balvin (l’un des 10 artistes les plus écoutés sur Spotify) ou encore Elettra Lamborghini avec rappeur Pitbull.

Une nouvelle vague

Si dans les années 2000 à 2010, la musique Italienne qui s’exporte est essentiellement portée par le mouvement Eurodance, connus à travers des DJs comme Eiffel 65 (Blue (da ba dee)) ou Gigi d’Agostino et par la pop et le rock, avec Laura Pausini ou encore Zucchero, ces artistes chantaient alors dans d’autres langues que la leur, et leur nombre était limité.

Aujourd’hui, depuis le premier succès de Baby K, la musique italienne parvient à s’exporter, notamment en Méditerranée, en Europe de l’Est et en Amérique du Sud. Peut-être que la porte ouverte par ce succès, et portée par le reggae, le reggaeton et le rap peut permettre au monde de découvrir le vivier de talent de la Péninsule.

Arthur Echerbault

Sources:

https://grandimagazziniculturali.it/2018/12/musica/

https://www.lastampa.it/spettacoli/musica/2019/08/01/news/soldi-di-mahmood-supera-i-100-milioni-di-streaming-su-spotify-nessun-italiano-come-lui-1.37289197

https://www.repubblica.it/spettacoli/musica/2019/06/19/news/mahmood_maturita_fake-229156089/ Spotify top 1000 . (s.d.). Récupéré sur https://kworb.net/spotify/artists.html

Symbola, F., Madeddu, P., & FIMI. (2018). Io sono cultura 2018.

https://it.wikipedia.org/wiki/Baby_K

Les 26 œuvres restituées au Bénin, où en sommes-nous ?

En 2018, le gouvernement français annonce la restitution de 26 œuvres à la République du Bénin, en 2020 le projet de loi est adopté par l’Assemblée nationale et, enfin, le 10 novembre 2021, une foule est réunie pour assister au retour du trésor sur ses terres d’origine. Aujourd’hui, que sont devenues ces œuvres et qu’elles sont les conséquences de cette restitution sur les pratiques muséales ?

Ces prises de guerre par les troupes coloniales françaises en 1892, après les affrontements du Dahomey, sont des témoignages uniques de ce royaume ayant régné sur la partie sud de l’actuel Bénin au XVIIIème et XIXème siècles. Les 26 œuvres du trésor royal d’Abomey furent conservées au musée d’Ethnographie du Trocadéro en 1893, puis au musée de l’Homme en 1937 et étaient jusqu’alors conservées au musée du Quai Branly Jacques Chirac. Parmi ces œuvres se trouvent des statues royales anthropo-zoomorphes, des portes en bois sculptées ou encore des trônes, témoignant d’un savoir-faire et d’une culture propre à ce peuple. En effet, le développement de l’artisanat et des arts régionaux faisait partie intégrante des règnes des rois du Dahomey.

Pour la population béninoise, cette restitution est un tournant mémorable pour l’histoire du pays. « Je frissonne à l’idée d’observer de plus près ces trésors royaux, notamment les trônes de nos ancêtres. C’est inimaginable. Du haut de mes 72 ans, je peux mourir en paix, une fois que je les aurais vus » a confié Dah Adohouannon, un dignitaire et chef de collectivité à l’AFP. En effet pour ce pays d’Afrique de l’Ouest, il s’agit d’une question de dignité et de fierté nationale que de voir revenir sur le territoire ces œuvres empreintes de symbolique et de sacralité, en témoignent les centaines de Béninois et Béninoises venus accueillir le convoi.

C’est donc sous le signe de l’émotion que le président béninois Patrice Talon a déclaré que « c‘est le symbole du retour au Bénin de notre âme, de notre identité, ce retour du témoignage de ce que nous avons été, de ce que nous avons existé avant ». Les œuvres du trésor d’Abomey seront l’occasion de reconstruire la mémoire des peuples spoliés, mais aussi de stimuler l’unité nationale autour de cet héritage commun.

Pourtant, les œuvres ne sont pas encore tout à fait arrivées au bout de leur voyage. En attendant l’inauguration du nouveau musée d’Abomey prévue pour 2023, les artefacts ont été acclimatés durant deux mois, avant d’être exposés pendant trois mois dans le bâtiment présidentiel béninois puis à l’ancien fort portugais de Ouidah et à la maison du gouverneur, lieux emblématiques de l’esclavage et de la colonisation.

Par ailleurs, c’est une véritable collaboration qui s’est mise en place entre la France et le Bénin. La France a accordé un prêt de 25 millions d’euros au Bénin afin d’accompagner l’érection du nouvel établissement muséal. Deux conservateurs béninois sont aussi présents en France pour coordonner le retour des œuvres.

Cependant, cet événement questionne avant tout le fonctionnement des musées européens et de la législation en matière de restitution des biens culturels. Car si les biens patrimoniaux des Musées de France sont inaliénables et imprescriptibles, et qu’ils ne peuvent changer de propriétaire que par le recours à une loi contournant l’inaliénabilité, il semblerait que de tels processus deviennent de plus en plus courants.

Ceci part du constat, selon certaines études, que près de 90% du patrimoine culturel africain se situerait en dehors du continent. De plus, plusieurs autres pays africains ont aussi adressé des demandes de restitution à la France, dont Madagascar, le Sénégal ou encore le Mali. Ce serait ainsi au moins 90 000 objets d’art d’Afrique subsaharienne intégrés dans les collections publiques, selon le rapport de Bénédicte Savoy et Felwine Sarr sur la restitution du patrimoine culturel africain.

Pour Felwine Sarr, économiste sénégalais, ces événements marquent le début de « l’âge de l’intranquillité » pour les musées occidentaux, une intranquillité face à la multiplication des actes militants en faveur de la restitution de ce patrimoine. L’auteur déplore la rétention de ces objets dans des établissements qui se veulent universalistes et l’imperméabilité de la société civile au débat. Une plus grande diffusion de ces problématiques permettrait pourtant de stimuler la réflexion autour de ces questions d’actualité afin d’envisager une nouvelle législation plus pertinente face aux enjeux actuels.

Dans les propos recueillis par Le Monde, Felwine Sarr confie penser « qu’il est possible d’aménager le droit français tout en respectant le principe d’inaliénabilité qui protège les collections du patrimoine. »

Pour autant, la France n’est pas le seul pays européen à émettre l’éventualité de restitutions. En Allemagne, le sujet prend plus de place dans le débat public depuis quelques années et aux Pays-Bas, certains musées font le premier pas dans les démarches de restitution d’œuvres. De son côté, le Royaume-Uni et le British Museum se montrent plus réticents dans les négociations. Il est cependant intéressant de comparer ces revendications aux pratiques choisies par les musées d’art asiatiques occidentaux qui préfèrent rester propriétaires des œuvres et articuler les relations autour de systèmes de prêts et d’échanges dans lesquels les conditions d’acquisition n’entrent pas en jeu.

Il semblerait donc que le chemin à parcourir pour atteindre des relations décomplexées entre les Etats, les musées et leurs collections soit encore long. Même si la restitution des œuvres du trésor royal d’Abomey témoigne d’une volonté croissante de rétablir un passé spolié, la conception de ce mouvement par la société et par le cadre législatif de ces enjeux n’a pas suivi le rythme des revendications.

Théo Chauby

Sources :

https://information.tv5monde.com/info/quoi-ressemblent-les-26-oeuvres-du-tresor-d-abomey-restituees-au-benin-431666#:~:text=Des%20statues%20royales%2C%20des%20portes,Abomey%20de%20retour%20au%20B%C3%A9nin.

https://www.quaibranly.fr/fr/collections/vie-des-collections/actualites/restitution-de-26-oeuvres-a-la-republique-du-benin/

https://information.tv5monde.com/info/que-vont-devenir-les-26-oeuvres-d-abomey-rendues-par-la-france-au-benin-431779

https://www.francetvinfo.fr/culture/arts-expos/restitution-de-26-oeuvres-au-benin-six-choses-a-savoir-sur-la-ceremonie-au-musee-du-quai-branly_4822449.html

https://fr.euronews.com/2021/11/11/effervescence-au-benin-pour-le-retour-des-26-uvres-restituees-par-la-france

https://www.france24.com/fr/20181121-france-afrique-art-africain-rapport-restitution-oeuvres-spoliees-quai-branly-macron-musee

https://www.liberation.fr/culture/2019/07/30/gardez-les-encore-un-petit-peu-le-benin-n-est-pas-pret-a-la-restitution-des-biens-pilles-par-la-fran_1742688/

https://information.tv5monde.com/afrique/france-un-rapport-preconise-de-faciliter-la-restitution-de-milliers-d-oeuvres-d-arts

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/10/13/patrimoine-africain-les-musees-occidentaux-sont-entres-dans-l-age-de-l-intranquillite_6055885_3212.html

https://www.liberation.fr/culture/arts/restitution-doeuvres-dart-en-asie-une-strategie-a-geometrie-variable-20211112_G55UVFSNSZEDTOXDLHZ3QKXBA4/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Restitution_des_biens_culturels_du_B%C3%A9nin_par_la_France#Situation_en_2021

La Piscine de Roubaix

La Piscine de Roubaix – Musée d’art et d’industrie André Diligent

“Je n’aime pas trop les musées. Il y en a beaucoup d’admirables, il n’en est point de délicieux. Les idées de classement, de conservation et d’utilité publique qui sont justes et claires, ont peu de rapport avec les délices.”

Ainsi Paul Valéry avouait-il son problème avec les musées dans son article du 4 avril 1923 au Gaulois. Il ajoute : “Bientôt, je ne sais plus ce que je suis venu faire dans ces solitudes cirées, qui tiennent du temple et du salon, du cimetière et de l’école…” Et si elles tenaient de la piscine ? Pourquoi, plutôt que de finir “sur le mur ou dans la vitrine”, les œuvres ne se logeraient pas au pied du grand bassin et même dans les vestiaires ?

Comme une réponse un siècle plus tard à l’intellectuel malicieux qu’était Paul Valéry, le musée d’art et d’industrie André Diligent à Roubaix est inauguré en octobre 2001 dans les Anciens Bains Municipaux, qui réinvestissaient eux-même l’ancienne usine textile Hannart] : le choix d’un lieu fort de son passé de révolution industrielle marque une ambition sociale tournée vers la démocratisation culturelle. Si Monsieur Valéry lui-même avait, quelques années après cette publication, préfacé le Musée de la Littérature, c’est bien parce qu’il avait entrevu dans l’institution hautaine du musée le dialogue potentiel qu’un tel instrument pourrait instaurer s’il était mis au service de toute la société. Observons ainsi la Piscine de Roubaix, outil façonné par et pour ses publics, pour comprendre l’importance d’une muséologie délicieuse. 

La Piscine, musée d’art et d’histoire à Roubaix (Nord – France) (photo by Camster2)

Les trois vies

Il nous faut d’abord planter le décor de cette éclosion. La métropole lilloise est labellisée Ville d’Art et d’Histoire en décembre 2000 pour son passé industriel, puis nommée Capitale européenne de la culture en 2004. Le projet Lille 3000 naît de cet élan de revalorisation du patrimoine industriel comme composante légitime de la culture occidentale. Embarquée dans cette dynamique, La Piscine devient le lieu de l’action sociale par excellence : de ses racines prolétaires à sa réaffectation hygiéniste en Bains Municipaux, elle constitue aujourd’hui le cœur culturel d’une ville en marge de la ville. 

Jouer sur cette marginalité urbaine impliquait de déjouer les codes de l’esthétique muséale classique : troquer le marbre pour de la brique, garder dans son écrin le “réfectoire des nageurs” au lieu d’y installer une brasserie plus distinguée, conserver la façade tout en faisant entrer le public par le jardinet — comble de l’inélégance. Tout autant de défis que s’est lancé l’architecte Jean-Paul Philippon dans sa proposition de “Construire un musée solidaire” : valoriser les vies antérieures d’un tel site permet d’insérer le musée, édifice habituellement perçu comme le royaume d’un temps perdu, dans la vie sociale et économique de sa cité. Le secrétaire général de l’Académie d’architecture n’en était pas à son galop d’essai : il avait notamment œuvré à la transformation de la gare d’Orsay en musée. 

Le premier architecte à réinvestir les lieux, Albert Baert, avait lui aussi pour la reconversion de l’usine textile en piscine municipale pensé à un lieu de partage et de rencontres, au sein d’une ville marquée par une forte fracture sociale. Réinterprétation néo-byzantine de l’abbaye cistercienne, le plan architectural dresse le grand bain à la place de La Chapelle abbatiale; des vitraux illustrant le soleil levant et le soleil couchant illuminent le lieu . Outre le jardin claustral au centre de l’édifice, le jeu figuratif du vitrail qui laisse passer les rayons du soleil et qui représente l’astre lui-même incarne une volonté de se réapproprier les éléments naturels et universels ; face à la simplicité d’un jardin ou à des vitraux figurant le cycle solaire, un prolétaire pouvait discuter avec un patron textile du temps qui passe. 

Pour une muséologie de l’émerveillement 

Bernard Deloche définit le muséal comme ce qui a trait au rapport spécifique qu’entretient un groupe d’individus à la réalité, fondé sur deux principes : la mise en marge de cette même réalité — concrètement ce qui sacralise l’objet en une œuvre ou un artefact et qui se traduit par l’écriteau Ne pas toucher — et la présentation du sensible. Insistons sur ce dernier point, qui abolit les “solitudes cirées” de notre écrivain désabusé : selon le muséologue, c’est bien la mobilisation de tous nos sens qui prévient l’objet que nous contemplons de toute abstraction autarcique et opaque entre nous deux. Or quoi de plus stimulant pour nos perceptions que la piscine ? Le chlore, le bruissement du flot, l’écho dans les douches nous ramènent à l’enfance et à cette expérience marquante — sinon traumatisante — du premier plongeon dans le grand bain. De fait, malgré son apparente incompatibilité avec la fonction de musée, cet univers régressif par excellence est en vérité des plus propices à la contemplation des reliques de nos sociétés que nous avons choisi d’ériger en collection. Et ce paradoxe que nous ressentons, de se trouver en ce lieu nostalgique abritant des œuvres encore inconnues, peut même nous ramener à nos propres souvenirs de piscine ; où dans le fond des sacs couvaient précieusement nos premières collections à nous — de billes, de bonbons, de cailloux brillants, de cartes à jouer, de mots secrets. Par ailleurs, tout du point de vue muséographique semble pensé pour avertir nos sens que ce lieu est sûr : depuis le petit sentier à l’entrée sobre, on entre dans un hall aux tons lumineux pour parcourir des salles aux lumières chaudes, au parquet ciré de bois couleur chocolat et habillées de nombreuses assises confortables. La majesté du bassin, repéré du coin de l’œil après avoir sillonné le dédale de l’exposition temporaire, n’est pas spectaculaire : il s’en dégage un certain apaisement, comme la quiétude d’un rêve auquel on ne songeait plus. 

Le musée, dans sa fonction primordiale et pourtant toujours contournée de médium, doit se percevoir comme un lieu interstitiel qui nous déshabille de nos conventions, de nos apparats et de nos mimiques sociales pour mobiliser l’intime. Susciter cette “minute enivrante” pour Milan Kundera où “l’âme remonte à la surface du corps, pareille à l’équipage qui s’élance du ventre du navire, envahit le pont, agite les bras vers le ciel et chante”] : c’est ce chant du cœur, fugace et ineffable que doit chercher le musée. La vraie question n’a jamais été d’attirer le plus de visiteurs possible dans une même pièce avec l’hameçon du spectaculaire et de l’insolite, ce défi dans lequel excellent les expositions Blockbusters qui nous appellent tous de la même façon sans nous désigner en particulier. La démocratisation de l’art ne passe plus par l’objet inerte, offert aux yeux et aux iPhones de tous : : elle tend plutôt à recréer un univers entier, pour éveiller la sensibilité que tout sujet couve sagement sous son indifférence. Par quel bout cela prend chaque visiteur n’est pas son affaire : le musée doit seulement s’assurer de ne pas être une simple case de cochée. Au-delà de divertir, d’éblouir et de prémâcher, le musée, sobrement, émerveille. 

Le musée, instrument dont se dote la société pour se comprendre 

Concentrons-nous maintenant sur un écrin de médiation : le musée-atelier du sculpteur Henri Bouchard (1875-1960), outil pédagogique inauguré en 2018 dans la nouvelle aile de La Piscine. L’atelier originel de l’artiste se trouvait 25 rue de l’Yvette à Paris ; pourquoi la collection se retrouve-telle alors dans cette ville de Roubaix, sans aucun lien avec le sculpteur Bouchard ? C’est parce que le Musée d’art et d’industrie André Diligent est un lieu choisi par défaut : le sculpteur ayant été affilié au nazisme, le refus de la Ville de Paris d’abriter cette collection a donné suite à de nombreuses péripéties. Après la fermeture du musée Henri Bouchard dans le XVIème arrondissement, le fonds de 1 296 sculptures, dessins et travaux préparatoires a été transféré à La Piscine. Cette dernière a fait le choix de respecter la volonté de l’artiste de reconstituer son atelier à l’identique ; on assiste ainsi à la réplique d’un lieu de création artistique : cette démarche signe à nouveau l’importance de recomposer l’environnement pour convoquer tous les sens chez le visiteur. Le comble, c’est donc que cette collection n’était pas voulue ; pourtant le musée est parvenu à faire de ces œuvres signées d’un artiste ayant desservi l’Histoire avant d’avoir servi l’art une expérience sensible et collective. Ce projet du hasard prouve combien une muséologie intelligente doit se saisir des questionnements sociétaux plutôt que de les censurer. Ainsi, lorsque Bernard Deloche parle de mise en marge de la réalité, il n’invoque absolument pas un apolitisme du musée : au contraire la marginalisation d’une œuvre telle qu’il l’entend implique une distance permettant l’autocritique de la société dans sa perception du réel — même, et presque surtout, de ses perceptions les plus sombres. 

En somme, la Piscine de Roubaix a su prendre à bras le corps toutes les grandes problématiques qui taraudent aujourd’hui les institutions muséales sans qu’elles daignent les confronter : la valorisation d’un patrimoine encore aujourd’hui déprécié, l’insertion urbaine et sociale, le rapport entre les composantes esthétiques du passé et les codes contemporains, la médiation et la considération des publics, la question du politique et de la mémoire… Nombreuses sont les réponses, toujours ouvertes, que ce lieu offre à qui veut bien l’entendre. Et à la fois, la piscine de Roubaix est un lieu à voir, à sentir l’odeur du chlore, à dévorer les mythiques gaufres Meert, à se cacher entre les cabines, à explorer dans tous ses recoins, à contempler tant d’œuvres que seule leur différence réunit… À ne pas traverser, en somme ; un lieu de délices. 

Emma Chauprade

Bibliographie 

Le musée virtuel — Bernard Deloche, 2001

L’insoutenable légèreté de l’être — Milan Kundera, 1984 trad. 1989

Object as Meaning — Susan Pearce (1990) 

L’amour de l’art — Pierre Bourdieu (1960)